‹ Chefs-d'œuvre des conteurs françaisChapitre 59 sur 100 · L'APOTHICAIRE D'ANGERS · texte numérisé non relu

L'APOTHICAIRE D'ANGERS

demeuré à Sanmur et travaillé à Nantes, mais qu'il n'y avoit guère été, attendu les harengs frais d'i port Briaiid-Miiillard, vous eussiez aisément et sans autre forme ne figure de procès jugé que ce n'étoit qu'un sot. L'im de nos compaiznons, appelé Gringalet, voulut un jour découvrir plus au long l'impudence de ce galant, comme les bons esprits font perpétuelle guerre à l'ignorance et à la gloire * sa comp;igue; et passant et se promenant à pas mesurés, éloignés vis-à-vis sa boutique, ce maître aliboron ne faillit incontinent, comme font les fripiers du Paris, qui sont à la plupart juifs, à lira<ser Gringalet par la manche de son manteau, el que vraimeut étant homme d'apparence, il goùteroit de sou bon vin. Le marché fut aisé à ftiire, et Gringalet et ses associés, lesquels de la rue il retenoit tout expiés, avoir mangé quelques olives et bu le coup, arraisonnent maître Pierre (car le mot désire ne lui étoii. encore convenable, pour n'être que garçon, et non marié), louant et magnifiant l'assiette de sa boutique, et l'heur (jue c'étoit à ceux de la rue, d'avoir un tel voisin (|ui avec son mortier regaillardissolt tout le quartier, y sonnant et jouant toutes espèces de chansons, aussi bien ou mieux qu'à Saint- Thomas du Louvre, à Paris.

— Et pensez-vous, se tournant vers ses compagnons, que les médicaments ainsi piles et battus musicalement n'en soient pas de meilleure opération?

— Ho! ma foi, répondit l'apothicaire, avec un demi-ris fourchu et enveloppé entre les moustaches, sauf votre grâce.

— Nos laquais, disoit Gringalet, avec le>quels il n'y a que perdre, car c'est argent comptant, ne sauroient plus commodément, et, quelque chose qu'il en soit, avec moindre dépense, aller quérir ligues, raisins et aulre marchandise latine que céans. Item, qu'un marchand sorti et équipé de tout

' Gluirc est pris ici dans le sens de vanité.

204 LES CONTEURS FIUNÇAIS.

comme vous, ne peut an long jamais demeurer en arrière, et faillir à fain- son profit.

— iVnsez-vous, r('plif|uait le vaillant hommi-, grossissant et enflant sa voix, craclianlà quartier d'un accent |K)intu,({uc j'aie perdu mon temps, comme j'en connoi> qui, par manière de dire, ne sauroient avoir donné le droit fil, ne en ligne directe, un clystère, un antidotarium, mellusine, la légende Vigo ».

— Vous avez, dit Gringalet, de la droguerie autant que marcliand de deçà d'outre, et vos boîtes bier» peintes par dehors; avez-vous point de familiœ herciscundœ 1 un simple fort excellent, ainsi que mon bôlesse, c'est ici près la Trinité, m'a dit, pour avec un peu de finium regundorum, bien détrempés ensemble, guérir une colique en l'instant?

— Si j'en ai! répond l'apotbicairc', ouï^per diem^ du plus beau et du meilleur qui fût à la Gnibrai dernièrement, et n'y a pas longuement. Ce disant il monloit en l'écliellede sa boutique pour chercher. Combien y a-t-il, hau, Jean, que tu en vendois à Périgaut de la Guerche pour un bel écu? il m'est avis que notre maître Hippocras ou je ne sais qui, je n'étudie plus guet e, les aflaires détourbent tout, en a écrit sur les élégances de Roland et Olivier.

Ici l'un des personnages qui figure comme interlocuteur dans les contes d'Eutrapel, Lupold, interrompt brusquement le récit et se livre à la digression suivante contre les apothic^iires :

Allez vous y frotter, dit Lupold, et vous soumettre à la miséricorde de ces maîtres fous, avec leurs quipro quo, dont ils abusent le peuple et sa bourse : car ce qui vaut cinq sous ils le vendent vingt, sans être contrôlés ne policés * sur leurs

* Noël du Faill veut sans doute désigner ici Jean de Vigo, médecin do pape Jules II.

* Surveillés par la police.

I/APOTIlICAmE D'ANGERS. 265-

marchandises. Faut croire que ce vénérable, afin de ne bourder, et être reconnu pour étourdi et ignorant qu'il ('toit, eût mis, au lieu de ces beaux mots du dioit civil, significatifs de la manière de diviser et partager les héritages, quelcpie véhément diagrède * et laxatif, et puis, adieu Fouquet. Car les apothicaires en sont venus là, qu'ils ne veulent souffrir que les médecins voient les ingrédients de la médecine ordonnée, disant qu'on leur feroit tort si on ne s'en fioit en eux. Mais ils ne savent qu'ils disent, et errent en cela, comme aussi aux plantes et graines nouvelles qu'on leur afiporie, leur attribuant facultés et puissances admirables, oii ils ne trouvent rien du tout. Témoin un droguiste de Lyon, qui envoya à feu Champenois, docle apothicaire de Rennes, un fardeau de blé noir, appelé en aucun lieux froment noir ou sarrasin, avec entière description de ses qualités mirifiques, et le [)rix, qui étoit d'un écu la livre. Mais, la piperie connue, on lui renvoya son patjuet, et (jne s'il en vonloit envoyer qnerir, il lui en iouniiroit dix mille charges de cheval, à un écu pièce. Car à la vérité, sans ce grain qui nons est venu depuis soixante ans, les pauvres gens de ce paysauroient beaucoup à souffrir, combien qu'il amaigrisse fort la terre.

Maître on sire Pierre fnt depuis niarié, et ceux qui s'en mêlèrent la lui baillèrent belle; mai> quand la cour vint à Angers, et qu'un grand fit convier les femmes de la ville, entre autres la sienne, étant des premières au brevet, pour aller au bal, qui étoit dressé en la grande salle de l'évêque, il fut bien étonné, sachant assez que par tel ajournement et assignation on y danseroit la danse du loup, la queue entre les jambes, et le branle : Tant vous allez doux, Guillemette. Ce fut à lui aller au-devant, pai* derrière, contre cette embuscade, et y pourvoir en diligence, comme il fit de galant homme, et

* Diagrède, eau qu'on tire de la racine de laScammonée.

'.oc I.KS CONTKIUS FltANÇAIS.

niillcinciil loiinl.Mid, ainsi niôriie que depuis il fui ju^é par es îiulenrs di^ l'assomldrc. Dire, elle n'y in p.is, d n'erit osé, venant la prière, qui est un connnandenient, de trop haut : joint que inarlame l'éclievine f^a Qui( hie, ainsi nommé»' à cause d'une closerie* ap[)elée Qiiichy, du nom de laqn<lle<on mari se soiiffroit appelcT, et une autre grand' liste de madanies ysoroient, c'est la façon de prendre un cheval farouche, que d'amasser tous les vieux chevaux du village. Mais voici le lion tour :

— M'amie, dit-il à sa femme, je veux hien que tell s et telles invitées comme vous, sachent, outre être la plus belle et agréahle de toutes, vous soyez davantage jugée être femme d'un brave apothicaire qui entend b'S parfums, afin que si quelque seigneur vous baise, vous ayez l'haleine plus douce et soëve*, que pas une de vos compagnes ; et surtout gardez bien la trappe d'en bas.

A quoi elle obéit très-volo:;tiers : car qu'est-ce que les femmes ne feront pour être dites et vues belles : et avala trois petites pilules, hien odorifé;a:.tes, mais des plus laxalives de ia boutique, haillées si à propîTS, et les heures et esjjaces de leur opération si dextrement mesurés et compassés, que sur les neuf à dix heures du soir, comme elle dansoit en la main d'un grand, qui lui contoil des nouvelles de la cour {Scholasticus, disoit Bakle, loquens cum puella. non prœsumilur dicere/Vfcr nos/er), commença, changeant de contenance, à gehenner et élrcindreles fesses, car la taupe bèciioit tint, que finalement le sac fut délié, le tonneau défoncé, et belle merde gallice loqiiendo^ par les places, tous s étoupant le nez réellement et de fait, et non imaginairementet par fantaisie, comme un certain conseiller, qui regardant sur le bureau la figure d'un jirivé, dont étoit cas au procès, s'étoit bouché le nez ;

* Ferme.

* Suave.

L'IMAGE DE SAINT ROCII. JfiT

OU bien d'un présidtîiitde ce temps, mais c'étoit pargalanlerie et trait de bon esprit, qui dit à l'avocat du roi, |)lai(laiit un port d'armes, et pour le rendre plus criminel, faisant contenances et gestes des mains, comme s'il eût voulu tirer d'une arquebuse : — Gens du roi, vous blesserez quelqu'un, baussez votre anfuebuse. Il y en eut en ce vacarme merdeux de bien trompés et d'abusés, et fui, la vérité de l'bisloire bien connue, d'orénavant maître Jean appelé sire, à pleine boucbe, et estimé l'un des plu> avisés de tout le pays. Vrai que les femmes le reg;irdoient de travers en passant, ciu- il avoit accordé avec la sienne, par une transaction (pi'il portoit au fond de ses cb eusses; mais il ne s'en soucioit pas, alléguant le concordat:

Maudit soit-il qui fit amours, ♦

Qu'il ne les lit durer toujours El ainsi va le nionjc, Quand l'un descend l'autre mouto

Page 1