DINDKNAULT ET LES MOUTONS DE PANURGE
de terre ferme. Nous rallians avec eux cogneusnies qu'ils esioient Fiançois Xautongeois. Devisant et raisonnant ensemble, f^antagruel enleiulit qu'ilz venoient de Lanternois. Dont eut nouveau accroissement d'alaigresse, aussi eut toute l'assemblée mesmement, nous enquestans de i'estat du pays et des mœurs du peuple Lanternier, et ayant adverlissement que, sus la fni de juillet subséquent, estoit l'assignation du chapitre général des Lanternes : et que, si lors y arrivions (comme facile nous estoit), vo\ rions belle, honorable et joyeuse compaignie des Lanternes : et (jue l'on y laisoit grands apprestz, comme si l'on y deust prolondémenl lanterner. Nous fut aussi dit que, passans le grand royaume de Gebarim, nous serions honorifiquement receuz et traictés par le roy Ohabé, dominateur d'icelle terre. Lequel et tous ses subjectz pareillement parlent langage françois tourangeau ^
Ce [)endant que nous entendions ces nouvelles, Panurge prit débat avec un marchant de Taillebourg, nommé Dindenault. L'occasion du débat fut telle : ce Dindenault, voyant Panurge sans bniguette, avec ses lunettes attachées au bonnet, dist de lui à ses compaignons :
— Voyez là une belle médaille de coqu.
Panurge à cause de ses lunettes, ayoitdes oreilles beaucoup plus clair que de coustume. Donc, entendatit ce propos, demanda au marchant :
— Comment diable serois-je cotju, qui ne suis encores marié, comme tu es, selon que juger je peuz à ta troigne mal gracieuse?
— Ouy vrayement, respondit le marchant, je le suis : et
* ^ous ne chercherons point, comme on l'a fait tant de fuis déjà, à découvrir le sens caché que Rabelais, d'après ses conimentaleuis, aurait pour ainsi dire attach.' à chacune de ses phrases Les inler[)ri'tatiotis touchent ici de trop p'.ès à l'hypothèse pour que nous ne craignions pas d'induire le public en erreur.
20i LES coMEUus fran<;ais.
ne vouldrois ne l'cslre pour toutes les luneUes (l'Euro[»e, non pour toutes les besicles d'Afrique. Car j'ay une des plus belles, ])lus advcnunles, plus honuestes, [)lus prudes femmes eu mariage, qui soit eu tout le pays de Xaiitouge; et n'en déplaise aux autres. Jeluy porte de mou voyage um; belle et de urize poulcécs longue branche de coural rouge, [)Our ses eslrenues, qu'en as tu à faire? De quoy te m» blés tu? Qui es lu? [)ond es tu? 0 lunetier de l'antichrist, responds si tu es de Dieu.
— Je te demande, dist Panurge, si, par consentement et convenencc de tous les elemens, j'avois sacsaLliezevczineranssé ta tant belle, tant advenante, tant honneste, tant prude femme, de mode que le roide dieu des jardins Priapus, lequel icy habite en liberté, subjection forcluses de braguettes attachées, luy fut on corps demeuré, en tel désastre que jamais n'en sortiroit, éternellement y resteroit, >inon que lu le tirasses avec les dents, que lerois-tu : Le laisserois tu là sempilernellement? ou bien le tirerois tu à belles dents? Responds, 0 belinier de Mahumet, puis que tu es de tous les diables.
— Jeté donnerois, respondit le marchant, un coup d'espée sus cestc oreille lunetiere, et te tuei ois comme un bélier.
Ce disant desgainoit son espée. Mais elle tenoit au fourreau, comme vous savez que, sus mer, tous h:unois iacilement chargent rouille, à cause de l'humidité exces-ive et nitreuse. ' Panurge recourt vers Pantagruel à secours. Frère Jean mit la main à son bragmard franchement esmoulu, et eust felonnelïient occis le marchant, ne fust que le patron de la nauf, et autres passagers supplièrent Pantagruel n'estre fait scandale en son vaisseau. Dont fut appointé tout leur différent, et beurent d'autant l'un à l'autre de lait, en signe de parfaicte réconciliation.
DINDENAl'LT ET LES MOUTONS DE PANURGE. 205
COMMENT, LE DtBAT APPAISE, PANURGE MARCHANDB AVEC DK>i- DENAULT UN DE SES MOUTONS.
Ce débat du tout appaisé, Panurge dist secrètement à EpislemoM et à fière Jean :
— Relirez-vous icy un peu à l'écart, et joyeusement passez temps à ce que vous voirez. 11 y aura bien biau jeu, si la cliorde ne rom[)t.
— Puis s'adressa au marchant, et derecliefbeut à luy plein hanap de bon vin Lanternois. Le marcliant le pleigea gaillard, en toute courtoisie et honnesteté. Cela fait, Pjniirge dévotement le prioit luy vouloir de grâce vendre un de ses moutons. Le nfarcliaiit luy respoudit :
— Ilalas, bala?, mon amy, noslre voisin, comment vous savez bien truphjr des pauvres gens. Vraycment vousestesun gentil cbalant. 0 le vaillant acheteur de moutons. Vraybis, vous portez le minois non mie d'un acheteur de moutons, mais bien d'un coupeur débourses. Deu Colas, faillou, qu'il fcroit bon portei- bourse pleine auprès de vous en la trippcrie sus le dégel ! Ilan, hau, qui ne vous cognoislroit, vous feriez bien des vostres. Mais voyez hau, bonnes gens, comment il taille de l'historiograplie.
— Palience, dist PauurgB. Mais à propos, de grâce spéciale, vendez moi un de vos moutons. Combien?
— Comment, respoudit le marchant, l'entendez vous, nostre amy, mon voisin? Ce sont moutons à la grand.; laine. Jason y prit la toison d'or. L'ordre de la maison de Bourgoigne en fut extraict. Moulons de levant, moutons de haute fustaye, moutons de haute gresse.
— Soit, dist Panurge, mais de grâce vendez m'en un, et
200 LES CONTEl'KS FIIANÇAIS.
jiour cîuisp, l)icn et prompt (rneiit vous pyy.iiit en moiinovo de [)onjuit, de tîiillis, et de l)usse gresse. Ojniliicii?
— iNostre voisin, mon amy, respondil le niarliaiil, e^coutez ça uii pou de l'aiilrt! oreille.
Panurge. — A voslre commandement.
Le Marchant. — Vous allez eu Lantemois.
Paniivfje. — Voire.
Le Marchant. — Voir lemond^
Panurge. — Voire.
Le Marchant. — Joyeusement.
Panurge. — Voire.
Le Marchant. — Vous avez, ce croy je, mon liobin mouton.
Panuge. — 11 vous plaist à dire.
Le Marchant. — Sans vous fascher.
Panurge. — Je l'eulends ainsi.
Le Marchant. — Voiis estes, ce croy je, le joyeux du roy.
Papurge. — Voir e.
Le Marchant. — Touchez là. Ha, iia, vous allez voir le monde, vous estes le joyeux du roy, vous avez mon Robin mouton; voyez ce mouton là, il a nom Robin comme vous. Robin, Robin, Robin, — bes, ks, bes. 0 la belle voix!
Panurge. — Rien belle et harmonieuse.
Le Marchant. — Voicy un pact (jui sera entre vous et moy, nosLre voisin et amy. Vous qui estes Robin mouton, serez en ceste conppe de balance, le mien mouton Robin sera en l'autre: je gaige un cent de huytres de Rusch que, en poidz, en valeur, en estimation, il vous emportera haut et court : en pareille forme que serez quelque jour suspendu et pendu.
— Patience, dist Panurge. Mais vous feriez beaucoup pour moy et pour vostre postérité, si me le vouliez vendre, ou quel que autre du bas cœur. Je vous en prie, sire monsieur.
— Nostre amy, respondit le marchant, mon voisin, de la