LE CURÉ DE BROU ET SON ÉVÉQUE
— 0 le nnjcliiint curé ! dit l'évèiiuc. Va, va tu ou auras une. .M;iis que souperons-nous?
— iMousieur, vous soupcrez bieu, si Dieu plaît; ne vous souciez point, vous aurez des viandes légères.
Quand ce fut à souper, le curé servit l'évèque, et ne lui présenta d'entrée que ces courées bouillies. Auquel l'évèque dit: — Qu'»'st-ce (pie tu me bailles ici? Tu te moques de moi.
— Monsieur, dit-il, vous me mandates hier que je ne vuns apprêtasse que viandes légères: j'ai essayé de toutes sortes df viandes; mais quand ce a été à les afiprèter, elles alloier toutes au fond du [)0t, fors qu'à la fin j'ai trouvé ces courées qui sont demourécs sur l'eau, ce sont les plus légères u'c toutes.
— Tu ne valus de la vie rien, dit l'évèque, ne ne vaudras. Tu sais bien les tours que tu m'as faits. Eli bien, je t'apprendrai à qui tu te dois adresser.
IjC curé pourtant avoit fort bien fait apprêter le souper, et de viandes d'autre digestion, lesquelles il fit ap[)orter ; et traita Itienson évoque, qui s'en trouva bien. Après souper, il fut question de jouer une lioure au flu * ; puis l'évèque se voulut retirer. Le curé, qui connoissoit sa complexion, avoit apprêté un petit tendron pour son vin de coucher' ; et d'autre côté, aussi à tous ses gens cbacun une commère, car c'étoitleur ordinaire quandils veiM)ient chez lui. L'évèque, en se couchant, lui dit.
— Va, retire-toi, curé; je me contente assez bien de toi pour cette l'ois. Mais sais-tu qu'il y a? J'ai un palefrenier qui n'est qu'un ivrogne: je veux que mes chevaux soient traités comme moi-même, prends-y bien garde. '
* C'est un jeu de caries à quatre. On donne quatre cartes à chacun. Celui des quatre qui a le plus de cartes d'une même couleur a le flu et gajîue l'enjeu.
^ Ou appelait vinde coucher celui qu'on buvait avant de s'endormir.
Le curé n'oublie pas ce mot; ii prend congé de son évérjuc jusqu'au leridciuaiu, ot iiiconlinent envoie par toute sa l)aroisse cniprunier force juments, et en peu de temps il en trouva autant fju'il lui ou falloit; lesquelles il va mettre à lé- (able auprès des diovaux de l'évêque. Et chevaux de I ennir, de ruer, de ti'mpèter environ * ces juments; c'éloit un triomphe de les ouïr. Le palefrenier qui s'en étoit allé étriller sa monture à deux jambes, se fiant au curé de ses chevaux, entend ce beau tintamarre qui se faisoit à rétable, et s'y en va le plus soudainement qu'il peut, pour y donner ordie; mais cène put jamais être sitôt, que l'évêque n'en eût ouï le bruit. Le lendemain matin, l'évêque voulut savoir qu'avoient eu ses chevaux toute la nuit à se tourmenter ainsi. Le palefrenier le vouloit faire passer pour rien, mais il fallut que l'évêque le sût:
— Monsieur, an !e palefrenier, c'étoient des juments qui étoient avec des chevaux.
L'évêque, songeant bien que c'étoient des tours du curé, le fit venir et lui dit mille injures :
— Malheureux que tu es, te joueras-tu toujours de moi? te m'as gâté mes chevaux; ne te chaille, je te...
Mon curé lui répondit :
— Monsieur, ne me dites-vous pas au soir que vos chevaux fussent traités comme vous-même? Je leur ai fait du mieux que j'ai pu. Ils ont eu foin et avoine; ils ont été en la paille jusqu'au ventre : il ne leur lalloit plus qu'à chacun leur femelle; je la leur ai envoyé quérir : vous et vos gens, n'aviez-vous pas chacun la vôtre ?
— Au diable le méchant curé ! dit Tévêque, tu m'en donnes de bonnes. Tais-toi, nous compterons, et je te payerai des bons traitements que tu me fais
* Autour, auprès de.'