‹ Chefs-d'œuvre des conteurs françaisChapitre 41 sur 100 · LE TESTAMENT DU CIIIE · texte numérisé non relu

LE TESTAMENT DU CIIIE

Or escoiitrz qu'il advint l'antrier à iing simple curé de villaige. Ce bon curé avoit urig chien qu'il avoit noury et pardé, qui tous les aultres clm-ns du pays passoit sur le (ait d'aller eu l'eaue quérir le virelon; et à l'occasion de ce son niaistre rayuioit tant, qu'il ne scroit pas légier à compter condjien il en estoil as-olé. Ailviut toulesioiz, je ne scay pas quel cas, ou s'il eut trop cliault ou trop iroit, loutesfoiz il fut malade et mourut. Que fist ce bou curé luy qui son presbitaire avoit tout contre le cymetièrc, quant il vit son chien trespassé, il pensa que grant dommaige seioit que une si saige et bonne beste demourast sans sépultuie. Et pour tant il fist une fosse assez près de l'uys de sa maison et là l'enfouyt. Je ne scay pas s*il list une marbre et par dessus graver ung épitaphe, si m'en tays. Ne demoura guères que la mort du bon chien du curé fut par le villaige anuncé et tant espandu que aux oreilles de l'évesque du lieu parvint, et de sa sépulture saincleque son maistreluy bailla. Si le manda vers lui venir par une belle citacion par ung chicaneur :

— Helas ! dist le curé, et qu'ay-je fait qui suis cité d'office?

— Quant à moy, dist le chicaneur, je ne scay qu'il y a, se ce n'est pour tant que vous avez enfouy vostre chien en terre saincte, où l'on met les corps des chrestiens.

— lia, se pense le curé, c'est cela? Or lui vint en teste qu'il avoit mal fait, et que s'il se laisse emprisonner qu'il sera escorché *, car monseigneur l'évesque est le plus convoiteux de ce royaulme, et si a gens autour de lui qui sçaivent faire venir

* C'est à-dire, l'autre hier, l'autre jour.

* Qu'il aura une forte amende à payer.

i'eauc au moulin, Dit'u scait comment. Il vint à sa journée, et (le plaiii liout s'en ala vers monseigneur i'évcsque qui lui fist nrig gi.ini [irolo^ue pour la sépulture du bon chien. Et sembloit à Touyi- que le curé eust j)is fait que d'avoir regnié Dieu. Et .ipiCN tout son dire, il commanda qu'il fust mené en la prison. (Juant monseigneur le curé vit (pi'on le voiiloill)Outereti la boyU: aux cailloux, il fut plus esbaliy (|ue ungcanet, et requist à monseigneur l'évesque qu'il lust ouy, le quel lui accorda. Et devez savoir que à ceste ealenge estoient graiit foison de gens de bien et de grant façon, comme l'official, bs promoteurs, le scribe, notaires, advocas, procureurs et plusieurs autres, lesquelz tous ensemble grant joye menoient du cas du bon curé, qui à son chien avoit donné la terre saincte. Le curé en sa delfense et excuse parla en brief et dist :

— En vérité, monseigneur, se vous eussiez autant congnéu mon bon chien à qui Dieu pardoint, comme j'ay fait, vous ne seriez pas tant esbahy de la sépulture que je luy ay ordonnée, comme vous estes, car son pareil, comme j*es[)oire, ne fut jamais trouvé, ne sera.

Et lors coiniuença à dire bausme de son chien : — Aussi pareillenieni s'il fut bien sage en son vivant, eucores le fut il plus à sa mort, car il fistung très beau testament, et pour ce qu'il savoil vosiie nécessité et indigence, il vous ordonna cinquante escuz d'or que je vous apporte.

Si les lira de son sain, et les bailla à l'évesque, le quel les recéut vouleni^rs, et lors loua et approuva le sens du vaillant chien, ensemble son testament et la sépulture qu'il lui Lùlla.

i82 LES CONTEURS PHANÇAIS.

LE BOURDON DD FRÈRE COUnARD*

Au gentil pays de Brcban, près d'un monasière de blan» moyiies est sllué un^' aultre monastère de non nains qui très dévotes et ibniitables sont, dont l'istoire lai^^t le nom et la marche particulière. Ces deux maisons, comme on dit de coustume, estoient voisines, la grange et les bateurs : car Dieu mercy, la charité de la maison aux nonnains estoit si très grande que peu de gens estoient escondis de l'amoureuse distribucion, voire se dignes estoient d'icelle recepvoir. Pour venir au fait de cesle bystoire, ou cloistre des blans moines avoit ung jeune et beau religieux qui lut amoureux d'une des nonnains; etdefaiteust bien lecouraige, après les prémisses, de luy demander à faire pour l'amour de Dieu. Et la nonnain qui bien cognoissoit ses oultilz, jasoit qu'elle fust bien courtoise, luy bailla dure etaspre response. 11 ne fut pas pourtant enchâssé, mais tant continua sa très humble requestf, que force fut à la très belle nonnain, ou de perdre le bruit de sa très large courtoisie, ou d'accorder au moyne ce qu'elle avoit à plusieurs sans guères prier accordé. Si luy va dire :

— En vérité, vous poursuii'ésetfaictesgrautdiligenced'ob. tenir ce que à droit ne scauriés fournir ; et pensés vous que je ne saiche bien par oyr dire quelz oultilz vous portés? créez que si fais, il n'y a pas pour diregrant mercy.

— Je ne scay, moy, qu'on vous a dif, respond le moyne, mais je ne double point que vous ne soies bien contente de moy, et que ne vous monstre que je suis homme comme ung aultre.

— Homme, dit elle, cela croy je assez bien, mais vostre

* L'auteur de ce conte est le sire de la Roche,

chose est tant petit, comme l'on dit, que se vous l'apportés en quelque lieu, à peu s'on se parçoit qu'il y est.

— 11 va bien a u( rement, dist le moyne, et se j'estoie en place je feroye, et par vostrc jugement, menteurs tous ceulx ou celles qui ceste renommée me donnent.

Au fort, après cegr;icieuxdéb;it, la courtoise nonnain, alfin d'estre quitte de l'ennuyante poursuite que le moine luisoit, alTin aussi que elle saiclie qu'il vaultet qu'il sctt faire, et aussi (ju'eile n'ouitlie le niestier qui tiuit luy piaist, elle luy baille jour à xij heures de nuyt, de vers elle venir et heurter à sa traille, dont elle fut liaultemeiit merciée :

Toutesfois vous n'y entrerés p:is que je nesaiche, dit-elle, à la vérité quelz oultilz vous portés, et se je m'en sçauroi© aydtr ou non.

— ConuTie il vous plaira, responJ le moyne.

A tant s'en va et laisse sa niaistresse ; et vint tout droit devers frère Courard l'ung de ses conqîaignous, qui estoit oultillé Dieu scet comment, et pour ceste cause avoit ung LTant gouvernement au cloistre des uonnains. 11 luy compta sua cas tout (lu long, comnienl il a prié une lelle, la response et le refius que elle fit, doublant qu'il ne soit pas bien soulier à son pié ; et en la parlin comment elle est coulenle qu'il entre vers elle, mais qu'elle î^ente et saiche premier de quelle lance il vouldioit jouster contre son escu :

— Or est ainsi, dit-il, que je suis mal fourny d'une grosse lance telle que j'espoire et voy qu'elle désire d'estre rencontrée. Si vous en prye tant comme je puis, que auiiyt vous venés avecques moy, à l'ieure que je me doy vers elle rendre, et vous me ferés le plus grant plaisir que jamais homme fist à autre. Je scay 1res bien qu'elle voudra, là moy venu, sentir et taster la lance dont je altens à fournir mes armes; et en la fin me fauldra ce faire : vous serés derrière moy, sans dire mot, et vousmetlrés eu ma place, et vostregros bourdon en son poing

184 rns coNTf'.rns Fn^^^Ms.

lijy mcttiés : clliî ouvrera l'iiys, je mtn «loiibio point, ctpuis cela fait, vous vous en irés et dtdans j'ciilrrray ; et puis du sur|ilus laissés rnoy faire.

Frère Courard est en grant soucy comment il poura faire et complaire à son compaigiion, mais loute^fois se meta l'advcntnrc, etloiil ainsi que lui avoit dit, s*en va et luy accorde ce maicliié. Et à l'iieure assi;:nce se met avec luy en diemin par devers la nonnain. Quant ilz sont à l'endroit de la fenestre, maistre moyne, plus escbauflé que ung eslalon, de son haston ung coup lieiirla ; et la nonnain n'atlendit pas l'autre heurt, maisouvrist la fenestre etdistcn basse voix :

— Qui esse là?

— C'est nioy, dit il, ouvrez tostl'uysque on ne vousoye.

— Ma foy, dit elle, vous ne serez jà en mon livre enregistré, n'escript, que premièrement ne passez à monstre *, et que je ne saiche quel harnois vous poriés; approuchez vous près et me monstrcz que c'est.

— Très voulenliers, dit-il.

Alors tire fière Courard lequel s'avançoit pour faire son personnage, qui en la main de ma dame la nonnain mist son bel et très puissant bourdon qui gros, long et rond estoit. Et laiïtost qu'elle le sentit, comme se nature luy en baillast la congnoissiuice, elle dist :

— Nennil, nennil, je congnois bien cesluy cy, c'est le bourdon de frère Courard ; il n"y a nonnain céans qui bien ne le congnoisse; vous n'avés garde que j'en soie deceue, je le congnois trop. Allez quérir voslre aventure ailleurs.

El à tant sa fenestre referma bien courroucée et mal contente, non pas sur frère Courard, mais sur l'autre moine. Lesquelz après ceste adventure s'en retournèrent vers leur hoslel, tout devisant de ceste advenue.

* On appliquait le mot montre aux revues que passaient les troupes.

LE DIABLE À LtPEE*

Ès marches de Picardie avoit nagucns iiiig gentil lioninie, lequel estoit tant amoureux de la femme d'iing chevalier son prochain voisin, qu'il n'avoit ne jour ne lonne heure de repos, se il ne estoit auprès d'elle, et elle pareillement l'aynioyt tant qu'on ne pourroit dire ne penser, qui n'estoit pas peu de chose. Mais la douleur estoit qu'ilz ne sçavoient trouver façon ne manière d'estre à part et en lieu secret, pour à loysir dire et desclairer ce qu'ilz avoient sur le cueur. Au fort après tant de maies nuitz et jours douloureux, amours qui à ses loyaulx serviteurs ayde et secoure, quant bien lui plaist, leur apresta ung jour très désiré, auquel le douloureux niary, plus jaloux que nul homme vivant, fut contrainct d'abandoimer le mesnaige, et aller aux affaires qui tant lui touchoient, que sans y estre en personne il perdoit une grosse somme de deniers, et par sa présence il la povoit conqnérii-, ce qu'il fisl; en laquelle guignant, il concjuist bien meilleur hulin comme d'estre nonmié eoux, avec le nom de jaloux (|u'il avoit auparavant; car il ne fut pas si to^t sailli de lostel (pie le gentil homme qui ne glatissoit après autre besto, et sans faire long séjour, incontinent excécula ce pour quoy il vcnoit, et })rint de sa dame tout ce que ung serviteur en ose ou peut demander, si plaisamment et à si bon loisir que on ne pourroit mieulx souhaitler. Et ne se donnèrent de g.inlc que la nuyt les surpiint; dont ne se donnèrent nul mal temps, espérant la nuyt parachever ce que le jour très joyeulx et pour culx trop court, avoic'it encommencé, pensant à la vcrilé que ce dyable de mary ne déust point retourner à sa maison jusques

* L'auleur de ce conle est le sire de Conimesuram.

180 LES CONTKUnS FRANÇAIS.

à Iniidcmain ,'iu ilisiicr, voiro -lu plus lanl. Mais aulrcnr^nt en ala, car les dyables le rapoi tèient h l'oslel, ne scay fin quelle nianièrf'. Aussi n'en diault de scavoir comment scéut tint abrégier de ses ])esoiiigues; assez souffit de dire qu'il revint le soir dont la b(tllc compaignie, c'est assavoir de noz deux amoureux, fut bien e.>>babye, pour ce qu'il/, furent si ha^tivement surprins; car en nulle manière ne se doubloit-nt de ce dolant retourner. Aussi jamais n'ussent cuidé que si soudainnement et si légièrement il eust fiist et acomply son voyage. Toutesfoiz nostre povre gentil homme ne scéut aullre chose que faire ne où se mussier, sinon que de soy bouter dedens le retraict de la c hanibre, espérant d'en saillir par quelque voye que sa dani(! trouveroit avant que le clicvallier y mist le pié; dont il vint tout autrement, car nostre chevallier, qui ce jour avoit cbevaucliié xvj ou xviij grosses lieues, esloit tant lasqu'il ne povoit les rains tourner; et voulut soupper en sa cbambre où il s'estoit desliousé, et s'i voulut tenir sans aller en la salle. Pensez que le povre gentil homme rendoit bien gaige du bon temps qu il avoit eu ce jour, car il mouroit de fain, de froit et de paour. Et encores pour plus engregier son mal, une toux le va prendre si grande et si horrible que merueille, et ne failloit gnères que cbascun coup qu'il toussoit qu'il ne fust ouy de la cbambre où e>toit l'as-emblée du chevallier, de la dame et des autres chevalliers de léans. La dame qui avoit 1 œil et l'oreille tousjours à son amy, l'entreouyt d'avenlure dont elle eut grant fiéeur au cuenr, doublant que son mary ne l'ouyst aussi. Si treuve manière tantost après souper, de soy bouter seulette en ce retraict, et dist à son amy pour Dieu qu'il se gardast ainsi de toussir :

— Hélas! dist il, ma dame, je n'en puis mais, Dieu scait comment je suis puny; et pour Dieu pensez de moy tirer d'icy.

— Si feray je, dist elle.

Et à tant s'en jiart, et bon escuier de lecommencer sa chanson, voire si très liault qu'on l'eust bien peu ouyr de la chambre, se n'eussent cslé les devises que la dame faisoit mettre en termes. Quant ce bon escuier se vit en ce point assailly de la toux, il ne scéut auUre remède, affin de non estre ouy, que de bouter sa teste au trou du retraict où il fut bien enfcensé, Dieu le scait, de la conlilure de léaiis; mais encores aimoit il ce mienlx que estre ouy. Pour abréger, il fut long temps la teste en ce retraict, crachant, mouchant et toussant, tant qu'il sembloit que jamais ne déust foire aultre chose. Néantmoins après ce bon coup, sa toux le laissa et se cuiduit tirer hors, mais il n'estoit pas en sa puissance de se retirer, tant estoit avant et foit bouté léans; pensez qu'il esloit bien à son aise. Bref il ne scavoit trouver foçon d'en saillir, quelque paine qu'il y mist. Il avoit tout le col escorché et les oieilles esrachéez; en la parfm, comme Dieu le voulut, il se força tant qu'il arracha Tais percé du retraict, et le rapporta à son col; mais en sa puissance ne eust esté de l'en ostcr, et quoy (ju'il luy fut ennuyeux, si amoit il miiulx estre ainsi que comme il esloit par devant. Sa dame le vint trouver en ce point, dont elle fut bien esbahye, et ne luy scéut secourir; mais luy dist, pour tous potiùges, qu'elle ne scauroit trouver f içon du monde de le traire de léans.

— Est-ce cela, dist il, par la mort dieu je suis assez armé pour combattre ung autre; mais que j'.iye une espée en ma njain, dont il fut tantost saisi d'une bonne.

La dame le voyant en tel point, quoy qu'elle eust grant doubte, ne se scavoit tenir de rire, ne l'escuier aussi.

— Or çà, à Dieu me commant, dist il lors, je m'en voys essayer comment je passeray par céans; mais premier brouillés moy le visaige bien noir.

Si fist elle, et le commanda à Dieu. Et bon compaignon à tout Tais du retraict à son col, l'espée nue en sa main, la face

pins noirc (pie cliarbon, commença à saillii d»' la dinmbre ei (le boime cnmiitie, le premier qu'il tronva n- lui le dolent mary (pii ent He le veoir si grant | aoiir, ( ui<l;iiit «jne ce fiist in dyable, cpi'il se laissa tumbor dn lianll <ie luy à terre que à peu (jn'il ne se rompit le col, el fut lonLiinMiimt p.'i>mé. Sa femme le voyjint en ce point, saillit avant, inonsfrant [dus de sembbint d eliny qu'elle ne sentoil bcancoiq», et le print au bras, en Iny (leni;indant (pi'il avoit. Puis après (pi'il lut revenu, il dit à voix cas>ée et bien piteuse :

— Et n'avez vous point véu ce deable (jue j'ay encontre?

— Certes si ay, dist elle, à peu que je n'eu suis morte de la frayeur que j'ay eue de le veoir.

— Et dont peut il venir céans, dist il, ne qui le nous a envoyé? Je ne seray de cet an ne de l'autre rasseuré, tant ay esté espoventé.

— Ne moy, par Dieu, dist la dévote dame, créez que c'est bignifiance d'aulcune chose. Dieu nous vueille garder et deffendre de toute maie adventure! Le cueur ne me gist pas bien de ceste vision.

Alors tous ceulx de l'ostel dirent chascun sa râtelée, de ce deable à l'espée, cuydans que la cbose fust vraye Mais la bonne dame scavoit bien la trainnée qui fut bien joyeuse de les veoir tous en ceste oppinion ; et depuis continua arrière le dyable dessus dit le mestier que chascun fait si volontiers, au desceu du mary et de tous autres, fors une chambrière se crête.

Là PECHE DE L AKNEAD

En la duchié de Bourgoii^ne eust naizucres un*? centil chevalier dont l'istoire passe le nom, qui marié estoit à une belle et gente dame. Et assez près du chastcau oii le dit chevalier

LES CENT NdUVELLES NOUVELLES 189

faisoit résidence, demouroit iing niusnier pareillement ù nne belle, génie et jeune femme marie. Advint une fois entre les autres ([ue comme le chevalier, pour passer lemps et prendre son c^batoment, se pourmeiiast entour son hostcl, et du long de la rivière sur laipiel e estoit assise la maison et moulin du dit musnier qui à ce coup n'estoit pas à son ostel, m:iis à Dijon ou à Beautie, le dit chevalier ;ippercéut la femme du dit musnier, portant deux cruches et retournant de la rivière quérir de l'eaue. Si se avança vers elle et doulcement la salua; et elle comme saige et bien aprinse lui fist l'onneur et révérence qui lui appartenoit. Noslre bon cln^valier, voyant cesle musnière très belle et en bon point, mais de sens assez escharssement hourdée, se pensa de bonnes, et lui dit :

— Certes, m'amie, j'apperçoy bien que vous estes malade et en grant péril.

A ces paroles la musinere s .-ipprocha de lui et luy dist :

— Hélas! Monseigneur, et que me fault il?

— Vrayement, m'amie, j'apperçoy bien, >e vous cheminez gucres avant, que vostre devant est en très grant dangier de chcoir ; et vous ose bien dire que vous ne le porterez guères longuement qu'il ne vous chée, tant m'y congnois je?

La simple musnière, ouyant les paroles de Monseigneur, devint très esbaye et courroucée : esb.iye comment Monseigneur povoit scavoir ne vcoir ce meschief advenir, et courroucée d'ouyr la perte du meilleur membre de son corps, et dont elle se servoit mieulx et son mai y aussi. Si respondi :

— Helas! Mon>eigneur, et à quoy coguei-sez vous que mou devant est en dangier de chéoir? il me semble qu'il tient tant bien.

— Dea, m'amie, souliise vous à (anl et soyez seure que je vous dy la vérité; et ne seriez pas la première à qui le cas est advenu.

— Helas! dit elle. Monseigneur, or suis je femme deflaicte.

di'slionon'e et perdue; et que dira mon mary, nostrc Dame, (jiiaiil il scaïua ce meschief, il ne tiendra plus comte de moi.

— Ne vous dcscoiifoitez que bien à point, m'amie, dit Monseif^nciir, encores n'est pas le cas advenu, aussy y a il bon remède.

Quant la jeune niusnière ouyt que on trouveroit bien remède en son fuit, le sang luy commença à revenir; et ainsi qu'elle scéut, pria Monseigneur, poiu- Dieu, que de sa grâce luy voulsist ensoignier qu'elle doit faire pour garder ce povre deviint de clicoir. Monseigneur, qui très courtois et gracieux estoit, mesmement toujours vers les darnes, lui dit : • — M'amie, pour ce que vous estes belle et bonne, et que j'ayme bien voslre mary, il me prent pitié et compassion de vostre fait; si vous enseigneray comment vous garderez vostre devant de cliéoir.

— Hélas! Monseigneur, je vous en mercy, et certes vous ferez une oeuvre bien mériloire, car autant me vauldroit non estre que de vivre sans mon devanL Et que doy jedonc faire. Monseigneur?

— M'amie, dit il, affin de garder vostre devant de chéoir, le remède si est que au plus tost que pourrez, le fort et souvent faire recoingnier.

— llecoingnier. Monseigneur, et qui le scauroit faire? à qui me fauldroit il parler pour bien faire cette besoingne?

— Je vous diray, m'amie, dit Monseigneur, pource que je vous ay advertie de vostre mecbief qui très prouohain et grief estoit, ensemble aussi et du remède nécessaire pour obvier aux inconvéniens qui sourdre en pourroient, je suis content, affm de plus en mieulx nourrir amour entre nous deux, vous recoingnier vostre devant ; et le vous rendray en tel estât que par tout le pourrez tout seurement porter, sans avoir crainte ne doubte que jamais il puisse chéoir; et de ce me fais je bien fort.

LES CENT NOUVIiLLES NOUVELLES. 191

Se nostre mu^^nière fut bien joyeuse il iic le laiilt pas demander, qui mettoit si 1res grant peine du peu de sens qu'elle avoit de soulïisaument remercier Monseigneur. Si niarcliéreut tant, Monseigneur et elle, qu'ilz vindrent au moulin où. ilz ne furent guères sans mettre la main à Peuvre, car Monseigneur, par sa courtoisie, d'ung houslil qu'il avoit recoingnat en peu d'eure, troys ou quatre fois, le devant de nostre miisnière qui très joyeuse et lyce en fut. Et après que l'euvre fut ployée, et de devises ung millier, et jour assi^^né d'encores ouvrer à ce devant, Monseigneur part, et tout le beau pas s'en retourna vers son hostel. Et au jour nommé se rendit Monseigneur vers sa musnière, en la façon que dessus, et au mieulx qu'il peut il s'employa à recoingnier ce devant; et tant et si bien y ouvra, par continuacion de temps, que ce devant fut tout asseuré et tenoit ferme et bien. Pendant le temps que Monseigneur recoingnoit le devant de cette musnière, le musnier retourna de sa marcliandise et fist grand chière, et fist aussi sa femme. Et comme ilz eurent devisé de leurs besoingnes, la très saige musnière va dire à son mary :

— Par ma foy, sire, nous sommes bien obligez à Monseigneur de ceste ville.

— Voire, m'amie, dit le musnier, en quelle façon?

— C'est bien raison que le vous die, afûn que l'en merciez, car vous y estes tenu. 11 est vray que tandiz qu'avés esté debors, Monseigneur passoit par cy droit à la court, ainsi que à tous deux crucbes je aloye à la rivière; il me salua, si lis je lui, et comme je marcboie, il apperceut que mon devant ne tenoit comme rien, et qu'il estoit en trop grant aventure de chéoir ; et le me dist de sa grâce dont je fuz si très esbaliye, voire par Dieu, autant courroucée que se tout le monde lust mort. Le bon seigneur qui me véoit en ce point lamenter, en eut pitié; et de fait m'en iliina ung beau remède poni' n>e i;arder de ce mauldit dangier. Et eucores me tist il bien plus qu'il n'eust

19'2 LES COMEUnS FIU>(^AI.S.

poiiil iail à une aultre, car le remcde dont il me advei lit qui csloit iaiie recoingnirr et recheviller mon devant, allin de le gjirdei de ciiéoir, lui mesnies le niist à exécucion ; qui lui fut tn,'s giaiit peine et en sua plusieurs fois, pource que mon cas lequeroitd'estre souvent visité. Que vousdirayjedeplus, il s'en est tant bien ac^fuitté que jamais neluy sauriez desservir, l'ar ma foy il m'a tel jour de ceste sepmaine recongnié les troys, les quatre j'ois, ung autre deux, ung autre troys; il ne m'ajà laissée tant que j'aye esté toute guarie; d si m'a mis en Id estât que mon devant lient à ceste heure, tout aussi bien et aussi fermement que celui de femme de nostre ville.

Le musnier, oyant cette adventure, ne fit pas semblant pardehors tel que son cueur au pardedans portoit; mais comme s'il fust bien joyeux, dit à sa femme :

— Or ça, m'amye, je suis bien joyeux que Monseigneur nous a fait ce plaisir, et se Dieu plaist, quand il sera po-siLle, je feray autant pour lui. Mais pource que vostre cas n'estoit pas honneste gardez vous bien d'eu riens dire à personne, et aussi puis que vous estes guarie, il n'est jà mestier que. vous travailliez plus Mou^ci^neur.

— Vous n'a\cz garde, dist la musnière, que j*en die jamais ung mot, car aussi le me deffendit lien Monseigneur.

Nostre musnier, qui estoit gentil compaignon, à qui les crignons de sa teste ramentevoyent souvent et trop la courtoisie que Monseigneur luy avoit faicte, et si saigement se conduisit qu'onques mon dit seigneur ne se percéut qu'il se doubtast de la tromperie qu'il lui avoit faicte et cuidoit en soy mesmes qu'il n'en scéust rien. Mais helas ! si faisoit et n'avoit ailleurs son cueur, son estudie, ne toutes ses pensées que à soy vengier de lui, s'il scavoit en façon telle ou semblable qu'il lui decéut sa femme. Et tant fit par son engin que point oiseux n*estoit, qu'il advisa à une manière par laquelle bien lui sembloit que s'il en povoit venir à chiei que Monseigneur auroit

beurre pour œufz. A ciiief de peclné, pour aucuns affaires qui survindrent à Monseigneur il monta à cheval, et print de Madame congié bien pour ung mois, dont le musnier ne fut pas unpeujoNeux. Utig jour entre lesanltres, Madame eut volenté de soy b.iingnier, et fit tirer le baing et chauffer les eî^luves en son hostel, à part; ce que nostre musnier scéust très bien, pourcc que assez familier estolt de léans. Si s'advisa de prendre ung beau brochet qu'il a voit en sa fosse, et vint ou chasteau pour le présenttT à ma dame. Aucunes des femmes de ma dame vouloieiit prendre le lirochct, et de par le musnier en faiie présent, mais il dit que luy mesme il le présenteioit, ou vrayment il le remporteroit. Au fort pource qu'il estoit comme de léans, et joyeux homme, ma dame le fist venir qui dedans son bain estoit. Le gracieux musnier list son présent, dont ma daine le mercia, et fist [lorler en la cuisine le beau brochet, et mectre à point pour le soupper. Et entretant que ma daine au musnier devisoit, il appercéut sur le bord de la cupve ung très beau dyamant qu'elle avoit oslé de son doy, dobtant de Teaue le gaster. Si le croqua si soupplement qu'il ne fiistde ame percéu ; et quand il vit son point, il donna la bonne nuyt à ma dame et à sa compaiguie, et s'en retourna en son moulin, pensant au surplus de son alfaire. Ma dame qui faisoit grant ciiière avec ses femmes, voyant qu'il estoit jà bien tart et heure de souper, habandonna le bain, et en son lit se boula. Et comme elle regardoit ses bras et ses mains, elle ne vit point son dyamant : si appella ses femmes et leur demanda après ce dyamant, et à laquelle elle l'avoit haillié. Chascune dist : Ce ne fust pas à moy, n'a moy, ne à moy aussi. On cherche haultet bas, dedans la cupve, sur la cupve, mais riens n'y vault, on ne le scait trouver. La quesfe de ce dyamant dura beaucoup, sans qu'on en scéust quelque nouvelle, dont ma dame s'en donnoit bien mauvais temps pource qu'il estoit nieschaniment perdu et en sa chambre. Et aussi

104 ivs roNTFrn»; rnANÇAis.

Monseigneur son inary liiy «ionna au jour de ses espoii<aille8, il l'en tenoit heiiiK onp plus < hier. On ne scyit qni nwscroire ne à (jui le deniitndei , dont gnint dnel sourd [i.ir léans. L'une des femmes s'advisa et dist :

— Ame n'est céans entré que nous qui y sommes et le musnier, se me sembleroit bon qu'il fut mandé.

On le mand;i et il vint. Ma dame si très courroucée et desplaisanle rsloit (juo plus ne povoit, demanda an musnier s'il n'.noit ]toint véu son diamant? VA luy asséuré autant en bourdes que ung autre à dire vérité, s'en excusa très liaultement. El mesmes osa bien demander à ma dame s'elle le tenoit pour larron.

— Certes, musnier, dit elle, nennil ; aussi ce ne seroit pas larrecin si vous l'aviez par esbatement emporté.

— Madame, dist le musnier, je vous prometz que de vostredyamant ne scayje nouvelle.

Adonc fut la compaignie bien simple et ma dame especialement, qui en cs' si très desplaisante qu'elle n'en scait sa contenance que dejetter larmes à grant abondance, tant a regret de ceste verge. La triste compaignie se met à conseil pour scauoir qu'il est de faire. L'une dit : il faut qu'il soit en la chambre, l'autre respond qu'elle a cherchié partout. Le musnier demande à ma dame s'elle l'avoit à l'entrée du bain ? et elle dist que ony :

— S'ninsi est certainement, ma dame, veu la grant diligence qu'on a fait de le quérir sans en savoir nouvelle, la chose est bien estrange. Toutcsfois il me semble bien que s'il y avoithomme en ceste ville qui scéust donner un conseil pour le recouvrer, que je seroye celluy ; et pource que je ne vouldroye pas que ma science fusl divulguée, il seroit bon que je parlasse à vous à part.

— A cela ne tiendra pas, dit ma dame. Si fist partir la com-

paignie, et au partir (pie firent les femmes, disoient dame Jehanne, Ysabeau, et Gallierine :

— Helas! musnicr, que vous seriez bon homme se vous faisiez revenu* ce dyamant.

— Je ne m'en fais pas fort, dit le musnier, mais j'ose bien dire que s'il est possible de jamais le trouver que j'en apprendray la manière.

Quant il se vit à part avecques ma dame, il lui dist qu'il se doubtoit beaucoup et pensoit, puis qu'en l'arriver du bain elle avoit son dyamant, et qu'il ne fust sailly de son doy et cbcu en l'eaue ; et dedans son corps s'est bouté, attendu qu'il n'y avoit ame qui le voulsist retenir. Et la diligence faicte pour le trouver, si fist ma dame monter sur son lit, ce qu'elle eust voulentiers refusé ce n'eust esté pour myeulx faire. Et après qu'il l'eust assez découverte, fist comme manière de regarder çà et là, et dist:

— Seurement, ma dame, le dyamant est entré en vostre corps.

— Et dictes vous, musnier, que vous l'avez percéu?

— Oy vraynjent.

— Ilelas! dist elle, et comment l'en pourra l'en tirer?

— Très bien, ma dame, je ne doubte pas que je n'en vienne bien à chief, s'il vous plaist.

— Se m'aïst Dieu, il n'est chose que je ne face pour le ravoir, dit ma dame; or vous avancez beau musnier.

Ma dame encores sur le lit couchée fut mise par le musnier tout en telle façon que Monseigneur mettoit sa femme, quant il luy reconguoit son devant, et d'ung tel houtil la tente pour quérir et peschier le dyamant. Après les re[)Osées de la première et seconde queste que le musnier fist du dyamant, ma dame demanda s'il l'avoit point sontu? et il dist que ouy; dont elle fut bien joyeuse et luy pria qu'il peschast encores tant qu'il l'eust trouvé. Pour abbregier, tant fist le bon mus-

IPO LKSCOMEUnS FUANÇAIS.

iiicr(ju'il rendit à ma dame sou très beau dyamant, dont la très gnmt Joye \iiit [)ar hiaus ; (t n'eust jamais musni< r tant d'onneur et d'avancement que ma dame et ses femmes luv donnèrent. Ce bon musnicr en la très bonne gracf de ma dame |iai t de Icans, et vint à sa maison sans soy vanter à sa femme de sa nouvelle adventure, dont il estoit plus joyeux que s'il eust tout le monde gaignic. La Dieu mercy, petit de temps après Monseigneur revint en sa maison, oij il lut doulcement reeéuetde ma dame bumblement bien venu, la(|uellc, après plusieurs devises qui au lit se font, luy conta la très merveilleuse adventure de son dyamant, et comment il fut par le musnier de son corps repescbié; pour abregier, tout du long lui compta le procès en la façon et manière que tint le dit musnier en la queste du dit d\ amant, dont il n'eut guères grant joye, mais pensa qne le mnsnier luy avoit baillé belle. A la première fois qu'il rencontra le musnier, il le salua haultement et lui dist :

— Dieu gai t, Dieu gart ce bon pescbeur de dyamans. A quoi le musnier respondit :

— Dieu gart ce bon recongneur.

— Par nostreDame, lu dis vray, dist le seigneur, tays toy de moy et si ferai je de toy. à

Le musnier fut content, et jamais plus n'en parla ; non ûst le seigneur, que je saiche

LA YIE DE SAINCT n\IîE\C

GLORIEUX MAUTYri, ET COMMENT IL FUT PESCIIÉ EN LA MER ET PORTÉ A DIEPPE.

(XV* sifcle)

Le hareng fut l'une des principales ressources alimentaires du moyen âge. Dès leur premier établissement sur les côtes de la Manche, les Normands se livrèrent en grand à la pèche de ce poisson, el en tirèrent des profils considérables. 11 était d'autant plus eslimé de nos aïeux que la délicatesse de su chair formait contraste avec celle des baleines et des marsouins, qui se trouvaient encore en grand nombre au moyen âge sur notre littoral, et dont il était fait une grande consommation, il ne faut donc point s'étonner qu'il ait été célébré par les poètes en raison de sa grande popularité, et nous ne croyons pas nous tromper en disant que c'est à peu près le seul poisson qui figure dans nos vieux conteurs. Guillaume Bouchet, que nous rencontrerons plus loin, en parle égalenicnl dans la Sia:icme Serée^ et en fait l'objet d'une espèce de dissertation d'histoire naturelle, dans laquelle il se moque des bonnes gens des villes de l'intérieur qui s'imaginaient que les harengs-saurs étaient péchés tout vivants.

La Vie de sainct Harenc, comme les autres compositions rimées de la même époque, présente, au point de vue du rliylhine, une différence très-notable avec les compositions des âges antérieurs. Les rimes tombent régulièrement deux h deux, et Ton y trouve en germe

un essai d'enlre-croisement des drsincnces masculines clff'minines. Mais l;i richesse des rimes, qui fait aujourd'hui l'unique talent de plus d'un poète, ne préoccupe encore que médiocrement le versilicalcul- |i.)piil;iirr, el il se croit en rè^le avec h prosodie lorsquil fait rimer cJiandelle avec taverne.

Graliculu^ Ilarengio *, Super ignem tribu la tio, Vinaigria, linapium.

Jadis, au milieu de la mer, Entre Boulogne et Angleterre, Où l'on ne trouve point de terre.

Fut prins le corps de sainct Harenc, Qui souffrit pis que sainct Laurent.

Martyre fut et mis à mort.

Quarante tyrans d'ung accort Dedans un basteau se boutèrent; De nuyt et de jour tant peschèrent A leurs rais et à leurs filetz Que sainct Harence fut attrapez, Et de ses frères plus de cent; Mas il leur vint un si grand vent One à peu qu'ils ne se noyèrent.

Adonc sainct Harenc apporlèieilt; A Diepe fut son sainct corps mis.

Il vint ung yvrogne estourdis, Entour minuyt, à la clundelle, Qui le porta à la taverne; Sur le gril le mist pour rostir, Et puis le gourmant, sans faillir,

* Le texte que nous reproduisons ici est emprunté au Recueil det poésies françaises d<s quinzième et seizième siècles, publié par M. Anatole de Montaiglon, t. II, p. 525.

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