‹ Chefs-d'œuvre des conteurs françaisChapitre 85 sur 100 · VENGEANCE D*UM MARI · texte numérisé non relu

VENGEANCE D*UM MARI

Plusieurs ont été d'opinion (|ue, quand une femme fait faute h son mari, il s'en doit plutôt prendre à elle que non pas à celui qui y a entrée, disant (|ue qui veut avoir la fin d'un mal, il en faut ôter la cause, selon le proverbe italien: Morta la bestia, morto il veneno; et que les hommes ne font que cela à quoi les femmes les mvitent, et qu'ils ne se jettent voulenliers en un lieu ampiel ils n'aient quelque attente causée par l'allrait des yeux ou du parler, ou parquehjueautresemonce*. De moi*, si je pensois faire plaisir aux femmes en les défendant par la fragilité, je le ferois voulentiers, qui ne cherche

* Il s'agit ici de Milo, évêque de Chartres, de 1459 i i 492. « Invitation, av;uice.

* Quant à moi.

j26 les CONTEL'HS FT.ANÇMS.

(|ue leur faire service; mais j'aurois peur d'ctre ddsavoué de la plupart d'onlre elles et des plus aimables de toutes, des- (quelles chacune dira : a Ce n'est point légèreté qui me le fait faire; ce sont les gr.mdes [)erfc;ctions d'un homme qui mj'rite plus que tous les plaisirs qu'il pourroit rec<;voii- de moi ; je me rends grandement honorée, et m'estime très-heureuse, me voyant aimée d'un si vertueux * personnage comme celnilà. » Et certes, cette raison-là est grande et quasi invincible, à laquelle il n'y a mari qui ne fût bien empêché de répondre. Vrai est que si, d'aventure, il se pense honnête et vertueux, il a occasion de retenir la femme toute poui- soi ; mais, si sa conscience le juge qu'il n'est pas tel, il semble (ju'il n'ait pas grand raison de tancer ni de défendre à sa femme d'aimer un homme plus aimable qu'il n'est ; sinon qu'on me répondra qu'il ne la doit voirement ni ne peut empêcher d'aimer la vertu et les hommes vertueux. Mais il s'entend de la vertu spirituelle, et non pas de cette vertu substantitique et humorale, et qu'il suffit de joindre les esprits ensemble, sans approcher les corps si près l'un de l'autre ; car

Le berger et la berçrère Sont en roml»re d'un buisson.

Et sont si près l'un de l'autre, Qu'à grand' peine les voit-on;

d'excuser les femmes par la force des présents qu'on leur fait, ce seroit soutenir une chose vile, sordide et abjecte. Plutôt les femmes méritent griève punition, qui souffrent que l'avarice triomphe de leur corps et de leur coeur ; combien que ce ' soit la plus forte pièce de toute la batterie, et qui fait la plus grande brèche. Mais sur quoi les excuserons-nous donc? Si

* Le mot vertu ne doit pas être pris ici dans le sens que nous y attachons aujourd'hui: il MgniCe un ensemble de qualités aimables, et Eurtout de qualités viriles.

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faut-il trouver quelques laisous, siuou sulfisantcs, à tout le moins recevahles, par faute de meilleur paiement. Certes, n ou avis est qu'il n'y a point de plus valable dî'fcnse (jue de dire, qu'il n'est place si forte que la continuelle et l'urituse ballerie ne mette par terre. Aussi n'est-il cœur de dame si l'erme, ne si préparé à résislauce, qui à la lin ne soit contraint de se rendre à l'obstinée im[iortunité d'un amant. L'homme même qui s'attribue la constance pour une chose naturelle et propriétaire* se laisse j^agner plus souvent que tous les jours, et s'oublie es choses qu'il doit tenir pour les plus délonsables, exposant en vente ce qui est sous la clef de la foi. Donc, la femme, qui est de nature douce, de cœur pitoyable, de parole affable, de complexion délicate, de puissance foible, comment pourra-t-elle tenir contre un homme importun en demandes, obstiné en poursuites, inventif en moyens, subtil en propos, et excessif en pi omesses? Vraiment, c'est chose presque difficile jusques à l'impossible; mais je n'en résoudrai rien pourtant en celui-ci , qui n'est pas celui où se doit terminer ce différend. Je dirai seulement que la femme est heureuse, plus ou moins, selon le mari auquel elle a alfaire; car il y en a de toutes sortes : les uns le savent et n'en font semblant, et ceux-là aiment mieux porter les cornes au cœur que non pas au front; lesauties le savent et s'en vengent, et ceux-là sont mauvais, fols et dangereux; les autres le savent et le souffrent, qui pensent que patience passe science, et ceux-là sont pauvres gens. Les autres n'en savent rien, mais ils s'en enquièrent; et ceux-là clierchcnt ce qu'ils ne voudioient pas trouver. Les autres ne le savent ni entendent à le s ivoir ; et ceux-ci, de tous les cocus, sont les moins malheureux, et même plus heureux que ceux qui ne le sont point et le pensent être. Tous ces cas ainsi permis*, nous vous conterons

* Qoi lui esi propre,

* Uis CD avant.

28 LES CONTEUnS FRANÇAIS.

d'un monsieur (pji en oloit; nuis ccrl.iiricmf^nl, ce n*éloit|i;is à sa rc(juct(', car il s'en làclioit f'oit; mais il éloit de ceux du premier rarif?, dissimulant, laiit qu'il pouvoil, son inconvénient, en attendant rjiie l'oppoilunité se préseFitàt d'y remédier, fût ense ven^'eant de sa femme, ou de l'ami d'elle, ou de tons deux s'il lui venoit à point. Ft parce qu'il éloit mieux à main de se prendre; à sa femme, le premier sort tomha sur elle, .m moyen d'une invention qu'il imagina. Ce fut qu'au temps de vacations de cour', il s'en alla ébattic à une terre qu'il avo l à deux lieues de la ville, ou environ, et y mena sa femme avec un semblant de bonne chère, la traitant toujours à hi manière accoutumée tout le tem[)S qu'ils furent là. Quand vint qu'il s'en fallut retourner à la ville, un jour ou deux avant qu'ils dussent partir, il commanda à un sien valet (le quel il avoit trouvé fidèle et secret) que quand ce viendroit à îibreuver la mule sus laquelle montoit sa femme, qu'il ne la menât pas à l'abreuvoir, mais qu'il la gardât de boire tous les deux jours: avec cela qu'il mît du sel parmi son avoine, ne lui disant point pourtant à quelle fin il iaisoit faire cela; mais il se connut par l'événement qui depuis s'en suivit. Ce valet fit tout ainsi que son maître lui commanda, tellementque, quand il fut question de partir, la mule n'avoit bu de tous les deux jours. La damoiselle monte sus cette mule, et tire droit le chemin de Toulouse, lequel s'adonnoit ainsi, qu'il lalloit aller trouver la Garonne, et cheminer au long de la rive quelque temps, qui étoit la première eau qu'on trouvoit par le chemin. Quand ce fut à l'approche de la rivière, la mule commence de tout loin à sentir Pair de l'eau, et y tira tout droit pour l'ardeur qu'elle avoit de boire. Or, les endroits étoient creux et non guéables, et falloit que la mule, pour boire, se jetât en l'eau, tout de secousse, dont la damoiselle ne la put

* Les vacances des cours souveraines. Ce mari étoit donc un magistrat ou un avocat.

TRinOULET. 329

jamais garder; ar la mule mouroit d'altération, tclh ment que ladite damoiselle étant surprise de peur, empêchée d'acoutrements, et le liiu difficile, tomba du premier coup en l'eau, dont le mari s'étoil tenu loin tout expressément, avec son valet, pour laisser venir la chose an point qu*il avoit prémédité : si bien ([u'avant que la pauvre danioiselle pût avoir secours, elle fut noyée etsufi'o(|uce en l'eau *. Voilà inie manière de se venger d'une fenmie qui est un peu cruelle et inhumaine. Mais que voulez-vous? il fâche à un maii d'être cocu en propre persoime, et si se songe que s'il ne se prenoit qu'à l'ami, son mal ne sortiroit pas hors de sa souvenance, voyant toujours auprès do soi la bête (jui auroit fait le domm;ige ; et puis, elle seroit toute prête et appareillée à faire un autre ami ; car une ()ersonne qui a mal fait une fois (si c'est mal fait que cela toutefois) est toujours présumée mauvaise en ce genre-là de mal faire. Quant est de moi, je ne saurois pris qu'en diie. Il n'y a celui qui ne se trouve bien empêché quand il y est. Par quoi, i'en laisse à penser et à faire à ceux à qui le cas touche.

TRIDOULET*.

Puisque Triliouict a eu crédit es meilleures compagnies, et que ses facélies tieiuient lieu en ce présent livre, il nous a semblé bon de lui donner pour compai^non un certain plaisant, des mieux nourris en la cour de son roi : et pour ce qu'il le voyoit en [lerplexité de recouvrer argent pour subvenir à ses guerres, lui ouvrit deux moyens, dont peu d'autres que lui se fussent avisés.

* Naucl(5, dans ses Considérations sur les coups d'Etat, trouve par rappoil à la matière de son livre, l'invention de ce médecin parlaitem.ea bien imaginée.

• Triboulet était le fou de Louis XII et de François I"'; il était né à Blois et mourut vers 15j5. — C'est l'un des principaux persouiiagiB du drame de Victor Hugo, le liai s'amuse.

330 LES CONTEIIIIS FI'.ANÇAIS.

— L'un, dit-il, siro, est de l'aire votre office alternatif*, comme vous eu avez fait beaucoup en votre royaume : ce faisant, je vous en ferai toucher deux millions d'or, et plus.

.!(! laisse à penser si le roi et les seigneurs qui y assistoienl rirent de ce premier moyen, lesquels, pensant mettre ce fol en sa haute game, lui demandèrent:

— Eh bien! maître fol, est-ce tout ce que tu sais de moyens propres à recouvrer finances?

— Non, non, répond le fol se présentant au roi ; j'en sais bien un autre aussi bon et meilleur : c'est décommander, par un édit, que tous les lits des moines soient vendus par tous les pays de votre obéissance, et les deniers apportés es coffres de votre épargne.

Sur quoi le roi lui demanda en riant:

— Oii coucheroient les pauvres moines quand on leur auroit ôté leurs lits?

— Avec nonnains.

— Voire-mais, réplique le roi, il y a beaucoup plus de moines que de nonnains.

Adonc le compagnon eut sa réponse toute prête; et fut cjii'une nonnain en logeroit bien une demi-douzaine pour le moins :

— Et croyez, disoit ce fol, qu'à cette fin les rois vos prédécesseurs, et autres princes, ont fait bâtir en beaucoup de villes les couvents des religieux vis-à-vis de ceux des religieuses. ^

* On appelait office alternatif une fonction à laquelle étaient attaché! deux lituLiires, qui la remplissaient chacun pendant six mois ; les offices étant vénaux, le fisc royal trouvai*- ainsi moyen d'en tirer double pro iit, en vendant deux fois le même oî \

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