LES CONTEURS MU.M^.US
ses ennemis ces mangeurs terribles, qui les dévorent sans en laisser une bouchée, et, ({tiand ils ont fini leur besogne, il se hâte de les licencier, de puur d'en ôlre dévoré lui-inèiiie. Apres avoir racoiilc tous ces prodiges, Prêtre Jean termine sa description en disant que dans son royaume le mensonge est puiii de mort.
Le moyen âge comme Tanliquité, on le voit par la description de la Terre de Prestre Jean^ avait sa géographie fantastique. D;ins l'antiquité, c'était l'Atlantide et les îles Fortunées. Dans le moyen âge, c'était la Terre des heureux, et Vile de Saint- Drendan. Celte île découverte, dit la légende, par le saint qui lui donna son nom, et qui s'y trouva porté par une baleine, étiit habitée par des moine* qui vivaient aussi longtemps que les patriarcties et peuplée d*oiseaui qui chantuient des cantiques. On croyait si bien à son existence qu'an dix-huitième siècle des armateurs irlandais équipèrent un vaisseau pour aller à sa découverte .
ET LA DAM£ OliS BELLES-COUSINES
(ZV* SlàCLX)
De tous les romans et contes du moyen âge celui dont nous donnons ci-dessous Tt^xacte analyse est| j^ans contredit Tun des plus remarquables. Nous r/en avons |ias reproduit le texte, bien quiî soit très-comprébcnsible. parce que l'on y trouve, comme dans toutes les compositions du même genre, des longueurs et des horsd'œuvre qui en font disparaître ragrémenl. Déjà, au dix-huitième siècle, le comte de Tressan avait compris tout ce qu'il y a de grâce, d'imagination, d'habileté dramatique et de divagations fatigantes dans cette œuvre profondément originale, qui se rattache par certains côtés aux traditions idéales de la chevalerie, et qui touche par d'autres aux fabliaux dans leur expression la plus vulgaire et la plus triviale. Il avait tenté de la rajeunir par une traduction libre, qui obtint, toute infidèle qu'elle fût, un véritable succès au moment de sa publication ; mais, par malheur pour le mérite de son œuvre, il étendit une sorte de badigeon moderne sur la vieille fresque féodale, et transporta dans Tœuvre du quinzième siècle la fausse sentimentalité de Marmontel, de Rousseau et de Florian. 11 ne nous en a pas moins donné un travail très-intéressant, et pour épargner au public l'enQui de notre vieille langue et l'ennui des digressions, il s'agissait de comparer l'œuvre de Tressan avec l'œuvre du vieux conteur, de conserver toute la partie de cette œuvre qui répondait le mieux
126 LES CONTia-hS FhANÇAIS
au dessein du traducteur, de f.iire disparaître ce que nous poiirrioni apitcler les interpolations I^ompadour, et de donner un Petit Jehan de Saintré, réduit à sa |)lus simple expression, mais vrai, pai lanl comme les hommes du moyen âge et débarrassi^i des rubans, de inanclielles et des mouches dont il avait été malencontreusement afful)lc. C*«'st ce que nous avons voulu faire dans les j)ag<squi vont suivre; avons-nous réussi? (]e n'est pas à nous qu'il ;ipj>artient (ht le préjuger, et nous laissons au lecteur le soin de prononcer en dernier ressort.
Et maintenant, si nous nous demandons quel est l'âge du rornan de Saintré, quel est son caractère, à quelles idées politiqu^'S il se rattache, nous croyons pouvoir répondre :
1° Ce rom:in ne date pas du quatorzième siècle, comme on in dit souvent, et quoique l'auteur en rapporte les aventures au règne du roi Jean, les personnages qu'il met en scène, tels que les duchesses d'Anjou, de Bfrry et de Bourgogne appartiennent à la se conde moitié du règne de Charles VI ;
2° Les idées politiques qui s'y font jour, et les faits qui s'y trou vent mentionnés sont postérieurs au règne du roi Jean, ce qui serait facile à démontrer si, au lieu de chercher à offrir au public une simple lecture littéraire, nous voulions lui présenter une dissertation érudite.
5' Le Petit Jehan de Saintré est une œuvre profondément satirique, antiféodale et antimonacale. L'auteur y fait un grand éloge de la chevalerie, mais il ne craint pas de prendre dans les plus hauts rangs de la noblesse le type de la feujme sans cœur, qui se laisse entraîner au hasard par les ardeurs des sens, et dans le clergé le type du moine sans scrupule qui se livre effrontément à tous les désordres.
Il y aurait, poiir l'histoire des idées, des mœurs et de l'archéologie elle-même, une longue étude à faire sur Jehan de Saintré; à chercher si l'auteur, dans la Dame des Belles- Cousines, n"a point voulu peindre quelque grande dame du quinzième siècle, et peutêtre la reine Ysabeau; mais les recherches de pure éru lition n'en trcnt point dans le cadre de ce volume, et nous nous sommes borné à une analyse pure et simple, •
Dans un voyage qu'il fit à Paris pour rendre hommage au
roi, le seigneur de Pouilly, chevalier renommé de l;i Tour.iine, avait amené le petit Jean, lils unique de son voisin, le seigneur de Saintré, dans l'intention de le présenter à l;i cour*, et de le former aux prouesses des chevaliers. Le petit Jean était à peine dans sa treizième année, mais il était déjà trèsexpert en faits d'armes et de chevaux ; le roi le distingua parmi tous ceux de son âge et l'attacha à s«n service.
Une jt'une et très-belle femme, veuve d'un vieux seigneur, et qui n'était connue que sous le nom de la Dame des Belles- Cousines venait souvent, sur l'invitation du roi, s'asseoii* à sa table, dans la salle du banquet royal * où Saintré faisait l'office de page.
Un jour qu'il faisait très-chaud, les dames de la cour délacèrent leurs corsages, et Saintré, placé derrière h Dame des Belles-Cousines, fut saisi d'une telle émotion en voyant ce qu'il n'avait jamais vu jusque-là, qu'il laissa tomber le plat qu'il lui préseiuait, et s'enfuit au plus vite. Mais la Dame, qui se sentait attirée vers lui, le rappela avec de douces paroles. Le repas tiTminé, elle rentra dans sa chambre, congéiliu les chevaliers qui l'accompagnaient et fit venir Saintré :
— Depuis longtemps, dit-elle, je veux vous adresser quelques questions : d'où vient ce beau zèle qui vous distingue eulre tous les jeunes gens de la cour? •
— Il vient, madame, du désir que j'ai de bien servir le roi mon maître, dans sa maison, et de me rendre capable de le bien servir un jour à la guerre.
— N'est-ce point plutôt jiour plaire à votre amie, et vous 'iPndre digne de ses bontés?
* C'était l'iisapp, dans les grandes familles féodales, d'envoyer les enfants auprès des soigneurs suzerains pour y faire leur éducation chevaleresque.
* Ainsi nomm»'; parce que les princes du Lang y étaient seuls admis de plein droit.
— Je n'ai point d'amie, répondit Saintré en rou^'issanl.
— (-ommcnl! il n'y a pas au mond'i une fcmjne qui vous soit chère?
— Oli î si vraiment; j'aime bien ma mère et ma sœur Jacqueline.
— Ce n'est pas d'elles que je veux parler, reprit la D-im»des Belles-Cousines, en prenant tout à conp un air sévère. Saintré, vous me donnez de vous une bien triste opinion j.ne savez- vous pas que le premier sentiment nécessaire à tout noble ponrsuivant d'armes*, c'est de clioisir une dame qu'il aime par amour, à laquelle il doit rapporter toutes ses pensées, toutes ses actions, car elle seule peut soutenir son courage? Et quel autre sentiment pensez-vous qui ait pu élever aux grandes actions Lancelot du Lac et Tristan de Léonois? L'un aimait et était aimé de la belle reine Genièvre, et l'autre adorait la blonde et charmante Yseult. Allez, allez, sortez de ma présence ; je n'espèie plus rien de tous.
Saintré n'était déjà plus en état d'obéir à cet ordre ; il levait des mains suppliantes vers la Dame, et se jetant à ses pieds il les baignait de ses larmes. Elle prit ce moment pour sourire à ses damoiselles et leur faire un si^aie qu'elles entendirent. Elles se levèrent toutes, et, se mettant à genoux autour de Saintré, elles conjurèrent la Dame des Belles-Cousines de le prendre en pitié.
— Chères amies, leur dit-elle, j'y consens ponr l'amour de vous, bien que j'espère peu de ce pauvre écuyer, qui n'a point encore d'amie. Je lui donne jusqu'à demain au soir : qu'il se trouve dans la galerie lorsque je me retirerai de chez la reine.
Saintré s'en alla tristement, faisant de grandes révérences, mais les yeux en larmes, le cœur serré, et sans dife mot. Le lendemain, au banquet royal, il se garda bien de se pré-
* Le poursuivant d'armes était un jeune homme noble qui faisait son apprenlissage pour obtenir l'ordre de chevalerie.
senter pour servir la Dame des Belles-Cousines, et le soir il eut gnind soin de ne pas se trouver dans la galerie.
La Dame, qni l'avait cherché vainement des yeux pendant tout le jour, et (|ui ne le vit pas sur sovj passage, dit à ses damoiselles en riant, lorsqu'elle fut rentrée dans sa chambre :
— Nous avons fait si grande peur au petit Saintré que nous ne le reverrons jamais.
Elle croyait rire, ma's elle rêva de Saintré toute la nuit. Le lendemain, elle le lit appeler et lui donna de nouveau l'ordre de se trouver le soir sur son passage dans la galeiie. Celte fois, il fallut obéir.
Saintré fut exact au rendez- vous. Interrogé de nouveau, devant les suivantes de la Dame aux Belles Cousines, au sujet de la lemnie qu'il aimait le mieux apiès sa mère et sa sœur Jacqueline, il répondit :
— MaLheline de Coucy,
— Mais, dit la Dame, Matheline n'a pas plus de dix ans comment voulez-vous que je croie qu'elle .vous ait navré d'amour? Saintré, qui pensait avoirbien parlé, resta confondu, et se mit à pleurer.
— Ayez j'itié de lui, dirent alors les damoiselles; il n'ose devant nous avouer le nom de celle qu'il aime, mais conduisez-le dans votre appartement; il craindra moins de s'expliquer.
— Vous avez raison, dit la Dame des Belles-Cousines, tout en ayant l'air de rire et de plaisantiîr. A ces mots, elle conduisit Saintré dans son appartement, et prenant sa main, qu'elle serra tendrement :
— Je vais, dit-elle, vous instruire de tous les devoirs d'un bon et loy;d chevalier : restez-y fulèle, et qu'ils soient la règle de toutes les actions de votre vie ; et le faisant asseoir auprès d'elle, elle lui expliqua le Pater, le Credo, le Confîteor qui sont la consolation de Tàme et la lumière de l'esprit, et dans
130 Mh i.u.M 1.11.5 H;A>t^Alx
un iioau (liscoiiis (]iii dura liien deux heures S elle lui en-
S('i;^iia coniniuiit lui loyal clicvalicr doit se défendre des sej)t pécliés e:i|)it.iu\ qui soiil les |ii6f,'es de Satan. Klle lui en montra toule la laideur, et quand elle vint à parler du septième péclié, qui est celui de luxure, elle lui dit :
— Pour celui là, il est bien laid, et (juiconque aime vraimeuf, doit le iiiir de tout son pouvoir, mais s'il y tombe par trop vive contninle d'amour, les peines et les dangers que les loyaux amants ont à boufirir i?onl si grands, qu'il ne doit pas leur être compté pour péché mortel.
Elle se leva, dit à Suintré de marcher devant elle, et le conduisit dans un arrière-cabinet, voisin de sa chambre. Elle s'assit sur un petit lit et recommença ses questions d'un ton plus bas et plus doux, en faisant approcher Saintré debout plus près d'elle. Celui-ci rougit encoie, mais il ne pleurait plus ; et levant ses beaux yeux sur ceux de la Dame, qui brillaient du feu le plus doux, il s'enhaidit à lui répon dre :
— Hélas ! quand même j'oserais former les premiers vœux de ma vie, seraient-ils écoutés? quelle est cell' qui daignerait prendre à merci un pauvre jouvenceau tel que moi?
— Pourquoi vous défier de vous-même à ce point? i éprit la Dame. N'êtes vous pas de très-noble race, bien fait, et distingué parmi tous vos compagnons?
— Vous êtes bien bonne, mais je me rends justice, et je
* Dans ce discours qui n'occupe pas moins de cinju me ingesde texte la Dame épuise toute l'érudition de son temps. Elle cite la Bilile, les philosophes anciens, les poètes, Boëce et Virgile. En la faisant si savante, l'auteur du roman reste dans la vérité historique, car, quoi qu'on en ait dit, l'éducation des femmes de la haute noblesse était au. moyen âge aus^i soignée que le permettait la civilisation de l'époque. Voir M. Léopold Delisle, Journal général de l instruction publique. 9 janvier 1853 ; et M. de la Borderie, Mélanges d'histoire et d'archéologie bretonne t. I, p. 60.
LE PKTIT JKIIAN DE SAINTKË. 131
sens que rhonncur de servir une dame, et d'en être avoué, ne peut être eucore mon heureux p;irlage.
— En vérité, Saintré, vous avez Iroj) mauvaise opiiiio!! de vous. N'avez vous p;is des \eux pour la voir, un ea^ur pour l'aimer, une bouche pour le lui dire, du couraue et des bras pour la servir? Vcus voulez donc n'être jamais bon à rien, et manquer de ce sentiment qui fut toujours Tàme des chev;diers les pbis renommés? Si par hasard vous étiez agréahle aux yeux (le ipit'l({ue femme, il faudrait donc qu'elle Vtius le déclarât tlle-mème, et qu'elle s'humiliàt jusqu'à vous prévenir?
Saintré, commençant à se rassurer, lui répondit :
— Ah! madame, si cette dame vous ressemblait, (ju'elle aurait peu de peine à me faire tomber à ses genoux, et à s'assurer à jamais de ma foi !
A peine eut-il prononcé ces mots, qu'eifrayé de ce qu'il avait osé dire, il baissa la fête et se mit à trenîbler. La Dame des Belles-Cousines commença à trembler elle-même; mais elle cachait son troublp, et, le prenant par la main :
— Écoulez-moi, Saintré, lui dit-elle, je sais que, quoique bien jeune encore, vous êtes rempli d'honneur : eh bien , si c'était moi (jui eût jeté les yeux sur vous pour m'attacher à jamais votre àme et vos volontés, et pour vous élever à la [)lus haute fortune, oseriez-vous me prêter le serment de m'ètre à jamais fidèle, de n'avoir d'autres volontés ([ue les miennei>, d'être d'une discrétion à toute épreuve, et de mourir plutôt que de chii-nger ?
— Ah! madame, s'écria-t-il, si je le jurerais! Ah!
oui, madame, je le jurerais ; et l'enfer ne me ferait pas manquer à mes serments.
— Eh bien, dit-elle, d'une voix aussi douce que tendre, jurez-le donc*; mettez votre main dans la mieime, et, de ce moment, regardez-moi comme votre amie.
* L'idée d'un rapprochement entre Tarluffe cherchualà scduire Elniire
132 LES COMKUnS FRANÇAIS
Saintr/i, (^morvcillc de la voir aussi savante que les (-lus savants entre les clercs et les docteurs, se mit à genoux devant elle, et répéta sou serment.
Elle lui doiuia douze écus pour qu'il se fît habiller [lar les couturiers du roi* « et quand il les eut pris, non sans avoir hésit', elle l'embrassa et lui dit:
— Mes damoiselles m'attendent depuis longtemps, je vais les rejoindre ; j'aurai l'air d'être foit en courroux, et vous aurez, vous, l'air tout houteux; mais croyez que je serai toujours votre fidèle amie.
Elle sortit en poussant violemment Sainlré par les épaules.
— Oli! pour le coup, dit-elle à ses damoiselles, je renonce à faire jamais rien de bon de ce cliétif écuyer. Je ne veux plus le revoir.
Sainlré fit semblant de pleurer et courut au plus vile [X)rter les douze écus dans sa cbambre. Son cœur battait si fort, qu'il ne dormit pas de toute la nuit, et le lendemain dès le point du jour il alla cbez les couturiers du roi, commanda des babits, qu'on lui rapporta le dimancbe. Le capitaine du château lut tout étonné de le voir en si bel attirail.
— Petit Saintré, dit-il, je crois que vous avez compté avec vx)s receveurs !
— Vous vous trompez; c'est ma mère qui m'a envoyé
sous le masque de la piété, et la Dame des Belles-Cousines cherchant â séduire Saintré au nom des sentiments chevaleresi^ues, se présente involonlairemcnt à l'esprit quand on lit le dialogue ci-dessus. D'un côté comme de l'autre, c'est la même hypocrisie cauteleuse, et l'on peut dire sans njanqiier de respect au génie de Molière, que l'art avec lequel le vieux conteur a gradué les situations n'eût pas été désavoué par l'auteur de Tartuffe.
* Il faut avouer que l'idéal chevaleresque reçoit ici une rude atteinte, et que l'amour p.iyé ne répond guère aui prescriptions platoniques du rituel des poursuivants d'armes; mais nous en avons déjà vu un exemple dans le chevalier Graéient.
LE l»ETIT JLIIAN DE SVINTl'.É. 153
douze écus d'or, et l)iciilôt elle m'en enverra d'autres pour faire liouneui à mon service.
— Voilà qui est au mieux, fit le capitaine, j'en rendrai compte au roi, et je vous recommanderai près i!e lui.
Saintrc parut le jour même à la cour avec ses nouveaux haliits ; toutes les femmes le trouvèrent plusdiarmant encore que d'lial)ilude.
On fut curieux de savoir quelle livrée il portait à ses aiguillettes, mais il n'eut garde de ré[)ondre. La reine même lut du nombre de celles qui se tourmentèrent vainement à ce sujet ; et cette piiucesse, instruite des scènes qui s'étaient déjà passées entre la Dame des Belles-Cousines et lui, la pria de les renouveler pour pousser à bout la discrétion du jeune page.
La Dame dos Belles-Cousines ne demandait pas mieux. Saisissant ce prétexte, elle l'appela et lui dit :
— J ai ce soir à vous parler de la part de la reine ; je vous ordoiuie de vous trouver dans la galerie et de m'y attendre.
Saintré eul l'air de recevoir cet ordre avec peine, car il savait déjà dissimuler, mais le soir il ne manqua pas au rcnclu» vous, se joignit aux écuyers., et donna le temps aux damoiseiles de le retenir, lorsqu'il parut vouloir se retirer avec eux.
La Dame des Belles-Cousines, en passant le soir devant lui eut à peine Pair de regarder son nouveau costument lui fit, d'un Ion impérieux devant ses damoiselles,desquestions auxquelles il ne répondit rien.
— Jeune liomnie, dit-elle, je vois bien que ma suite vous intimide. Vous m'en direz peut être davantage quand nous serons seuls. Venez donc avec moi sans tarder. SaiuUé la suivit, en feignant d'ctie vivement contrarié, mais loisiju'ils furent arrivés dans la cliambre, moins bien éclairée que de coutume, il donna libre cours à sa joie, et tomba aux genoux de sa mie.
1j4 les COMLLUS H'.ANÇUS.
La Dame des Belles-Ojusiru's, malgré son émotion, nialf-ré tout ( e fiu'elle prévoyait et ne craignait déjà plus, fit relever Saiiilré, et parut ne s'occuper que de xm nouvel ;».juslenient; elle en examina toutes les pi(;ces avec altenlion, et (loiinu]de grands éloges aux couturiers du roi, qui s'étaient surpassés.
Saintré exanuna de même en grand détail la toilette de la Dame ; mais l'hisloiie ne dit pas si cet examen fut ou non la seule octiipiition <ic la soirée.
Ai)rès avoir donné des leçons de prudence à Saintré, elle aperçut enfin que la conversation avait duré lon?:temps. Se» dimoiîiClles s'étaient ennuyées, et tUe savait que l'emiui de Irois jetines femmes de la cour ne peut être adouci que piir la médisance. Elle se pressa d'avertir le petit page (|u'elle allait, en apparence, le bannir pour toujours de son appartement, et qu'elle lui défendait dt; se trouver jamais le ioir sur son passage. Mais en même temps elle lui présenta une clef qui ouvrait la porte d'un cabinet doimant sur un corridor
écarté !
— Vous en ferez usage, lui dit-elle, quand la nuit sera venue Prenez, Saintré, les soixante écus d'or que renferme cette boui se tis-ue de mes cheveux. Ce n'est que par (iegré que vous pouvez briller dans cette coui', sans me compromettre ; les nouvelles jiarures dont je vous prie de vous orner pourront passer pour un nouveau don de votre mère.
A ces mots, tirant une épingle et la mettant dans ses
dénis :
— Soyez attentif, ajouta-t-elle, à ce signal ; vous vous souviendrez, lorsque je le répéterai, d'y répondre en frottant votre œil droit: ne me parlez jamais en public que je ne vous appelle; personne ne pourra soupçonner notre intelligence.
Saintré baisa la clef et la main qui la lui présentait, et tous
deux allèrent retrouver les damoiselles, qui s'élaient endormies après avoir fini leurs ouvrages ^
— Eli l)ien, danic ('allierine, dit-elle à la plus âgée, aurezvous encore la fiiihlesse de prendre comme vous le faites toujouis le parti de ce gentilliouune, sans foi, sans cœur? Sortez pour toujours de chez moi,ajouta-t-elle en regardant Saintré; vous vous montrez trop peu digne de mes bontés, pour y ôtre sou lier t.
Saintré parut anéanti ; et, saluant avec un air pénétré, il se retira le cœur rempli du sentiment de son bonheur. Peu de jours ajjrès il parut à la cour, plus brillant que jamais. H iivait une robe de fin bleu doublé de fins agneaux de Romélie ; un chaperon •:at ni de martre de Sibérie. Ptu de seigneurs parurent aussi bien vêtus ; aucun n'avait autant de grâces et la taille aussi déliée. La reine s'arrêta quelques instants pour le regarder en allant à la messe; mais la Belle-Cousine, qui la précédait, avait passé sans avoir eu l'air de l'apercevoir. La reine, en sortant de son oratoire, le voyant une seconde fois, le fit remanpier à celte princesse.
— Je suis bien curieuse de savoir, lui dit-elle, comment le jeune Saintré peut faire autant de dépense pour se parer : vous devriez bien l'interroger à ce sujet.
— J'ose vous avouer, ré[)ondit la Dame, que je suis si peu satisfaite des réponses qu'il a laites, que je n'ai nulle envie maintenant d'êtie informée de ce qui le louche ; et ce ne sera que pour vous j)laire et pour vous obéir que je l'interrogerai.
lui effet, lor>;que la reine fut rentrée d:uis son appartement, la Dame lit appeler Saintré.
— Nous vous trouvons toutes si paré pour un simple pai^e, lui dit-elle, (jue nous sommes curieuses de savoir qui pïut î^ous eu fournir les moyens?
• Ces oiivrairos l'iait^il orilinniroment des tapisseries.
136 LES CONTEURS FFlANÇUS.
— Madame, répondit S^intré d'un air respectueux, mon père et ma mère m'aiment tendrement; ils veulent que je fasse lioniieur à mon service; et me voyant d'âge à espérer que le roi daignera continuer à m'employer dans un nouvel office, i's m'ont envoyé de quoi me metire en état de par.iîlre quelquefois à ses yeux sous d'autres habits qur ceux de page, que je suis honteux de porter à dix-sept ans. Ali! madame, ajoutat-il en se jetant à ses pieds, que vous seriez bonne, si vous daigniez me protéger et m'obteiiir la place d écuyer tranchant ! Mes parents n'atteinlent que ce moment pour m'envoyer tout ce qu'il me faut encore pour me soutenir avec honneur dans ce nouvel état,
— Nous verrons, répondit la Dame d'un air sec ; en attendant, remerciez Dieu de vous avoir donné une si bonne mère, et priez-le de vous la conserver.
La Dame des Belles-Cousines, rentrée chez la reine, ne s'empressa pas de satisfaire à sa curiosité. Elle attendit que cette princesse lui dît :
— Eh bierî, Belle-Cousine, avez-vous interrogé Saintré sur ce que nous voulons savoir?
— Vraiment, ré[)ondit-elle, il se vante que ses parents le sontiendront en tel état que le roi voudra lui donner; il se plai!:t de n'être que simple page à dix-sept an>; il a même osé me prier de vous en parler, et de demandir pour lui la place d'écuyer tranchant: mais je m'en garderai bien avant de savoir s'il la mérite.
— En pouvez-vous douter, lui dit la reine, à tout le bien que les écuyers et ses autres chefs rapportent de ses mœurs, de sou application à ses devoirs et de sa i;entillesse?Oui, Belle- Cousine, il a raison ; et puisque vous me paiaissez si froide sur ce qui le louche, je veux me charger moi-même d'en parler au roi.
La famille royale alors était prête à se mettre à table ; et
LE PElii it'lfAW l)E SAINTRE. 137
dès que le roi parut, la reine lui fit remarquer Saintré qu'il n'avait pas d'abord reconnu sous sa riche et nouvelle parure. Il lui plut assez pour accorder sur-le-champ à la reine ce ^ qu'elle demandait pour lui; et curieux de voir coniuK nt il a s'.'icfpiitlerait de sa nouvelle charge, il appela son j)reniier maîlre d'hôtel, et lui ordonna de nuttre sur-le-cham[) Saintré en fonctions. Celui-ci se pi éparait 5 remplir sa tache ordinaire, lorsque le maître d'hôtel vint lui attacher la serviette et les ] autres marques de sa charge. 11 le conduisit ensuite aux genoux du roi.
— Mon ami Saintré, lui dit ce bon et brave prince, moi même je vous ai choisi pour mon page ; vous m'avez toujours plu, et j'espère vous voir croître toujours en honneurs et en loyale clhvalcrie. Je vous porte sur l'étal de ma maison pour trois (hevaux et deux hommes pour vous servir, en attendant mieux. Remerciez la reine, qui m'a parlé de vous.
Saintré, embrassa les genoux de ce bon maître, et baisa le bas de la robe de la reine. Toutes les dames Bellos-Gousines, assises au banquet royal, applaudirent à la faveur que le roi venait d'accorder, et toutes donnèrent une marque de bonté au nouvel écuyer, hors la Dame, que cette faveur pénétrait de la joi<; la plus vive.
— Vraiment, Saintré, lui dit-elle, bien avez-vous à travailler pour mériter le guerdon cpie vous recevez avant de l'avoir mérité, de préférence sur vos pareils. Saintré l'écouta d'un air soumis sans lui répondre, et sur-lc-cl'.amp commença son service avec une grâce et une adresse qui firent applaudir
de nouveau à l'honneur qu'il venait d'obtenir. '
La Dame des Belles-Cousines le regardait souvent du coin de l*œil, et se réjouissait des louanges (ju'on lui donnait. Ne pouvant résister à l'émotion qui l'agitait, elle employa le signal de l'épingle, auquel Saintré répondit avec la joie la plu3 vive, en se frottant l'œil droit. La nuit vint, et Saintré fut
i"8 LES coM i:uns h;an(, .i ,.
Ijk II (l('(lommafi[é des feintes rigueurs de la biciisr^'ance.
L;i l)anie des lielles-(]ousirics s'ét.iil occupée dcjà des dépenses aiix(|ut'llcsle nouvel état de Saintré l'obligeait. Quatre ceiils cens d'or qu'elle lui dorma furent plus que sulfj>anls fiour payer ses trois chevaux, les faire équiper superbement faire couvrir les valets de riches livrées, et répaiidie ses lib«'îralités sur fous les ^icns des écuries du roi, qui lui avaient prouvé leur altacliement peiid.ujt sou premier service.
Saintré se fit estimer de plus eu plus en exeiçautson nouvel emploi. Le roi Jean ne pouvait se passer de lui à sa table; il s'en faisait suivre à la chasse. Adroit à la joule, redoutable dans les tournois, lcg»r, plein de^'ràces, et dans un bal occupé de plaire sans cesse, les vieux chevaliers le tloiinaient pour exemple à la jeunesse : les dames louaient son air noble et galant; plusieurs peut-être rêvaient sa conquête. La Dame des Belles-Cousines était la seule qui conservât un air froid et sévère lorsqu'elle le rencontrait en public : mais l'épingle jouait souvent son jeu.
C'est ainsi que Saintré i)assa phisieurs années. Lorsqu'il eut atteint l'âge de pouvoir prétendre à l'honneur d'être chevalier, les bienfaits de sa dame le rendirent le plus magnifique des aspirants.
11 était d'usage que le bachelier ou écuyer-expert * qui demandait l'ordre de la chevalerie débutât par (juelque entreprise d'armes qui signal lit son courage, et rendait son nom assez célcbre'pour lui mériter l'accolade et les éperons dorés. II avait si souvent traité ce sujet avec la Dame des Belïes-Cousines que, quoi qu'il lui en coûtât de se séparer de lui pendant quelque temps, elle ne s'occupa plus qu'à diriger son entre-
* Pour tout ce qui se rapporte aux coutumes chevaleresque;, voir Lacurne de Saint-Palaye, Mémoires sur V ancienne chevalerie, Paris, 1781, 5 vol. in-12, et 1826, 2 vol. in-8«. -
prise de nianièie à le rendre égalcraenl célèbre par sa magnificence et par sa valeur.
— Je veux, dit-elle, que vos hérauts portent votre défi dans les quatre cours les plus puiss;intes de TEurope, où vos combattants recevront de vous de riches présents; et pom marque de votre entreprise, vos hérauts publieront que ceux qui se présenteront pour jouter contre vous, ou seront tenus de vous enlever à torce d'armes le riche bracelet que je veux moi-même atlachcr à votre bras, ou de vous faire un riche présent pour gage de votre victoire, qu'à votre retour vous présenterez à vo're dame.
A ces mots, elle ouvrit un grand coffre plein d'or; etSaintré fut obligé de iaire trois voyages du cabinet de la Dame au sien, pour porter la somme immense qu'elle le força de recevoir. Lorsqu'il fut prêt à se retirer, elle lui remit une petite cassette pleine des plus belles pierreries, parmi lesquelles elle choisit celles qui devaient enrichir le bracelet qu'elle voulait attacher à son bras.
Saintré fit préparer en secret tout ce qu'il lui fallait pour exécuter son projet. Il fit acheter des chevaux en Andalousie, et dans le pays des Sarrasins*. Les meilleurs ouvriers lurent employés à ses haï nais, à ses armes, à ses livrées; et le premier orfèvre du roi fit un chef-d'œuvre du bracelet qu'il devait porter.
Pendant le temps que demandaient ces préparatifs, la petite épingle renouvelait souvent le signal ; la réponse ne se faisait \r.is attendre.
Tout était prêt au mois d'avril, et dyns le moment même où le roi Jean, l'aimaut et. l'estimant de plus en plus, venait
* A propoF de ces achats de chevaux arabes par le petit Jehan de Saintré, nous lerons remarquer (juc le conteur no fait que constater un lait historique. Au moment des guerres saintes, un certain nombre de ces chevaux furent ramenés en France. Ces guerres terminées, les seigneurs
de l'cicver à la di^Miitéde chambellan, Saintré, se jetant à ses genoux, s écria :
— Ah ! cher siie, mon redouté seigneur, permettez-moi de me rendre digne des Ijonneurs et des hienlaiLs dont vous me comblez.
Il lui fit part du projet de tournois, et le supplia d'en autoriser Texéculion par des lettres d'armes.
— Eh quoi! mon ami S;iintré, lui répondit ce bon maître, c'est au moment où je vous attache encore plus intimement à ma personne, que vous voul'Z vous éloigner de moi? Mais, ajouta ce bon roi, je ne peux vous condamner; je peux encore moins vous refuser une occasion de me faire honneur et de me mettre en droit de vous armer chevalier.
Dès que le jeune Saintré eut obtenu cette permission de son maître, il ne dissimula plus son entreprise. Ses héraiiti richeujent vêtus, et leurs cottes d'armes brodées et ll.i sonnées, parurent en public, ainsi que sa nombreuse livrée, et les beaux chevaux que jusqu'alors il avait tenus éloignés dans un village à quelques lieues de Paris.
Chacun félicita Saintré sur l'honneur que lui faisait son entreprise et sur la magnificence de ses prép.iratifs. L'usage de ce temps était que le roi, la famille royale et les princes du sang fissent un don au jeune gentilhomme dont l'entreprise faisait honneur à la nation. Le monarque lui donna deux raille écus d'or de son épargne; la reine en donna mille de la sienne; messeigneurs de Bourgogne, d*Anjou, de Berry, en donnèrent autant; les princesses leurs épouses renrichiieiit de bracelets, d'attaches, d*anneaux, de pierreries, pour quil pût répandre ses dons dans les diflérentes cours oîi il alliiit combattre. La seule Dame des Belles-Cousines ne lui avait engrands propriétaires fonciers, et surtout le« seigneurs normands.en firent acheter en Orient; ils le^ croisèrent avec la belle race normande, et c'e«t de là que sont sortis les chevaux anglais dits de jjur sang.
LE PETIT JEUAN DE SAINTRE. lil
core rien donné. La reine ne put s'enipccher de lui en faire des reproches.
— Vraiment, madame, répondit-elle, etcs-vous bien siire '4 que Saintré puisse faiie honneur à votre cour et à la nation? f
— J'ose en répondre, dit la reine.
— Je me rends, alors, et je trouve de la justice à le dé- ) dommager de la prévention que je lui ai souvent témoignée; je veux payer le bracelet qui doit être la marque 5 de son entreprise; j'espère qu'il saura le défendre, et ([u'il en 'i coûtera cher à celui (jui voudra le prendre. Je veux bien même hii faire l'honneur de le passer moi-même à son bras
le jour de son départ. Mais, ajouta-t-elle (comme par réflexion), il serait bon de savoir si Saintré s'est pourvu de tout ce qui lui est nécessaiie pour répondre avec éclat à la haute |)rotection dont vous Thonorez ; et vous devriez peut-être lui ordonner de faire rassembler ses équipages et son cortège dans le préau : Voire M;ijesté, et nous toutes, nous pourrions les voir du grantl b.;lcon, en revenant demain de la messe. La reine approuva fort la Belle-Cousine ; elle fit donner l'ordre à Sainlré, (jui païut le lendemain, mais sans être encore armé, dans le préau, à la tête de son cortège. 11 était monté sur un beau cheval sarrasin, qu'il maniait avec une grâce sans pareille.
On admira le poursuivant d'armes et son é(juipage.La Dame * des Belles-Cousines ne se récria point comme les antres : mais |! elle se réjouissait en elle-même, "et l'épingle fut mise en jeu. ,| Sainlré, en se jetant le soir aux genoux de la rtine, lui présenta le bracelet, dont elle admira le travail, tt (Qu'elle garda f pour rattacher à son bras le jonr de son départ.
Gjjour n'était pas loin. Loisqu'il fut arrivé, la reine tint un grand cerele. Les hérauts d'armes, revêtus des marques de leur charge, se tinrent di-bout derriiVe la famille roy.ile. Saintré parut armé de toutes pièces, renouvela aux pieds du roi
Vrl LES CONTECns FIUNÇA'*"
Ju scimcïit (l'olu'issiinc.c et de lidélilé, et reçut de sa miin, qu'il l);»is;i, la lettre d'iirnics. La l):imo dos BeHffï-Cousiiif'v, joiiiuit 1,( Iroideiir, s'avatiça d'un air plfiri de noblesse ot «le fli;^ni!c,.et s'npprochant de Snintré, attarlra de sa main le riche bracelet. Saiiitré hais» le bas de sa robe avec le i-lii» grand respect en la renierci^int ; et, suivi des plus anciens seigneurs et chevaliers de la cour, il descendit dans le pr«';uj, s'élanea légèrement sur son cheval <'t piit la route d'Arai'on, où son premier héraut l'avait déjà d<^vancé*.
Des chevaliers catalans gardaient diflerents passages dans les montagnes ; vaincus par les armes, les dons el la courtoisie de Saintré, ils le précédèrent à Barcelone, où les seigneurs du pays marquèrent sou arrivée par des fêtes. Il s'y arrêta pendant quelques jours pour faire réparer ses équipages, et les rendre encore plus brillants. De là il envoya trois hérauts, dont le principal était couvert des attributs et des livrées de France ; les deux autres l'étaient des siennes. 11 les députait pour [)résenter lt?s patentes du roi de France, qui autorisait son entreprise, et pour demander la permission de paraître à la cour du roi d'Aragon, d'embrasser les genoux de ce prince, et de lui présenter lui-même les lettres d armes. Tout lui fut accordé; et, peu de jours après, il arriva près de Pampelune, où était alors la cour d'Aragon. La grande réputation du noble poursuivant d'armes français l'avait devancé; et Saintré vit accourir à sa rencontre un nombre infini de chevaliers et de dames, qui turent frappés de sa magiiilicence.
Le roi d'Aragon lui parla avec bonté, et lui demanda des nouvelles du brave chevalier qui régnait sur la France, ajou-
» On trouvera pc»*-êlrc que les détails du tournoi sont un peu «on^s et ne présentent pas le même intérêt que le reste du roman; mais tout en les abrégeant encore beaucoup, nous avons cru devoir en conserver la plus arande partie, parce qu'ils donnent une idée très-exacte de ces jeux qui ont tenu une si grande place dans la vie de nos aïeux.
Li: PtlTlt .IKIIAN in. >\i\!i>h. 143
tant ({u'il le léliiitait d'avoir lait un pareil élôve. Les premiers chevaliers étaient prêts à se ilispuler l'honneur de le comh;itlre; mais il durent eéder cet honneur à monseigneur Enguerand, le premier d'entre eux, et proche parent du roi, dont il avait épousé la nièce, madame Aliéner, princesse de Cardonne, l'une des plus belles et des plus parfaites dames de toutes les E^j)agnes. Au moment où Saintrc (jnilta le roi, monseigneur Engnerand vint à lui ainsi ([ue toute la noblesse, avec l'air galant et ouvert des chevaliers aiagonais et de ceux lies deux Caslilles.
— Mon frère, dit-il à Sairitré en lui tendant les bras, m'accep!ez-vous pour vous délivrer *?
— Oui, seigneur, répondit Sauitré; et riionneur que vous daignez me faire est déjà si grand, rpie je rougis de l'avoir encore si peu méiité.
Enguf^rand, charmé de tant de modestie, embrassa Saintré, détacha le bracelet qu'il portait au bras, y attacha un rubis -uperbe et le présenta ensuite aujp dames et aux chevaliers.
Il y eut le lendemain une fête magnifique, et la reine daigna donner l'ordre de tout préparer pour la pas.^e d'armes.
Les leltres de Saintré jmilaient que le premier jour les ileux ten.inis lompraient cinq lances, et que le prix serait adjugé à celui qui aurait rempoité qnehjue avantage. Les mêmes lettres portaient que, dans la seconde journée, les tenants condiatlraienl à pied avec l'épée, la dague et la hache, et tjue le vainqueur recevrait un riche don du vaincu.
Le roi et la reine, suivis d'une cour nombreuse, honorèrent les joutes de leur présence.
L'homieur des trois premières joutes fut absolument égal entre les combattants. A la quatrième course, Enguerand pa-
* En lernics de chevalerie, délivrer signifiait ei. lever dans une joute à on advcijaiie l't'cliarpc aux couleurs de sa dame, ou les attributs qu'il s était engagé à porter et à défendre dans la lutte.
lU LES CoMLUnS KHAKÇAIS.
riil avoir quoique avaiilu;^c , mais Saiiilré lui poita rji coup décisif (luis la ciiiciuièriic. Lliigiierand ayant iiiarypié son atteinte, Saiiitié ralleignit dans la visière de son ca.M]ne et lui (it jiloy'T la Ida presque sur la croupe de son cheval, sans toiitelois le PMivcrsfT.
Le combat fut arrêté. Les juges du camp, ayant saisi les adversaires, les conduisirent au balcon royal. Aragon, prtniier héraut d'armes, ayant recueilli les voix, Saintré fut pro- I lamé vaiMfjiionr. Eii;,Mierand prit le nihis des mains du héraut, le présenta à Saintié, et lui dit :
— Mon licre, puisse ce rubis pai'er les cheveui de la naute et vertueuse dame qui préside secièlement 5 votre entrepri'^e !
Tous deux furent admis le soir au festin royal, et ti ailés avec la dislinclir»:i la plus glorieuse. Le lendemain fut un iour de plaisirs publics.
Le troisième jour, les trompettes annoncèrent un combat plus sérieux ; et les licies rétiécies furent préparées ditiéremment pour le combat à pied. Ce combat fut assez long et assez violent pour que les deux adversaires fassent obligés de reprendre quelquefois haleine, et de relacer leurs armes que la violence des coups avait, en partie, faussées et désassemblées. Le dernier assaut fut le plus terrible. Le jeune Saintré, ayant laissé échapper sa hache, eut recours à son ép''-avec laquelle il para longtemps les coups qu'Engutrand lui portait. Se servant alors de toute son adresse pour esquiver ou parer, il saisit un moment favorable pour porter un si furieux coup sur le poignet de son ennemi, que, sans la force de la lrem})e du gantelet, il eût peut-être coupé le bras d'Engueranil, dont la hache vola à plusieurs pas de distance. Saiiitré ramassa alors la sieime avec la plus grande agihté, et en présenta la pointe à la visière du casque d'Enguerand, sauvant légèrement et posant le pied sur la hache tombée, que
celui-ci voulait ramasser ^ Kugueraïul, di'sespéré de se voir désarmé, s'élança sur Saintré; et, l'embrassant étroitement, il essaya vainement de le jeter par terre : Saintré, le saisissant aussi du bras gauche, tenait sa hache levée du bras droit, mais sans lui porter un seul coup; il se contentait de résistt r à ses elforls, et de l'empêcher de lui saisir le bras. Le roi d'Aragon, voulant faire finir cette lutte dangereuse, jita sa baguette. Les juges saisirent les combattants, qu'ils séparèrent sans clfort. Enguerand, levant aussitôt sa visière de la main fjui lui restait libre, s'écria : — Noble Français, nion courageux frère Saintré, vous m*avez vaincu pour la seconde fois.
— Ah! mon frère, que dites-vous, s'écria Saintré ? ne suis-je pas vaincu moi-même par votre main, puisque ma hache d'armes est tombée la première?
Pendant ce noble débat, ils furent conduits au balcon royal, et le roi descendit pour les recevoir l'un et l'autre dans ses bras. Tandis que les hérauts recueillaient les voix pour proclamer le vain(jueur. Sain! ré courut vers le roi d'armes, reprit son bracelet, et vint la main droite désarmée, le pré. senler à Enguerand, comme à son vainqueur, sans vouloir donner aux hérauts le temps de l'aire leur proclamation.
* Il y avait deux sortes de joutes guerrières: les tournois proprement dits et \es joutes à outrance ; dans \es uns on comhalt;iil avec des armes t'moussées; daiij-les autres on couiballait avec de vérilables armes de b.itailleel l'on était toujours libre de tuer son homme. Les joutes àoulrance n'avaient point pour motif la liaine ou la venpeance; on voulail seulement y montrer son adresse, et ceux qui figuraient dans ces jeux sanglants croisaient le fer avec le premier venu qui s-e présentait pour répondre à leur défl. C'est ain-i que, le '29 août 1 i'iG, Charles VU assi>ta avec toute sa cour au combat qui eut lieu à Paris entre un écuyrr français, nommé Pierre Mosse, et un écuyer anglais, nommé A^tey, qui courait le monde pour briser des lances. Pierre Mosse fut tué sur place, et Astey emporta son casque pour en faire hommage à sa dame. Tout cela ressemblait fort aux jeux des gladiateurs, ce qui n'empêche point M. de Marchangy, auteur de la Gaule poétique, et autres historiens de la même force, de vanter lei tournois et les joutes comme des écoles de politesse.
Engucraïui, loin de l'îiccepler, lui présenla aussitôt son <^f)ée |)ai le |)onmu!au. Le roi eut de la peine à an ê 1er ces înouvemoiits (le gcjiHiOsilé ; et décitiant enfin que Saiii'r<î devait panier son riclie brjicelet, ( elui-ei, sur-le-( lianip, connit au i).d( on de la i eine ; et, nu ttant un genou ( n terre, il voulut le faire accepter à madame Aliénor. Elle refusa d'abord, mais, sur la piière même de la reine, elle finît par l'acceplcr; « t, délaeli.int un ri(he carcan de diamants dont son cou était paré :
— Seigneur, lui dit-elle, il ne convient pas que vous re tourniez près de la dame de vos pensées sans des m.irques de votre victoire.
Malgré la gloire et les honneurs dont il était entouré, l'heureux vainqueur regrettait Paris et sa dame. Il revint en toute hâte et sou premi' r soin fut de se rendre auprès du roi. Celui-ci, après l'avoir embrassé, le conduisit à la reine, qui avait en ce moment dans sa compagnie la Dame des Belles- Cousines. Celle-ci avait attaché , de sa main , au bras de Saintré le riche bracelet, marque de son entreprise; il se voyait en droit de fui faire hommage de sa victoire, et de lui T)résenler le rubis éclatant et le riche carcan de diamants 5u'il avait acc( pté secrètement pour elle. Autorisée par la présence de la reine et les succès de Saintré, l:i Dame put laisser paraître une partie des sentiments dont elle était pénétrée; et se laissant entraîner par le désir si naturel de ne pas perdre un moment de vue son ami, qu'elle prévoyait devoir bientôt élre eniraîné par une cour nombreuse, emjressée à le féliciter sur sa victoire :
— Madame, dit-elle à la reine, si Votre Majesté daigne penser à la fatigue que le pauvre Saintré vient d'essuyer en courant jour et nuit pour venir lui faire hommage, elle croira iiire une œuvre charitable, en l'en menant dans son cabinet, »ù elle n'admettra que nos Belles Cousines. Saintré trouvera
LE PETIT JEHAN DE SAlNTIlE. 147
de este le temps de parler de joutes et de rondj.its à ses compagnons. J'aimuiais bien qu'il commençât par lums parler de la cour d'Aragon, et des Lcaulés rcnominéet. dont elle est p;irée.
La ruine approuva fort cette proposition ; et, prenant S:iintrésous le bras, elle le conduisit dans son a[»partemiMit, où les seules Belles Cousines furent admises. Saintré leur ra- onla d'abord tout te (pii pouvait satisfaire leur curiosilé. Pendant ce lécit, il levait souvent les yeux sur sa dame. Ses leiiards étaient encore plus suppliants que tendres : il atlendaii lo sijial de la |)t'tile é[»ingle. Hélas! la dame des Belle -Couhul'S n en avait pas sous sa main, et en cbeubait vainemeni dans toute sa parure. Un dernier regard de Saintré comblant sou impatience, elle o.>a s'approcber de la reine ; et, feignant d'admirer l'éclat d'une agrafe de diamant, elle piit adroitement une é[)ingle. La reine l'avait sui prise. — Bon Dieu! cbère Cousine, lui dit-elle, n'avez-vous pas peur de gâter vos belles dénis? J'ai remarqué que depuis quel([Ui' temps vous aviez pris '^ette babitude. Vous devriez mieux ménager un des cbarmes les plus parfaits de votre agréable figure. — Vraiment, madame, tous avez bien raison, dit la Belle Cousine; mais vous savez que je suis distraite, et quelle e>t la force de i'babilude : je sens qu'il serait à présent bien diffi( ile de me corriger.
Le reste du jour, Saintré fut obligé de se livrer aux empressemeiiis de ses anci ns compagnons, et d'une cour dans laquelle il n'av;iit pas même un seul ennemi secret. Il attendait avec impatience le moment heureux de voir en liberté celle à qui il supp isait si justement le même désir. Ce moment vint, et fut le plus doux qu'il eût encore passé auprès d elle.
Ces moments se renouvelèrent souvent, mais leur douceur fut troublée, au bout d'un mois, par l'arrivée inattendue du comte Loisseling, l'un des plus grands seigneurs de la Pologne,
148 LES COMEUnS FRANÇAIS.
(l giiind officier de celle couronne. Ce brave palatin vernît admirer In cour de Jean, ncconi|Mgn6deqijalreaMlrrs pahilins d'un rang 5 peine iniïrieur au sien. Tous les cinq, ayant fait la même cnli cprisci d]armos, porlaienl au bras un carcan d'or elune chaîne qui l'allachail au pied, sans leur ôter la likrlé de se servir de l'un et de l'autre. Ils firent supplier le roi (le leur permettre d'atlf-ndre dans son château qu'il se présentât le môme; nomhre de chevaliers pour les délivrer.
Sainlré n'osait rien demander à la Belle-Cousine; mais i! ne lui parlait jamais de l'entreprise d'amour des seigneurs Polonais sans la plus vive émotion. Elle lui accorda donc la permission de se présenter au roi pour délivrer les nobles esclaves d'amour polonais.
Le roi Jean ne balança pas à le nommer le premier des cinq qui devaient combattre les chevaliers étrangers. La cérémonie se fit avec la plus grande splendeur. Sainlré, s'avançant avec grâce, alla demander au comte Loiseling, s'il l'acceptait pour le délivrer. Celui ci regarda comme un honneur le choix que le roi des Francs avait fait du jeune seigneur le plus renommé de sa cour. Il serra tendrement Sainlré dans ses bras, tandis que celu'-ci se baissait pour le déli\rer de la chaîne et du carcan attachés à l'un de ses pieds.
Les lices furent élevées près du palais Saint-Paul, dans la grande culture de Sainte-Catherine. Les combats durèrent deux jours, et furent également honorables pour les deux partis. Mais Saintré fut proclamé vainqueur.
Le roi Jean descendit du balcon royal pour embrasser les deux combattants, et la Dame des Belles-Cousines fit jouer la petite épingle. Les seigneurs polonais repartirent pour leur pays, comblant Saintré, qui alla les reconduire à une journée, de riches présents et de leurs caresses.
Peu de temps après, un courrier vint annoncer au roi que douze chevaliers anglais avaient pas3é la mer ; et qu'après
avoir séjourné quelques jours à Cal.iis, déduignaut de se sounietlre aux usages reçus, ils avaient pris le parti, nou-s(!ulenicnt de ne point paraître à la cour, mais même de ne rien entieprendre ([ui pût les obliger à y envoyer un héraut, et à recevoir aucune espèce de permission d'un piince qu'ih ne reconnaissaient pas pour roi de France, étant le fils de Philippe de V;dois, auquel leur maître avait disputé la couronne '. A cet cifet, les chevaliers anglais avaient seulement dressé un pas d'aimes snr les confins de leur territoire, et fait élever un perion où leurs douze écus blasonnés étaient attachés près des tentes oij ils devaient attendre ceux des chevaliers français qui seraient assez hardis pour les toucher.
Cette nouvelle excita l'indignation des chevaliers français. Quelques-uns d'entre eux ohtinrent d'aller châtier les orgueilleux étrangers; ils se rassemblèrent au nombre de douze et partireni pour le port d'Ambleteuse pour aller toucher les écus de ceux qui tenaient le pas d'armes. Ils eurent presque tous du désavantage dans les premières joutes, genre de combat où la noblesse anglaise s'exerçait sans cesse en mémoire d'Arthur et des chevaliers de la Table-Ronde. On sut bientôt cette triste nouvelle à Paris. Le roi Jean jeta les yeux sur Saintré pour venger l'honneur de la nation '. Sainlré partit, accompagné de chevaliers dont il connaissait l'attachement et la bravouie. A peine parut-il près du perron, que, touchant les écus, les Anglais sortirent de leurs tentes tout armés ; et,
* Ce mnître 6tait É<lotiard III. Charles IV tt;int mort, en 15"28, sans laisser d'enfants niàlos, Edouard réclama la couronne comme étant d'un depré plus proche parent du feu roi, par sa mère Isabelle, fille de Philippe le Del, que IMiilippe de Valois son compéliieur. La question soumise aux prands vas>aux lui tranchée en faveur de l'iidippe de Valois et ce fut là la cause de la guerre de Cent ans.
- L'aventure des douze chevaliers anglais et français, ici rapportée par lecoiilrur, est évidenuiient inspirée par le Combat des Trente (\\x\ eut lieu le 27 mars 15j1, dans la lande de l'ioërmel.
1!:,0 LES CONTEURS FHVNÇAIS.
croyant mnrclir^r contre de fiiil)lfis ennemis, ils ne craignirent |)()int(le leur montrer les houclicrs français renverst's et traînt's dans la poussière. Saisis d'une Juste indignation, Sainln'î et sescoinpa^non-- cliarj^èront le> Anjjlais avec lur<;ur. Ceux-ci j)lièient bicnlot. Les lances, la liaclie et l'épée leur furent ég dément fumslcs. Saintré en renversa cincj sous ses coups, elles ol-Iigea de demander merci.
S lintié s'élant emparé de leurs boucliers et de leurs bannièras, fit relever ceux des Français, et les plaç;» sur le perron avec hon?ieur. Il dédaign i de s'emparer des clievaux ; et, renvoyant les Angbiis à Gelais S il leurdit<]u'il garderait le même perroîi pendant trois jours, prêt à le défendre contre ceux qui sortiraient de Calais pour l'attaquer. Mais les trois jours s'élant écoulés sans qu'il vît paraître aucun adversaire, il revint à Paris et y entra aux acclamations du peujde. Les boucliers furent déposés aux pieds du roi, qui, dès le lendemain, con voqua une assemblée brillante, et Saintré lut leçu chevalier.
Il n'était pas d'usage que la reine cbaussàt de sa main les éperons, même aux premiers princes dii sang ; mais quand elle voulait honorer cette cérémonie, elle la faisait accomplii en sa présence par la princesse qu'elle niniait le mieux. La Dame des Belles-Cousines fut l'objet de son choix. Celle-ci reMi|)!it d'un air noble et plein de grâce une charge si chère à son cœur; elle attacba l'éperon, et saisit ce moment poiu' faire le signal, que Saintré avait toujours l'air de lecevoir comme il l'avait reçu quinze ans auparavant pour la première fois.
Le roi Jeandéclara le môme jour, qu'ayant été invité à sejoindre aux autres princes chrétiens qui formaient alors une espèce de croisade pouraller au secoursde la Prusse, de la Hongrie et de la Bohème, désolées par les Sarrasins, il avait pris la lésolution d'accoider un puissant secours aux chevaliers
1 Parce qno Calais était devenu une ville anglaise après la bataille de Crécy, en 154G.
LE l'EllT JLIIAN DE SMNTI'.É. 15i
Teutonicines» ; que la bannit re royale serait confit'e à la hra vourtide Saintré. La résolutioiuhi roi et le choix (ju'il av.iil lait (le Saintré pour garder la haniiière furent a[)|)rouvés do tous. Mais la Dame des Belles-Cousines ne pouvait se défendre d une vague tiistesse, et ce ne futque lenlirnent et d'une main tremblante qu'elle porta la petite épiuiilc à ses lèvres. Saintré qui n'était pas moins triste qu'elle, partit bienlôl avec les cin<| cents lances, et trouva près des barons (juil allait secourir le plus brillant accueil; ils s'empressèr-ent tous de le reconnaicre j)Our leur chef, et marchèrent avec lui contre les Sarrasins, auquelsils firent durement sentir la force de leurs bras.
Pendant ce temps la Dame des Belles-Cousines tomba dans un ennui profond. Elle portait souvent la petite é[)inglc à sa bouche, mais personne n'était là pour répondre au signal, et peut élre n'eùt-elle pas élé lâchée (|u'un autre chevalier leùt compris, car elle ne regrettait plus seulement, elle désrirail, et le désir plus encore que le regret la fil tomber en langueur, La reine s'en aperçut, et lui envoya son médecin, me^sire lluë.
Celui-ci obéit au\ ordres de la reine; il alla voir la Dame des Belles-Cousines; et, du ton le plus res[)eclucux, lui lit les questions ordinaires. Des réponses vagues ne lui apprirent rien de particulier sur l'état de sa santé. Il s'apeiçut seul ineni, quoique la chambre lùtobscure, queses yeux paraissaient rougis par des larmes; et (juelques sou[)irsétoullés, une voix entrecoupée, lui lirent juger lacilemeut que sou àme était occupée d'un sentiment [U'olond et douloureux. Il lui tàta le pouls et fut surpris de voir combien il était agité, mais il ne se contenta j)oiut de cette épreuve; et passant d lucement la main sur son beau corps, il vit la Dauic tressaillir
* Ceci csl sans doute une nllusion au projet de croisade formé ou l.">û3 par le roi Jean. Mjiis, conitne les ronianciiTs du moyen âge U-ail-nl toujours l'i'iïloire à leur lanlai>ie, l'auteur raconte ceUe croisade connue si elle avait eu lieu rccllenient.