‹ Chefs-d'œuvre des conteurs françaisChapitre 4 sur 100 · LES ROMANS SATIRIQUES ET ALLEGORIQUES · texte numérisé non relu

LES ROMANS SATIRIQUES ET ALLEGORIQUES

Le plus célèbre des romans satiriques du moyen âge est sans contredit le Romnn de Reuart^t qui appartient non pas à tel ou tel peuplii, mais à toute l'Europe. A l'œuvre primitive sont venues s'ajouter une trentaine de branches accessoires : telles (jue Reuart

* Le texte en a été publié par M. Méon, 4 voL in-8», Paris, 1826. -^ Voy. aussi : li^s Romans du Renard examinés, analysés et comparés par M. Udlhe, prolc^seur à l'Académie de Soroé (Dauemaik . Paris, 18 i3, 1 vol. iii-8° et les Aventures de maître Renard et dYsangrin son compère, écrites en nouveau langafie, racontées dans un nouvel ordre et suivies de nouvelles recherches sur le Roman du Renard, par Paulin Paris. Paris, 1801, in-12. Le lecteur reunrquera qu'on lit tantôt Roman du Renard, tantôt Roman de Renart. Ce titie est en etlet, dans les publications modernes, écrit de deux manières. C'est la seonde qui est la bonne.

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le Nouvel^ Henart le Coturefail, Beiwrt le Bestourné^ (jiii formoiil nutant do hranches diverses doiniant dans leur ciiscnihlc plus de cent mille vers. Ccsl commp nno vaslc pièce à tiroirs où des poètes, pour la plupart iiicoiiniis, sont venus jeter, cliacun à hnu tour, l'anicrtunie, la colère et l'ironie que le spcclai'le dos vicrs des hommes et des misères de leur temps avait amassées au fond de leur âme. Les aC' tours sont tous pris parmi les animaux, et, par une bi zaïTciie singulière, les cires fabuleux, (pii i>artout ailleurs tiennent une si grande place, disparaissent com plétement. Tous ceux qui figurent dans le poème appartiennent aux espèces les plus conr.ues. Le vulpes latin, devenu dans la langue du moyen âge le goipil, le (jor))iex, le (joupil, prend un nom propre, le noju de Benart^ qui sera désormais celui de son espèce. Le loup se nomme Ysaivjrin, parce qu'il a la peau grisâtre; le lion, Noble ; lehœuf, dom Bruiant; le coq Chantedère; le limaçon. Tardif; le singe, Cointeriaus, etc.

Quant àriiomme, il ne paraitquedeloin en loin, toujours sur le second plan, avec le type le plus vulgaire, et dans la condition la plus avilie du moyen âge, celle duVilaîn. Tout en gardant chacun les vices particuliers à leur espèce, les animaux nous empruntent les nôtres et ils offrent le tableau de la société humaine. Ce monde imaginaire s'agite dans une vaste comédie dont chaque scène correspond aux scènes qui se reproduisent cha<]ue jour dans la vie, et jamais la satire n'a entassé dans la

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môme œuvre plus d'esprit, de verve audaci-^use, d'imagination vagabonde, de cynisme et de critique im|)itoyable. Le Roman de Renart fait pressentir Rabelais, et l'on peut justement le regarder comme une proleslation du réalisme contre l'idéal chevaleresque et religieux des grandes épofjues du moyen âge.

Le Roman de la Rose^ a joui comme celui de Renart d'une très-grande popularité, mais il est conçu dans un ordic d'idées tout diiïérent, bien qu'il fasse encore une large part à la satire. Il se compose de deux parties, l'une de quatre mille vers, l'autre de dix-huit mille; la première est due à Guillaume de Lorris, mort vers i260; la seconde est due à Jean de Meung, mort vers 1318 > en voici la donnée générale :

Guillaume de Lorris raconte qu'en sa vingtième année, à Tàge où l'amour lève ses tributs sur les jeunes gens, il eut un songe qui le mit en grand émoi et lui laissa de profonds souvenirs. C'était par un beau jour de printemps, un jour clair et gai. Il se promenait dans la campagne, lorsqu'il se trouva devant la porte i\u Verger du Plaisir; Oisiveté nni lui ouvrir et le présenta au maître du domaine, Déduit, qu'entouraient Y Amour cl de joyeux compagnons. Après les complimenls d'usage, il alla, comme on dit, faire un tour dans le verger, et s'arrêta, au milieu des merveilles sans nombre qu'il rencontrait à chaque pas, devant un rosier chargé de

* Ce roman a élé plusieurs fois réimprimé. La meilleure édition est celle de M. Fr. Michel. Paris, 1804. 2 vol. in--12.

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fleurs, syniijole «Je la piirct*' vir;(inale. V Amour, qui le ^Mi(;tt.iit, lui déroche une Hcche et le fo'ilk «'perdùment épris de la plus l)cllc et dv. la pins fralclic d(;H roses i\ui paraient renitilérnatirpii* arbiiHlc. Li cu«'illera-l-il et d'autres pourront-ils aussi la cueillir, en trompant la vigilance de Dimijier, que ChasUté a préposé à sa ;:arde? Bel Acvufïl et Vénu$ se li^^uent fmur favoriser le« amant*) de la Rose; mais Maie Bouche, Peur, Honte et Jalousie se iiiiuent à leur tour contre eux, ce qui donne lieu à une fouie de péri|iélie8, qui se succèdent comme les luttes dt'S dieux dam T Iliade en faveur des Grecs ou des Troyons Guillaume de Lorris n'achève point Thistoire de son rêve ; quand il s'arrête, la fleur est toujours sur le rosier virginal, et Bel Accueil est prisonnier dans une tour, où l'ont enfermé Peur, Maie Bouche et Jalousie.

Dans la seconde partie du Boman, Jean de Meunjçr, au milieu de longues digressions où il met en scène de nouveaux personnages qui discutent sur la royauté, la propriété, la richesse, la vertu, les impôti^ les moines mendiants, raconte les nombreuses tentatives que lait l'amant de la Rose pour délivrer Bel Accueil. Après mille échecs, Vénus allume au flambeau de Genius, le prêtre de \.\ Nature, un brandon qu'elle lance sur la tour où Bel Accunl est enfermé. Cette toor prend feu ; la garnison >e sauve : Bel Accueil est délivré et il permet à ï Amour de cueillir la Rose. — 11 n'est pa> besoin d'ajouter que cette fleur est l'emblème de ia femme aimée.

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qu'on ne peut obtenir qu'après de longues épreuves. L'allégorie, on le voit, domine exclusivement dans cette coMîposition bizarre, qui est comme le type du genre, et autour de laquelle viennent se grouper le Rommi de la Poire^ le Roman de l'Arbre d'^amour, le Vrai Amant qui v'nt à cort le dieu d'amor por désraisnier sa mie florie, h' Roman de la très-doulce Mercy au cœur d'amour espris, etc. Ce genre de littérature eut une grande influence sur tous les autres genres. Les légistes, les écrivains polilifjiies, les auteurs des soties et des moralités^ les théologiens eux-mêmes crurent faire merveille en personnifiant des abstractions, etde même que, dans les romans d'aventures, le monde était peuplé de dragons, de licornes, d'yllcrions, de même dans les livres les plus sérieux du quinzième siècle, onvitGgurer comme des êtres réels, Raison, Justice, Patience, Consolation, Bon Espoir, Trop Donner Loisir, Largesse, Fau\-Send)lant déguisés en bourgeois, en nobles ou en moines. La continuelle mise en scène de ces personnages allégorisés finit par devenir très-fatigante; mais il faut rendre aux auteurs cette justice, qu'ils s'attachent presque toujours à mettre en relief des sentiments très-délicats et qu'ils ne perdent jamais de vue reuseiiJjncment morale

* Il ne faut pas oublier, dans la bibliographie des conlenrs, VEmprreur Constant, Ancassin et ^icolctte et Foulques Fitz Wann. On trouvera ces petits romans dans les youvelles françaises des quatorzième et quinzième siècles, publiées par M Moland et d'Héricault dans la liibliothcque elzévirienng. Pari^, 185G, in-18

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