‹ Chefs-d'œuvre des conteurs françaisChapitre 5 sur 100 · LES CONTES, LES FABLMUX CT LES JOYEUX DÇVIS · texte numérisé non relu

LES CONTES, LES FABLMUX CT LES JOYEUX DÇVIS

Nous venons de lra?nrscr le pays des réfes; mais le moyen âge, tout en se donnant libre carrière dans les domaines de la fantaisie, nous a légué des compositions réalistes (jui procèdeiitde l'observation et se distinguent par cet esprit railleur et mordant au«|uel on a donné le nom d esprit gaulois. Ces composilions, connues sous le nom de fabels ou fabliaux \ apparliennentà la France du Nord; elles sont écrites en vers, et forment avec les poésies des troubadours le plus grand contraste; car, chez les troubadours c'est Tidéal qui domine, et chez les trouvères, auteurs des fabliaux, c'est la satire, la mo- (jucrie, la verve brutale et cynique. La femme n'est point pour eux cette étoile que Dante voyait resplendir dans les espaces infinis ; c'est une créature perverse, sensuelle, vénale, née pour mentir, pour tromper, pour perdre les hommes et surtout les moines, comme elle a perdu notre premier père Adam; ils lui refusent un J cœur, comme les théologiens lui refusaient une âme ; m mais ils ne se montrent guère plus indulgents pour les bouri^^eois, les paysans, les nobles, les gens de loi, les

* Voir Becueil complet des Fabliaux, rems sur les manuscrits et oubliés par M. Anatole de Vontaiglon. Paris, Jooaust. 1873, inS;

LES FADLIAUX xxv

^i marchands et le cleigé. Leurs vers portent toujours Tempriinte d*un sentiment Irès-vif de la vie humaine, et dans les personnages qu'ils mettent en scène on reconnaît plus d'une fois les aïeux directs de Sganarelle et d^ Georges Dandin. C'est là ce qui a fait leur popularité, car les bonnes gens du moyen âge y retrouvaient le miroir du monde, spéculum mundi, le portrait de leurs voisins ou de leurs amis, leur propre portrait, et trop souvent aussi celui de leurs femmes.

On demandera sans doute de quelle source ont jailli les fabliaux et ce qu'ils sont devenus à travers les âges? Ici nous laissons à l'un des érudits de notre temps qui connaissent le mieux notre vieille littérature, à M. Anatole de Moutaiglon, le soin de répondre à la curiosité du lecteur, et, comme on va le voir, la réponse ne lais sera rien à désirer.

« Assurément beaucoup de contes, dit M. de Montaiglou, tous les contes peut-être, viennent de l'Orient, et on les y retrouve plus ou moins : mais assurément aussi les auteurs de nos fabliaux ne les ont pas pris directement à l'Orient, qui, en dehors de quelques produits naturels ou manufacturés, et transportables en nature à l'état de marchandises, a été, quoi qu'on en dise très-légèrement, presque aussi complètement ignoré après qu'avant les croisades. Ce qui doit être l'origine des fabliaux, ce sont des recueils de petits contes écrits en latin, et nous en possédons fort peu. surtout avec une date certaine. On peut, en particulier, croire que

tiTi WTROIHX1I05.

les Gesta Romanorumy û part, hm\ entendu, les mora. lisations , (|ui me sernldent évidemment ajoutées et postérieures au t^'xte, sont plus anciennes (]ue l'on no le pense; elles sont évideinment postérieures aux léf^'t'udes des Mirabilia urbis RomXt mais f-Ues doivent encore appai tenir, au moins originairement, à ces (]uel(|ues siècles du pnmier moyen âge par le plus étrange ouhh et la penrorsion la plus hin^'ulière des faits, des noms et des idées les plus vulgaires de Tantiquité ; il y a là un reste et un fonds de contes barbares, dont nous ne possédons presque plus rien et où les fablia'.ix avaient leur racine peut-être plus directe que dans l'Orient. Et même celui-ci est venu trouver l'Europe, mais par plus d'intermédiaires qu'on ne le dit d'ordinaire. Les premiers sont les Arabes, mais ils n'eussent pas suffi ; le second et vrai intermédiaire, c'est le |)euple cosmopolite par excellence et le seul qui le fût au moyen âge, c'est-à-dire les Juifis, Orientaux euxmêmes d'espril et de tradition, qui seuls savaient l'arabe et qui seuls pouvaient le traduire en latin, la langue unique et générale par le canal de laquelle un conte, aussi bien qu'une idée, pouvait entrer dans le courant européen. Une trace bien curieuse et bien positive, c'est la Disciplina clericalis de Pierre Alphonse, et le cadre comme les récits des histoires des sept sages ont du être transmis par les Juifs encore plus que par les Grecs, qui ont eu si peu d'influence sur notre vrai moyen âge. En même temps, il y a sur ce point toute

LES FABLIAUX «vi:

une reclicrclie à faire (Jans le Talmud; il renferme, écrivait ra{)idement M. Deutsch et sans y attacher d'importance, beaucoup d'historiettes qu'on retrouve dans les conteursdu moyen âge. 11 faut des connaissances toutes spéciales pour étudier le Talmud à quelque point de vue que ce soit, mais il serait di^^jne d'unhébraïsantérudit de s'attacher à ce lilon et d'en établir l'importance. La solution de la question, c'est-à-dire le vrai passai^e des contesorientaux en Europe, est peut-être là tout entière. S'ils se trouvent dans le Talmud, aussi bien qu'en Perse ou dans l'Inde, c'est le Talmud qui les aura conservés chez les Juifs, et ce sont eux qui, en les écrivant en latin, en ont donné à l'Europe le thème et la matière ^

« Maintenant il est à remarquer qu'une fois écrits en français et en vers, à l'état mdividuel de pièces séparées ayant chacune une existence propre, une longueur personnelle, variable et plus développée que dans un recueil de contes, les fabliaux sont devenus une forme qui reste particulière à la France.

« L'Espagne et l'Allemagne, dont l'une a imité et dont l'autre a traduit nos grands poèmes, n'ont pas acclimaté chez elles nos fabliaux et n*en possèdent pas qui leur soient particuliers. Si l'Angleterre en a profité, non pas seulement en les iaiitant, comme a faitChaucer, maisen

* U a'eât pas besoin de faire remarquer que les explications que doiBê lÔ^M. do Monlaii;loa sur les origines des fabliaux sont aussi neuves que justes; c'est pour cela que nous les avon> textuelleineat reproduite, pour en laisser i l'auteur la pleine et entière propriété.

««MU INTnoDl'CTIOÎI.

en écrivant clln-méme (|ucl(|iieiHJnf en anglo-normand, ils n'y ont pas la môme importance que chez noui. L Italie en a prnfilc aussi, et Doccace en a rap[>orté des hurils de la Seine sur ceux de lArno, mais il est rentré dans le cadre et dans la* forme de ces recueils latins maintenant perdus, et qui devaient encore exister de son temps ; il est revenu d'un côté à la prose, de l'autre à la brièveté des récils, à leur pondération équilibrée, et son exemple a entraîné tous les autres Italiens, dont il est le maître et le modèle.

c Du reste, les fabliaux n'ont pas chez nous duré plus de deux siècles sous la forme nouvelle et originale qui leur est et qui nous est vraiment propre. Lorsque l'élément comique, après avoir été d'abord un détail pour reposer de la gravité des mystères, après s'y être étendu jusqu'à y passer à l'état d'intermède, s'est détaché du drame religieux et est devenu, non pas la comédie, mais cependant une vraie pièce de théâtre et ce qui s'est appelé la farce *y celle-ci a tué le fabliau; elle lui a tout

* Puisqu'il est ici question de II farce, il n*e-t pas sans intérêt d'en dire im mot en passant, ce sera comme le complément de l'histoire de» fabliaux.

Los (arces, que l'on désignait sous le nom de farcei joyeuses, fa^ cétieuses, récréatives, histr ioniques, enfarinées, correspondent asseï exactement à ce que l'on nppelle dans le théâtre mod'^me Taiidirille, parade, folie, revue ou pochale. Seulement l'intention sattrique y est toujours beaucoup plus marquée, et s'il y a presque toujours absence d'intrigue, on y trouve du n.oins, dans l'élude des caractères et la critique de» mœurs, une verve que l'on chercherait presque toujours en vain dans nos pièces contemporain' s. Toutes les conditions socinles y sont flagellée» sans merci, et c'est surtout contre les femmes que sont dirigés les traits les plus vifs. Elles y paraissent avec le même caractère que dans les fe-

LES CONTEURS AU SEIZIÈME SIÈCLE. xxix

pris, ses sujets et ses personnages, ainsi que son esprit et son ton lui-même. Comme le fabliau, la farce n'est pas autre chose, je ne dirai pas qu'une aciion, mais qu'une situation unique, prise dans la vie commune et du côtcde la moquerie .Le fabliau avait plus dialogU('' que le conte; la farce se débarrasse du récit et le met tout entier en dialogue. C*estsi bien le même esprit, les mêmes auteurs, que du moment où, pour préparer le retour à la comédie, la farce a fait rire nos pères, en se moquant d'eux à la façon du fabliau, c'est-à-dire au quinzième siècle, il n'y a plus de fabliaux; ils sont morts ou, pour mieux dire, ils se sont métamorphosés pour revivre sous une nouvelle forme. Seulement, comme le conte ne peut

bJiaux. Il semble même que, pour les humilier plus profondément, les luteurs de farces s'appliquent de préfér^^nce à los montrer dans la condiliou la plus sérieuse de leur sexe, c'est-à-dire dans le mariage, car ce «ont presque toujours des femmes mariéis qui occupent la scène, comme si le sacrement n'avait d'autre résultat que de les aguerrir. Le Conseil du nouveau marié, la Farce très-bonne et très-joyeuse de Vohstination des femmes et la Farce du cuvier, résument la critique du ménage dans notre ancien théâtre.

Les bonnes gens du moyen âge, qu'on a rf orésentés si souvent comme des Werther ou des Saint-Preux, vivant, so i Mrant et mourant pour les dames, étaient fort loin de se montrer galant pour elles dans leur tbéâ* tre, et nous serions assez disposés à croire q. ' ^s ne Tétaient guère plus dans la pratique. Quelqu<fois, la farce n'est qu jn proverbe en aciion, comme celle du Goutteux, qui n'est que le développement de ces deux vers :

11 n'est point de plus mauvais sourds

Que ceux qui ne veulent ouyr.

D'autres fois elle met en scène des individus appartenant à certaine! conditions sociales, tels que les docteurs, les écoliers, los méd> cins. La conclusion générale que l'on peut tirer des farces, c'est que les auteurs se sont appliqués à montrer que l'homme n'est au fond qu'un animal sot et méchant, qu'une pente irrésistible entraine vers le mal.

III IMTIiODl'CTIO?!.

pas périr, avic les Cetit Naupelki nouvelles et le» recueils (lu Sfizièiiie siôcle, il omI, à la luke de Hoccace cl lies Italiens, revenu à la pro»e, à la condition de re* cneil, et, par elle, à nne brièveté maintenue d'une t'aron à peu près égale. L'imprimorie a au^i été une raison pour rempccher de re|)rendre sa forme versiiiée, pluH naturelle à larécitalion publique que la prose, <)ui se lit plutôt, parce que cclleH!i ne reste pas dans la mémoire d'une façon assez sure pour se dire facilement. » A dater de la fîn du «juinzième siècle, les contes, les romans en prose et les jcyeuU devis régnent seuls dans notre littérature. Ils ont pour auteurs Louis XI, la reine de Navarre, Antoine Tyron, Jacques llyver, Bénigne Poissenot, Noël du Faill, Bonaventure Despériers, Beroald de Verville, Tabourot, Gabriel Chapiiis, Guillaume Boucher, Philippe de Vigneules, Henri Etienne et Rabelais, qui domine ses contemporains de toute la hauteur de son génie« Mais à cette époque, et malgré les efforts de Franrois I*' pour faire revivre les mœurs chevaleresques, rien ne rappelle la grande et forte inspiration des cycles d'Arthur ou de Charlemagne. Les quelques romans d'aventures qui se produisent encore de loin en loin sont à peine dignes de lif,'urer dans la Bibliothèque hleue^ leur dernier refuge. L'idéal religieux a disparu comme l'idéal héroïque et militaire ; le mysticisme a replié ses ailes * ; la raillerie amère et

* C'est avec les Cent Nouvelles noupenea, c e«t-4-dire à dater <fai règne de Louis XI, que révolution qui s'est opérée dans noire litléiaturt

LES CONTEURS AU SEIZIÈME SIÈCLE. md

cynique des trouvères du treizième siècle survit seule, à l'époque de la Renaissance, à la littérature du moyen âge, et les conteurs ne sont plus que les enfants désillusionnés d'une société vieillie, en pleine révolte contre les croyances du passé. Dans leurs satires contre l Église, les reliques et les moines, ils dépassent souvent Luther, et Ion a peine à comprendre que de |)areilles attaques soient parties du sein même du catholicisme. On trouve partout à l'époque de la Renaissance, dans les contes aussi bien que dans les soties et les farces, les mêmes tendances triviales, la même irrévérence pour les traditions les plus rospeclables de ta foi chrétienne, et la voix criarde et narquoise des bazochiens etdés enfants sans souci domine, comme une protestation cynique, les derniers échos des chants religieux et de la Laiis perennis du moyen âge. L'école des conteurs se continue, en se modi liant, au dix-septième siècle par du Moulinet, le Métel d'Ouville, Charles Sorel, jusqu'au moment où la Fontame, prenant, comme Molière, son bien partout où il le trouve, vient former son bon quel avec les fleurs que les trouvères avaient effeuillées sur la route des âges*.

devient trappante ; le cynisme et la raillerie avaient déjà tenu ont grande place dans les fabliaux, mais ils ne les avaient point tous envahis; à dater de Louis XI. le réalisme déborde. On en jugera pir les textes r©-' produits dans ce volume.

* Voy. Contes et Nouvelles de ta Fontaine. Taris, Cliarpenlier, 1M3^ i Tol, Celte édition est la plus complète qui ait paru jusqu'ici.

(xxit IMnODLCTIOÎI.

Ami Lfctklr,

Les poëiiiei» ciieNaieresqucs, les labliaux, les lais, les romans d'aventures, le moiiic Sacristain, Hrnarl et Grnéicnl ont charmé les barons et les cliâU'Iaiiies dans les salles attristées des manoirs (codaiix ; ils ont fait cublicraux vilains les corvées seigneuriales, la dime et les grands et innuniérablcs maux qui désolaient les bonnes gens des campagnes; ils ont fait oublier aux bourgeois des communes la taille et la gabelle. Nous sommes plus savaoti (jue les bourgeois et les vilains, mais en ce temps de guerre et ;le malheur, nous avons aussi besoin d'oublier. Promenez- vous donc, ami lecteur, à travers ce livre, comme Bel Accueil dans les riants verijers du Roman de la Rose^ cl puissiez-vous y irouver liesse et joyeux déduits! C'est là le bon désir (lii translateur, qui a mis pour vous en langage français les vieilles rimes des trouvères.

ClAULES LOUAXDRE,

Page 1