‹ Chefs-d'œuvre des conteurs françaisChapitre 52 sur 100 · PAMPELUNE · texte numérisé non relu

PAMPELUNE

Il y avait au temps du roi Louis douzième, un jeune seigneur, nommé Ni. d'Âvaunes, fils du sire d'Albret et frère du roi Jean de Navarre, avec lequel ledit seigneur d'Avaiiues demeurait ordinairement. Or, était ce jeune seigneur de l'n^e de quinze ans, tant beau et plein de tontes bonnes giàces, qu'il semblait n'être fait que pour être aimé et regardé : ce qui était de tous ceux qui le voyaient, et, plus que de nul autre, d'une femme demeurant en la ville de Pampelune, en Navarre, laquelle était mariée à un fort riche homme, avec lequel elle vivait fort bonnêlement; et combien qu'elle ne fût âgée que de vingt-trois ans, si est-ce que, parce quj son mari approchait du cinquantième, s'habillait modestement qu'elle semblait plus vefVe que mariée; et jamais à noces ni à festins homme ne la vit aller sans son mari, duquel elle estimait tant la verlu et la bonté, qu'elle le préférait à la beauté de tous les autres. Le mari, l'ayant expérimentée si sage, y prit telle sûreté, qu'il lui commettait toutes les allaires de sa maison. Lu jour, lut convié ce riche homme avecques sa femme aux noces de l'une de ses paientes. Auquel lieu, pour les honorer, se trouva le jeune seigneur d'Avannes, qui naturellement aimait la danse, comme celui qui en son temps n'y trouvait son pareil. Après dîner, que le bal commença, fut prié, ledit seigneur d'Avannes, par le riche liomnie, de vouloir danser. Ledit seigneur lui demanda qui il voulait qu'il menai; il lui répondit :

— Monsieur, s'il y en avait une plus belle et plus à mon accommodement que ma femme, je vous la pré;cnterais, vous suppliant me faire cet honneur de la mener.

Ce que fit le jeune prince, duquel la jeunesse était si - rande, qu'il prenait plus de plaisir à sauter et danserqu'à regarder la bcaulf'; des daines, et celle qu'il menail, an contraire, regardait plus la grâce et la beaulf'* dudit seigneur que la danse où elle était, combien que, par '^ ' grande prudence, elle n'en fit un seul s rnbianl.

L'heure du souper venue, M. d'A vannes dit adieu à la œnipagnie, et se relira au château, où le riche homme racconjj)agnait sur sa mule, et, en allant, lui dit :

— Monsieur, vous avez aujourd'hui tant lait d'honneur à mes parents et à moi, que ce me serait in;:ralilude si je ne m'onVais avec tontes mes facultés à vous faire service. Je sais, Moiisieur, que tels seigneurs que vous, qui aviz pères rudes et avaricieux, avez souvent plus faute d argent que nous, qui par [)etit train et bon ménage ne j)ensons que d'en amasser. Or, est-il ainsi que Dieu, m'ayant donné femme >elon mon désir, ne m'a voulu tptalement en ce monde bailler n.on paradis, étant frustré de la joie que les pères ont des enfants. Je sais, Monsieur, qu'il ne m'appartient de vous adopter pour tel, mais s'il vous plaît me recevoir pour serviteur et me déclarer vos petites affaires, tant que cent mille écus de mon bien se pourront étendre, je ne faudrai de vous secourir e:î vos nécessilés.

M. d'Avaimes fut fort joyeux de cette ofire, car il avait un père tel que l'autre lui avait déchiffré, et, après l'avoii* remercié, le nomma son père par alliance. De cette heure-là, ledit riche homme prit tel amour audit scijneur d'Avannes, que matin et soir ne cessait de s'enquérir s'il lui fallait quelque chose, et ne cela à sa femme la dévotion qu'il avait audit seigneur d'Avaimes, dont elle l'aima doublement. Et depuis cette heure-là, ledit seigneur d'Avannes n'avait, faute de choses qu'il désirât : il allait souvent vers ce riche homme boire et manger avec lui, et quand il ne le trouvait point, sa femme

LA DAME DE PAMPELUiNE. 223

lui baillait tout ce (ju'il demandait, et davantage parlait à lui si sagement, l'admonestant d'être vertueux, qu'il la craignait et l'aimait phis que toutes les femmes du monde Elle, qui avait Dieu et l'iionneur devant les yeux, se contentait de sa vue et parole, où gît la satislaclion de l'honnêteté el bon amour, en ï-orte qu'' jamais elle ne lui fit signe parquni il dût penser el juger qu'elle eut autre affection à lui que rraleinelle 1 1 cluélienne. Durant celte amilic couverte, M. d Avannes, par l'aide susdite, était fort gorgias et bien en ordre*; et approchant Tage de dix-sept an?, commença de chercher plus les dames qu'il n'avait de coutume. Et combien qu'il eût plus volontiers aimé la sage dame que nulles autres, si est-ce que la peur qu'il avait de perdre son amitié, si elle entendait tels propos, le fit taire et chercher ailleurs. Et s'alla adresser à une gentille femme près de Pampelune, qui avait maison en la ville, laquelle avait épousé un jeune homme qui surtout aimait les chiens, chevaux et oiseaux ; et conniienç^i, pour l'amour d'elle, à lever mille j)asse-tem[)s, tournois, jeux de courses, luttes, mas(|ues, festins et autres jeux, à tous lesquels se trouvait cette jeune dame. Mais, à cause que son mari était fort fantastique^ ses père et mèie, la connaissant belle et légèie, jaloux de son honneur, la tenaient de si près, que ledit seigneur d'Av;innes ne pouvait avoir d'elle chose que la jiarole bien courte en queUiue bal, combien qu'en peu de temps et de propos, aperçut ledit seigneur d'Avannes, qu'autre chose ne délaillait en leur amitié, que le temps et le lieu.

Parqiioi, il vint à son bon pèi'e le riche homme et lui dit qu'il avait giand'dévotion d'aller visiter Notre-Dame de Montlerrat, le priant retenir en sa maison tout son train, et qu'il y voulait aller seul; ce qu'il lui accorda. Mais sa femme, qui avait en son cœur le grand prophète Amour, soupçonna in-

* En belle et riche parure.

LfcS CO.NTfcUlOi FUA.NCAI.S.

continent la vérité du voy.ige et ne se put tenir de dire k M. d'A vannes :

— Monsieur, monsieur, la Notre-Dame que vous adorez n'est j)as hors des munilles de cette ville, l'arquoi je vous supplio, sur toutes (hoscs, regardez à votre santé!

Lui, qui ia craignail et aimait, rouj^it si f(jrt à cette parole, }ue, sans parler, il lui confessa la vérité. Et, sur cela, s'en alla; et (juaiid il tut acljelé une couple de beaux chevaux d'Espjigne, s'iiahilla m palefrenier et déguisa tellement son visage que nul ne le connaissait. Le gentillioumie, mari de la folle dame, qui sur toutes choses aimait les chevaux, vit ces deux que M. d'Avannes menait, el incontinent les vint acheter; et après les avoir achetés, regardant le palefrenier qui les menait si bien, il demanda s'il le voudrait servir. Le seigneur d'Avannes lui dit que oui et qu'il était un pauvre palefrenier qui ne savait d'autre métier que de panser les chevaux, en quoi il s'acquitterait si bien (ju'il en serait content. Le i:en tilhomme, fort aise, lui donna la charge de tous ses chevaux, et, entrant dans sa maison, il dR à sa femme qu'il lui recommandait ses chevaux et son palefrenier, qu'il s'en allait au château. La dame, tant pour complaire à son mari que pour n'avoir meilleur passc-lemps, alla visiter les chevaux et regarda le palefrenier nouveau, qui lui semijla homme de bonne grâce; toutefois elle ne le connaissait point. Lui, qui vit qu'il n'était point connu d'elle, lui vint faire la révérence en la façon d'Espagne, lui print et baisa la main, et, en la baisant, laseira si fort qu'elle le leconnut; car, eu la danse, il lui avait maintes fois fait le tour. Et, dès l'heure, ne cessa la dame de chercher le lieu où elle pût parler à lui à part : ce qu'elle fit le soir même; car étant conviée en un festin où son mari la voulait mener, elle feignit d'être malade et n'y pouvoir aller. Et le mari, qui ne voulait faillir ^ «es amis, lui dit :

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