‹ Chefs-d'œuvre des conteurs françaisChapitre 51 sur 100 · LA PUNITION DU CORDELICU. 2V · texte numérisé non relu

LA PUNITION DU CORDELICU. 2V

là où il ira, car, si vous faites iiii seul signe, j'aunu {dus U't mon poignard tn votre gorge qu'il ne vous aura dclivioe do ma main.

Et, en ce dis:»nt, le gentilhomme approcha et lui demanda d*où il venait. 11 lui dit :

— De votre maisou,où j'ai laissé madamoiselle voire femme, qui se porte très-hien et vous attend.

Le gentilhomme passa outre, sans apercevoir sa femme ; mais le serviteur (pii était avec lui. le(iu(d avait toujours accoutumé d'entretenir le compagnon du cordelier, nonmié frère Jean, commença à appeler sa maîtresse, pensant que ce 'ùt frère Jean. La pauvre femme, qui n'osait tournei' la tête du côté de son mari, ne lui répondit mot; mais son valet, pour la voir au visage, traversa le chemin, et, sans répondre rien, la damoiselle lui fit signe de l'œil (pi'elle avait tiut plein de larmes. Le valet s'en alla après son maître et lui dit :

— Monsieur, en traversant le chemin, j'ai avisé le compagnon du cordelier, qui n'est point frère Jean, mais ressemble à madamoiselle votre femme, qui, avec l'œil plein de larmes, m'a jeté un piteux regard.

Le gentilhomme lui dit qu'il rêvait, et n'en tint compte. Mais le valet, persi>tant, le supplia lui donner congé d'aller après, et qu'il attendît au chemin pour voir si c'était ce cpi'il - pensait. Le gentilhomme lui accorda, et demeura pour voir que son valet lui rapporterait. Mais quand le cordelier vit derrière lui le valet qui appelait frère Jean, se doutant que la damoiselle eût été connue, vint avec un grand bàion ferré qu'il tenait, et en donna un si grand coup par le coteau valet, (ju'il i'abaltit du cheval à terre; incontinent sauta sur son corps et lui coupa la gorge. Le gentilhomme, qui de loin vit trébucher son valet, pensant qu'il fût tombé par tpieîqne fortune, courut tôt après pour le relever, et, -si tôt que le cordelier le vit, il lui donna de son bâton ferré, comme il avait fait

à son valet, et, le portant j)ar terre, se jeta sur lui; mais le gentillioriirne, qui était Ibr l puissant, enihrassa le cordriier de telle sorte qu'il ne hii donna |)Onvoir de lui laire mal, et lui fil saillir le poignard des poings, le(juel sa femme incontinent alla prendre tt le bailla à son mari, et, de toute sa force, tint le cordelier par le chaperon, et le mari lui donna plusieurs coujts de poign.ird, en sorte qu'il lui requit pardon cl lui eonfessa tonte la vérité de sa méchancelé. Le gentilhomme ne le voulut point luer; mais pria sa femme d'aller en sa maison quérir des gens et quelque charrette pour le mener : ce qu'elle fit, et, après avoir dépouillé son liabit, courut tout en chemise, la tête rase, jusques en sa maison. Incontinent accoururent toutes ses ^'ens pour aller à leur maître, lui aider à mener le loup qu'il avait prins, et le trouvèrent dedans le chemin, oiî il lut prins et mené en la maison du gentilhomme. Lequel après le fit conduire à la justice de l'empereur, en Flandres, où il confessa sa méchante volonté ; et fut trouvé, par sa confession et preuve faite par commissaires sur le lieu, qu'en ce monastère y avait été mené un grand nonibre de gentilles-femmes et autres belles-filles, par le moyen que ce cordelier y voulait mener celle damoiselle; ce qu'il eût fait sans lagrâcedeNotre-Seigneur, qui aide toujours à ceux qui ont espérance en lui. Et fut ledit monastèie spolié de ses larcins et belles filles qui étaient dedans, et les moines enfermés et brûlés avec ledit monastère, pour perpétuelle mémoire de ce crime : par lequel se peut connaître qu'il n'y a rien pluscruel qu'amour, quand il est fondé sur vice, comme il n'est rien plus humain ni louable, quand il habite en un cœur vertueux.

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