COMMENT PANURGE FIT EN MER KOYER LE MARCHANT ET LES
MOUTO.NS.
Soudain, je ne sçay comment, le cas fut subit, je n'eus loisir le considérer, Panurge, sans autre chose dire, jette en pleine mer son mouton criant et bellant. Tous lesautres moutons, crians et bsllans en pareille intonation, commencèrent soy jetter et saulter en mer après à la file. La foule estoit à qui premier y saultroit après leur compaignon. Possible n'estoit les engarder. Gomme vous savez estre du mouton le naturel toujours suivre le premier, quelque part qu'il aille. Aussi le dit Aristoteles, lib. 9 de histor. anim.^ estre le plus sot et inepte animant du monde.
Le marchant, tout effrayé de ce que devant ses yeulx périr voyoit et noyer ses moutons, s'efforçoit les empescher et retenir de tout son pouvoir. Mais c' estoit en vain. Tous à la tile saulloient dedans la mer, et perissoient. Finalement, il en prit un grand et fort par la toison sus le tillac de la nauf. Guidant ainsi le retenir, et saulver le reste aussi conseqiiemment. Le mouton fut si puissant qu'il emporta en mer avec soy le marchant, et fut noyé, en pareille forme que les moutons de Polyphemus le borgne cyclope emportèrent hors la caverne