MÉTAMORPHOSE D'UN HOMME EN COUCOU
Alois coiiclut de quitter son grisou,
Quoi quil en fiist, et sortir de prison,
Assigne nn jour (Véims, c étoit ta l'ustc) :
Tous ses lîjbii.s dès le soir elle appreste;
Part au matin avec un jeune ami,
Sans dire adieu au bon-homme endormi.
A son réveil, qu'il se trouve sans elle,
Saule du lit; ses valets il appelle,
Puis ses voisins; leur conte son malheur,
S écrie au feu, au meurtre et au voleur;
Chacun y court : b nouvelle entendue
Que ce n'étoit (|u'une femme perdue,
Quelque gosscnr, de rire s'éclatant,
Va dire : « 0 dieux ! qu'il m'en advienne autant! »
La perte, jointe avec la moquerie,
Firent tourner ses douleurs en furie ;
Sort de la ville, et sort aussi du sens ;
Par les chemins il demande aux passans :
« Savez-vous point oij elle s'est allée?
Ma lemme, hélas! ma (emme on m'a volée l >
Il arrachoit sa barbe et ses cheveux,
Remplissoit l'air de regrets et de vœux
Contoit aux vents, au soleil, à la lune,
Aux durs rochers sa piteuse fortune.
Menant tel deuil sept grands jours toutentîcrs,
Alla, revint par voyes et sentiers,
Par monts, par vaux, par bocage et par lande
Sans avaler breuvage ni viande ;
Et n'ayant plus que les os et la peau,
Sembloit un corps déterré du tombeau.
Le ciel, qui voit un si cruel martyre,
En prend pitié, et enfin l'en retire
302 IXS CnNTi:Ul:s ri'.AXÇAIS.
Car imo fois, dtt doiilcnr coiisiinié, Goinnitî il iiKîiioit >cmi deuil accoiitnmi*, La voix lui Hiut, <;t \>nr fuimcle étrafi;,'^. Sa boiirJie oiivort^ en un long \nc se cli;in"e. Tirt^r pf^nsoit barhe et cheveux chenus; Barlic ôt cheveux plume éloient devenus; Phiriie devint sa robe par derrière; Il chaque hras est une aisle légère.
Lors il perd terre, et s'élevant en l'air. Cocu parlait eiicomnience à voler, Dieu ébahi de perdre sa figure En un moment par sa mésaventure, Comme jadis Picus fut étonné, Quand une fée en picmars l'eut tourné, Fraj)pé trois fois de sa verge charmée, Par un dépit de n'estre point aimée :
Ainsi soudain ce misérable amant Est fait oiseau, et si ne sçait comment Il fut soi-mesiiie; en sa forme nouvelle, Qui tient du sacre et de la colombelle. S'envole au bois, au bois se tient caché, Honteux d'avoir sa femme tant clieich'*; Et néanmoins, quand le printemps renflamme Nos cœurs d'amour, il cherche encor sa iémme, Parle aux passans, et ne peut dire qaoii^? Rien que ce mot ne retint le coucou D'humain parlei ; mais, par œuvres, il montre Qu'onc en oubli ne mit sa malencoiitre. Se souvenant qu'on vint pondre chez lui Venge ce tort, et pond au nid d'autrui. Voilà comment sa douleur il allège.
Heureux ceux-là qui ont ce privilège!
* C'est- à-dire : Où est ma femme ?
METAMOr.IMIOSE D'UN HOMME EN COUCOU. 505
Los mnris Ironiju's, les cocus puisqu'il faut les nppelei' par leur nom, ne coinmt'ncciit à devenir rohjet des sarr:isnieset des moqueries que vers la fin du quinzième siècle. Les trouvères avant celt*' époque avaient eu bien souvent Toccasion d'en parler, puisque la plupart de leurs Cdules roulent sur les mauvais tours que les femmes, comme dit la reine de Navarre <( jouent aux pauvres hommes, » mais ils ne chercliaient point à les rendre ridicules, car la façon terrible dont qucl'|ues-uns s'étaient vengés, et les cliàlinienls cruels qui, au moyen âge, atteignaient les femmes loistpi'elles manquaient à leurs devoirs d'épouses, ne prêtaient point à la raillerie. Au seizième siècle, au contraire, les maris malheureux sont représentés comme des niais qui ne méritent que trop leur sort, et que leurs femmes peuvent mystifier, sans qu'ils s'en doutent, par les ruses les plus vulgaires et les mensonges les plus impudents.
Faut-il attribuer ce changement à rextrême importance que les fennnes, depuis Agnès Sorel, avaient prise à la cour, et les conteurs en se moquant des cocus voulaient-ils flatter et amuser les pimbêches et rosées femelles, — c'est un mot de Sullv — qui se faisaient gloire de tromper leurs maris avec les rois? L'extrême corruption des mœurs qui sigmilo l'époque de la Kenais>ance portait-elle les esprits à justifier les désordres des femmes, en leur donnant pour excuse la sottise des hommes? Nous ne le saurions dire; et puisque nous sommes en train de poser des questions sans pouvoir les résoudre, nous demanderons aux étymologistes et aux érudits, qui seront sans doule plus heureux que nous, d'où viennent les mots : cocu viconiard, — pourquoi utie paire de cornes esi devenu le symbole de l'infortune conjugale, — pourquoi la couleur jaune est devenue la livrée des collègues de Georges Dandin — et pounjuoi le ▼aillant chevalier Saint-Gendulfe. était regardé comme leur protecteur et leur patron? Il y a là, on le voit, pour les abstracleurs d'érudition matière à quelques beaux mémoires