‹ Chefs-d'œuvre des conteurs françaisChapitre 45 sur 100 · DINDENAULT ET LES MOUTONS DE PANURGE · texte numérisé non relu

DINDENAULT ET LES MOUTONS DE PANURGE

toison de ces moutons seront faits les fins draps de Rouen ; les loucht-tz des balles de Limestre, nu pris d'elle, ne sont «pie bourre. De la peau seront faits les beaux maro(|uins, lescpielz on vendra pour niarroquins, Turquins, ou de Montélimart, ou de I*]spagne, pour le pire. Des boyaulx on fera chordes de violons et harpes, lesquelz tant chèrement on vendra comme fussent chordes de Nunican ou Aquileie. Que pensezvous?

— S'il vous plaist, distPanurge, m'en vendrez un, j'en seray bien fort tenu au counail de vostre huys. Voyez cy argent content.

Ce disoit monstrant son esquarcelle pleine de nouveaux Ilcnricus

CONTINUATIOîi DU MARCHE ENTRE PAM'RGE ET DINDENAULT.

— Mon amy, rosfiondit le marchant, noslre voisin, ce n'est viande que pour roy et princes. La chair en est tant délicate, tiint savoureuse, et tant friande que c'est blasme. Je les ameine d'un paysenquel les pourceaux (Dieu soit avec nous) ne mangent que myrobalans. Les truyes en leur gesine (saulve l'honneur de toute la compaiguie), ne sont nourries que de fleurs d'oraugiers.

— Mais, dist Pauurge, vendez m'en un, et je vous le payeray en roy, foy de piéton. Combien?

— Nostre amy, respondit le marchant, mon voisin, ce sont moutons exlraictz de la propre race celuy qui porta Phrixus et Ilellé par la mer dite Ilellesponte.

— Cancre, di>t Pauurge, vous estes dericua vel adiscens,

— Ita, sont choux, respondit le marchant, vere ce sont pourroaux. Mais rr. rrr. rrrr. rrrr. IIo Robin rr. rrrr. rrrr. Vous n'entendez ce langage. A propos. Par tous les champs

es(]iiclz ilz pissent, le bled y provient comme si Dieu y eusl pissé. Il n'y Tint aiilre marne ne fumier. Plus y a. Ile leur urine lesquintessentiaux tirent le meilleur salpêtre du monde. De leurs croltes (mais qu'il ne vous desplaise) les médecins de nos pays guérissent soixante et dix-huit espèces de maladies. La moindre di >(juf'll<*s est le mal Saint Kutrope de Xaintes, dont Dieu nous saulve et gard. Que [)ensez vous, nostre voisin, mon amy? Aussi me coustent ilz bon.

— CousLe et vaille, respondit Panurge. Seulement vendez m'en un, le [)ayanl bien.

— Nostre amy, dit le marchant, mon voisin, considérez un peu les mcf veilles de nature consistans en ces animaux que voyez, voire en un membre que estimeriez inutile. Prenez moy ces cornes là, et les concassez un peu avec un pilon de fer, ou avec un landier, ce m'est tout un. Puis les enterrez en veue du soleil la part que vous vouMrez, et souvent les arrosez. En [tcu de mois vous en voirez naistre les meilleurs nsperges du monde. Je n'en dédaignerois excepter (jue ceux de Ravenne. Allez moy dire que les cornes de vous autres messieurs les coques ayent vertu telle, et propriété tant mirifique.

— Patience, respondit Panurge.

— Je ne scay, dist le marchant, si vous estes clerc. J'ay veu prou de clercs; je dis grands clercs, coques, ainz dea. A propos, si vous estiez clerc, vous sauriez que, es membres plus inférieurs de ces animaulx divins, ce sont les pieds, y a nn os, c'est le talon, l'astragale, si vous voulez, duquel, non d'autre animal du monde, fors de Tasne Indian et des dorcades de Libye, l'on jouoit antiquement au royal jeu des taies, auquej l'empereur Octavian Auguste un soir guaingna plus de cinquante mille escuz. Vous autres coqus n'avez garde d'en guaingner autant.

— Patience, respondit Panurge. Mais expédions.

DINDENAULT ET LES MOUTONS DE PA?hURGE. 20t)

— Et quand, dist le niarcliant, vous auray je, nostre aray, mon voisin, dignement loué les membres internes; les espaules, les esclanges, les gigotz, le haut cousté, la poicLrine, le foye, la râtelle, lestiippes, lagogne, la vessie, dont on joue à la balle. Les coustelcttcs, dont on lait en Pygmion les beaux pelits arcs, pour tirer des noyaux de cerises coiUie les j^rties. La teste, dont, avec un peu de soulpbre,on en fait une mirifique décoclion, pour faire viander les chiens constippés du ventre.

— Bien, bien, dist le patron de la nauf au marchant, c*est trop icy barguigné. Vends luy si tu veux, si tu ne veux, ne l'amuse plus.

— Je le veulx, respondit le marchant, pour l'amour de vous. Mais il en payera trois livres tournois de la pièce ea choisissant.

— C'est beaucoup, dist Panurge. En nos pays j'en aurois bien cinq, voire six pour telle somme de deniers. Advisez que ne soit trop. Vous n'estes le premier de ma cognoissance qui, trop tost voulant riche devenir et parvenir, est à l'envers tombé dans la pauvreté, voire quebiuefois s'est rompu le col.

— Tes fortes fiebvres quartames, dist le marchant, lourdault sot (|uo tu es! Par le digne veu de Charrons, le moindre de ces moulons vault quatre fois pins que le meilleur de ceux que jadis les Coraxiens en Tudilanie, contrée d'Espagne, vendoient un talent d'or la pièce. Et que penses tu, ô sot à la grande paye, que valoit un talent d'or?

— Benoist monsieur, dist Panurge, vous vous eschauffezea vostre harnois, à ce que je voy et cogrioy. Bien tenez, voyez la vostre argent.

Panurge, ayant payé le marchant, choisit de tout le trou» peau un beau et grand mouton, et l'emportoit criant et bellant, oyans tous les autres et ensemblement bellans et re-

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gaiduns quelle part luciioit leur conifiaifjrion. Cependant le marcïiant à ses moutonniers :

— 0 (pi'il a l)icn sceu choisir le chailant! Il s'y entend le paillari! Vraycmeiit le bon vraycmont je le réservois [)0ur le i^eignc'ur de Gancale, conime bien cognoi.ssant son n «turel, (lar, de sa nature, il est tout joyeux et csbandy, quand il tient une cspaule dti mouton en main bien séante et advenante, comme une raquette gauscbiere, et, avec un cousteau bien tranchant, Dieu scait comment il s'en escrime.

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