FRÈRE OIGNON
l'église, là où à la mode coiislumière je vous feiay le sermon, et vous dcmiciay la croix à baiser; et d'abondant (pour ce que je vous con^MJoy ties-dévots serviteurs du baron monsieur sainct Anioine) je vous montieray de giaiîe spéciale une très-saincte et belle relëpie, laquelle moi mesme j'ay jadis appoilée de la terre saincte d'oulre mer, sçavoir e^t une (Il'S plumes de l'ange Gabriel, laquelle demeura en la cbam- Dre de la vierge Marie, quand il biy vint laire l'annoncialion en Nazaretb.
Ceci dict, il s'en retourna ouir la messe. Or enlre ceux qui avoyent ouy ceste barangue se trouvèrent deux bons compagnons, qui délibérèrent de donner la trousse à ce beau père touchant ceste plume de l'ange Gabriel. Ayans donc espié l'occasion, ils allèrent visiter ses bardes, entre lesquelles ils trouvèrent un coflVet enveloppé dedans de tafetas, où cstoit la plume de la queue d'un perroquet, laquelle il vouloit faire croire estre celle de l'anf^e Gabriel. Ce qu'il ponvoit persuader aisément à ses auditeurs, qui non seulement n'en avoyent point veu, mais quant à la plupart n'en avoyent point ouy parler. Ceux-ci ayans pris caste plume, pour ne laisser le coffret vuide, l'emplirent de cbarbon. Frère Oignon après disner, estant venu l'heure qu'il devoit montrer ceste relique, fit venir son valet avec les besongnes qu'il luy avoit baillées en garde, et luy ayant fait sonner les clochettes sur la porte du temple pour faire assembler le peuple, quand il le vit assemblé, commença son sermon, où il dict ce qui luy sembloil servir à son propos touchant sa lelique : en la fin quand il vint à la vouloir monstrer, il fit premièrcmenl la confession en grande dévotion : puis estant esclairé de deux torches, osta doucement le tafetas dedans lequel estoit enveloppé le coffret et ayant dict quebjues paroles à la louange et recommandation de l'ange Gabriel et de sa relique, finalement il l'ouvrit. Or voyant le tour qu'on luy avoit joué, sans
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rougir, et sans faire reslonu6, haussa la fuce et les mains au ciel, et (lift :
— 0 Dieu, loiice soit toiisjours ta puissance.
Ki après, ayant relcrmé le codre, se rclounia vers le peuple, et liict :
— Messieurs et mesdames, vous devez sçavoir qu'en n>a jeunesse je fus envoyé par mon supérieur eu ces pays où le soleil apparolt, et me lut donnée charge, etc.
VX en faisant un assez long disconrs de sa péré:jri»iation, il dict entre autres choses que le patriarche de Ilieiusalcrn luy montra outie plusieurs reliques, celles-ci : un peu du doit du Saint-Esprit, aussi sain, aussi entier qu'il avoit jamais esté, et le museau du séraphin qui apparut à saint François, et une des ongles du chénihin, et U!ie des cnstos du Verbum caro^ et des habillemens de la saincte fby catholique, et (jueiijucs rayons de Testoile qui apparut aux trois Hois en Orient, et une phiole de la sueur de sainct Michel, quand il combatit le diable. Voilà quant aux reliques que ledict patriarche lui montra. Mais voici celles qui ne luy furent pas seulement monstrées par luy, mais aussi données : une des dens de saincte Croix, et un peu du son des cloches du temple de Salomon ; et la plume de Tange Gabriel avec une des galoches de sainct Gnérard de Granville : et outre tout ceci , des charbons sur lesquels fut rosti le bienheureux martyr monsieur sainct Laurent. Et puis il dict :
— Lesquelles choses j'apportay deçà dévotement avec moy. Toutes fois mon supérieur n'a jamais souffert que je les ave montrées, jusques à tant qu'il a esté duement certifié si c'estoyent elles ou non. Mais maintenant que par certains miracles qu'elles ont faict, et par lettres qu'il a receu du patriarche, il en a esté bien certifié, il m'a doimé permission de les montrer : et ne m'en voulant fier à autre, je les porte tousjours avec moy. Il est bien vray que craignant que la
LES URAYES DE SAINT BF.RNAUDIN. 313
plume de l'ange Gabriel ne se gaste, je ia poi le en une petite boiste : et les charbons sur lesquels l'ut rusti sainct Laurent, en une autre, qui luy ressemble si bien que plusieurs fois je prens l'un pour l'autre : comme il m'est mainlenant avenu. Car pensant apporter la boiste où estoit la plume, j'ay ap[)orté celle où estoyent les charbons. Mais je ne pense point «pi'il y ait une faute en ceci, ains <iue Dieu Ta ainsi voulu, et que luy mesme m'a mis entre les mains celle des charbons. Gai je me suis souvenu tout maintenant ([ue Mi feste sainct Lauieiit est d'ici à deux jours. Je laisse le reste à ceux qui voudront sçavoir plus avant.
LES BRAYES DE SAINT BERiNARDIN.
La jeune femme d'un vieil médecin ayant découvert en la coniession à un frère mineur une partie de ce qu'elle avoit sur le cueur, et principalement le dégoustement qu'elle avoit de son mari, et ayant assez donné à entendre (au moins à un si bon entendeur) qu'elle cherchoit volontiers appétits ailleurs, la conclusion fut prise (avant que lui bailler l'absolution) que le lendemain, sitôt que son m;iri seroitparlipouralier à sa pratique, elle feindroit être malade d'une suffocation de la matrice (comme de vray elle y estoit un peu subjecle) et lors elle invoqueroit l'aide de monsieur S. Bernardin. Ge qui fut faict, de sorte qu'on alla prier ce gentil Irère mineur qu'il luy plut d'apporter à ceste jeune patiente les miraculeuses reliques de saint Bernardin. Luy, joyeux de ce que sa trame estoit en si bon terme ne futparesseux. Mais arrivant au lict de la malade, et y trouvant plus de témoins qu'il n'estoit besoin, dict qu'il lalloit commencer par la sainte confession; lequel mot fust suffisant pour les Aiire retirer tous, de ce qu'avec luy ne demeure que son compagnon et la chambrière de la dicte patiente. Et alors fut question tant à maîtresse qu'à chambrière d'employer le
tcm[)S à autre cliose qii'5 confession. Or ainsi qu'ils csloicnt hien en train, arrive le pouvre médi'cin (ne donnant loisir au porteur d<! reliques de recliausscr ses brayes, mais seulement de sortir du lict), Icqucd trouvant ces deux beaux p«Tes si près de sa femme commença à se gratter la teste, n'osant pas dire tout ce qu'il en pcnsoit; ce quirengregea bimson mal de teste, fut qu'après leur départ, en raccouslant Toreillier do sa femme, il trouva derrière les brayes d'un dcsdicts pères. Mais comme la moralité av dit été bien jouée, encore sç(-ut-on mieux jouer la farce. Car la femme incontinent, vint à dire :
— Mon ami, voyant que la relique du glorieux saint Bernardin m'avoit guérie, je prioi le beau père quSl me la laissast, craignant que le mal me reprist.
Ce moine averti par la chambrière de ceste écliappatoire qu'avoit trouvée sa maistresse, pour achever le jeu de même qu'il estoit commencé, retourna quérir ses brayes à grand branle et quarillon de cloches, avec la croix et l'eau bénite, accompagné de tout le couvent et mesmemeut du gardien, lequel les ayant desveloppées de beau linge blanc où ceste femme les avoit mises, les fit baiser à toute l'assi-tance et au pouvre mari tout le premier , puis les ayant serrées en un certain tabernacle, s'en retourna avec ce précieux et si miraclidque joyau.
LES PROPOS DES PEiNDUS.
Des pouvres misérables que l'on pend pour larcins, pour un qui ha le sentiment de sa faute, on en voit dix qui meurent n'ayans non plus d'appréhension ni de la justice, ni de la miséricorde, que bestes brutes. Et même de combien oyons-nous parler tous les jours auxquels le bourreau a donné le saut pendant qu'ils gossoyent encore ? L'un dit estant là : a Messieurs ne dites pas à mes parents que vous m'avez veu peudre, car
LES PROPOS DES PENDUS. 5i5
vous me feriez enmger. «L'autre : « Dites moy, messieurs, par votie foy, pensez-vous que si on ne nie eust amené ici, j'y lusse venu? » L'autre respond au beau père qui lui dit : « Mon ami, bon courage, vous irez aujourd'hui en paradis. — Ha ! beau père, il suffira bien que j'y sois demain à vespres. » L'autre, à messire Jean, qui lui dit : « Mon ami, je vous asseure que vous irez soupir aujourd'hui avec Dieu,» respond : (( Allez-y souper pour moi, je payeray vostre écot. » Un autre allant au lieu du supplice dit qu'il se gardera bien de pnsser par telle ou telle rue, parce (ju'il a peur de prendre la peste. Un autre dit : « Je ne passerai point par cesle rue-là, ear j'y doiz de l'argent. « Mais entre autres contes qui se sont fait sur ce propos, cestuy-ci est fort commun du Picard jà estant à l'échelle; on amena une jeune fille qui s'estoit mal gouvernée, en lui promettant qu'on lui sauveroit la vie s'il vouloit promettre sur sa foy et sur la damnation de son âme qu'il la prendroit à femme; mais entre antie cbose l'ayant voulu voir aller, quand il aperçut ([u'elle estoit boiteuse, se tourna vers le bourreau etluy dict : « Attaque, atta(iue ! elle cloque. »
Le rur-me sujet a été Imité par Montaiiine, Essais, liv.I, cbnp. xl. Le lecteur ne sera pas fàchr, nous le pensons, de comparer les deux manières.
Combien veoid-on de personnes populaires, conduictes à la mort, et non à une mort simple, mais meslée de honte et quelquefois de griefs torments, y apporter une telle nsseurance, (jui par opiniastreté, qui par simplesse naturelle, qu'on n'y apperçoit rien de changé de leur estât ordinaire, establissants leurs affaires domestiques, se recommandants à leurs amis» chaulants, prcschants et entretenants le peuple, voire y meslants quelquefois des mots pour rire, et beuvantsà leurcognoissants, aussi bien ijue Socrate ?
Un autre qu'on menoit au gibet, disoit : « Qu'on gardast de passer par telle rue, car il y avoit dangier qu'un marcband
310 LES CO^TtUliS FI'.ANÇAIS.
lui fcist melire la main sur la colleta cause d'un vieux depte.» Un aultiedisoilau bourrcju aqu'il ne(e touchasl pasà la gorge, de peur de le faire tressaillir de rire, tant il esloit < h^touilcux. » L'aultre rcspondict à son confesseur qui Iiiy pronieltoit qu'il soupcroitce iourlà avecquesnostre Seigneur :« Allez vous yen, vous; car de mapart ie ieiisne.» L'n aultre ayant demandé à boire, et le bourreau ayant beu le premier, dict ne vouloir point boire aprez lui, de peu de prendre la vérolle. Cliascun a ouï faire le conte du Picard auquel, estant à Teschelle, on présente une garse, et que (comme notre iuslice permet quelquefois), s'il la vouloit espouser, on luy sauveioit la vie ; luy l'ayant un peu contemplé et apperceu qu'elle boittoit : t Attache! attaclieîdictil, elle clocbe.» Et ondict de mesme qu'en Danen)arc, un homme condamné a avoir la teste tranchée, estant sur l'cscliaffaud, comme on luy présenta une pareille condition, la refusa parce que la fille qu'on luy oflrit avoit les ioues avalées et le nez trop poinctu. Un valet, à Toulouse, accusé d'Iiérésie, pour loute raison de sa créance, se rapportoit à celle de son maisfre, ieune escholier prisonnier avecques luy, et aima mieux mourir que se laisser persuader que son maistrer peust errer. Nous lisons de ceulx de la ville d'Arras, lors que le roy Louys unziesme la print, qu'il s'en trouva bon nombre parmy le peuple qui se laissèrent pendre, plustost que de dire : Vive le roy. Et de ces viles âmes de bouffon, il s'en est trouvé qui n'ont voulu abandonner leur gaudisserie en la mort mesme. Celui à qui le bourreau donnoit le bransle, s'écria : « Vogue la gallée ! » qui étoit son refrain ordinaire. Et l'aultre qu'on avoit couché, sur le poinct de rendre sa vie, le long du foyer sur une paillasse, à qui le médecin demandant oii le mal letenoit: « Entrelebancetlefeu, » respondictil, et le presbtre, pour luy donner l'extrême onction, cherchant ses pieds qu'il avoit resserrez et contraincts par la maladie : (( Vous les trouverez, dict-il, au bout de mes iambes.i
LES PROPOS DES PENDUS. 5i7
A riiomme qui l'exhoi toit de se recommcnder à Dieu : « Qui y va? » demanda-t-il, et Taultre respondant : « Ce sera tantôt vous mesme, s'il luy plaist. a Y fusse ie bien domain au soir? » répliqua il. « ftecomniemlcz-vous seulement à luy, suyvil l'aullre, vous y serez bientost. — 11 vault donc miculx, adiousta il, que ie lui porte mes recommandations moymesme. »
On pourrait, de notre temps, faire aux contes que l'on vient de lire un assez long supplément avec les propos des malfiiileurs ; seulement ces propos sont moins gais. Aujourd'hui, les condamnés posent pour le public et les jouinaux; ils font des théories philosophiques et se prétendent victimes de la société. Ce n'est pas sans surprise que Ton voit certaines écoles prendre, pour ainsi dire, leur parti, en cherchnnt à ruiner la salutaire doctrine de la responsahilité. Le crime, pour les disciples de ces écoles, n'est plus qu'un accident purement physique, et l'on va même jusqu'à se demander si la société a le droit de punir. a Le raisonnement hannit la raison; » ce mot profond de Molière sera toujours vrai.
bonâventure despeiiiers
(xvi* siècle)
Les morceaux ci-dossous sont extraits des Nouvelles récréatiom et joyeux devis de Bonaventure Despériers. La date de la mort et de la naissance de cet écrivain, en même temps poëte et prosateur, sont inconnues. Tout ce que Ton sait de lui, c'est qu'il remplit les fonctions de valet de chambre h la cour de la reine de Navarre, et qu'il avait cessé de vivre en 1544. Outre les Nouvelles récréations, il est l'auteur de l'un des livres les plus hardis et les plus sceptiques du seizième siècle, le Cymbalum mundi.
MADAME LA FOURRIERE.
n n*y a pas longtemps qu'il y avoit une dame de bonne Youlenté, qu'on appeloit la Fourrière, * la quelle fuyoit quelquefois la cour : qui étoit quand le mari éloit au quartier *. Mais le plus du temps elle étoit à Paris ; car elle s'y trouvoit bien, d'autant que c'est le paradis des femmes, l'enfer des mules et le purgatoire des solliciteurs. Un jour, elle étant au-
* Madame la Fourrière est un personnage réel; elle s'appelait Mar guérite Noiron.
• C'est-à-dire quand son mari était de servie*.
MAPAMK LA FOUiaiIEUE. 31^
dit liru, à la porle tlii loj^is où elle sl; retiroit, va }).issor un gonlilhoninie par làdcvaiit, ;icconipa^Mié d'un sien ami, auquel il (lit tout haut, en passant auprès de ladite dame, afin qu'elle l'entendît :
— Par Dieu, dit-il, si j'avois une telle monture pour celte nuit, je ferois un grand pays d'ici à demain matin:
La dame Fourrière ayant entendu cette parole du gentilhomme, (ju'clle trouvoit à son gré, car il étoit dispo>, dit à un petit poisson d'aviil *■ qu'elle avoit auprès de soi :
— Va-t'en suivre ce gentilhomme ipie lu vois ainsi habillé, et ne le perds point que lu ne saches oii il enliera ; et lais tant que tu pailes à lui, et dis-lui que la dame qu'il a tantôt vue à la porte d'un tel logis se recommande à sa bonne grâce, et que, s'il la veut venir voir à ce soir, elle lui donnera la collation entre huit et ueui' heures.
' Le gentilhomme accepta le message ; et, renvoyant ses recommandations, manda à la dame qu'il s'y trouveroit à l'heure. Et faut entendre que les deux logis n'éloient pas loin l'un de l'autre. IjC genlilbommcne ne faillit pas à l'assignation, et trouva madame la Fourrière qui l'attendoit. Elle le reçut gracieusement et le festoya de confi' tures. Ils devisent ensemble un temps : il se fait tartl, et ce pendant la chambrière apprêtoit le lit proprement comme elle savoit faire. Là , le gentilhomme s'alla coucher, selon l'accord fait entre les parties, et madame la Fourrière au[)rès de lui. Le gentilhomme monta à cheval et commença à piquer, et puis à repiquer. Mais il ne sut oncques,en tout, faire que trois courses, depuis lesoir jusques au malin, qu'il se leva d'assez bonne heure pour s'en aller; et laissa sa monture en l'étable. Le lendemain, ou quelque peu de jours après, la Fouriière, qui avait toujours (juelque
* Ce poisson n'est autre que le maquereau, qui se pècbe surtout en avril.
cointnission par la ville, vint rencontrer le genlillioninie et lo salua en lui disant:
— Bonjour, monsieur de Deux et As '.
Le gentillionirne s'jiirc'la cri la rcgaidanl, cL lui va dire :
— Par le corps -bleu ! njatlame, si le tablier eût été bon, j'eusse bien fait ternes *.
Et ayant su le non» d'elle, le jour de devant (car elle étoit femme bien connue), lui dit :
— Madame la Fourrière, vous me logeâtes l'autre nuit bien au large?
— Il e>t vrai, dit-elle, monsieur, mais je ne pensois pas que vous eussiez si petit train.
Bien assailli, bien défendu.