LE CONTE NOUVEAU
(XTl* siècle)
Thomas Sébilet, l'auteur du Conte nouveaUy naquit à Paris, vers 1512. Il fut avocat au parlement de Paris, mais, comme le ditLoisel, dans son Dialogue des avocats, il s'appliqua plus à la poésie qu'à la plaidoirie. Il mourut en 1589 et laissa, entre autres ouvrages, un Art poétique et une traduction de VIphigénie d'Euripide, imprimée ù Paris en 1549.
Un bon esprit, quand le beau jour l'esveille, Souldain cognoit que ce n'est de merveille, Si en ce pauvre et misérable monde Prou de malheurs et peu de bien abonde, Parce qu'il voil, tout bien juste compté, ' Plus y avoir de mal que de bonté.
Je dis cecy me souvenant d'un compte, Lequel fut ti'l que certes j'ay grand honte, Toutes les fois que j'y trouve à penser ; Et si n'estoit que j'ay peur d'oflenser La netteté de voz chastes aureilles, Je le ferois, et vous auriez merveilles Touchant le fait de certains malelices ;
ZZ2 Li:S CONTElinS FRANÇAIS.
Mais s'il est vray que les propos de vices
Sont moins nuisaiitz aux espritz vei tueux,
Que (il! vertu les actes Iru' tueux
A gens pervers ne sont bons et vallahlc's,
Faire le puis ; car voz meurs tant louables,
Ja n*en seront pires, comme je pense.
Or dit le compte, afin que je commence
Vous raconipter ces estranges nouvelles.
Qu'à Tours estoient quelques sœurs a^^sez belles,
De beau maintien et bonne contenance,
De quel estât, je n*ay point survenance,
S'il me fut dit qu*en religion feussent,
Ou qu'autrement de nonne le nom eussent :
Mais tant y a, que de leur comp.iignie
Autant estoient, que nonne si^'nifie,
Il sulliioit pour fournir un couvent ;
Ces belles sœurs, comme il advient souvent
Que l'on n'a pas toujours avecques soy
Gens de sa sorte et de pareille foy,
Ne sçais comment s'étoient accompagnées
De quelque rousse, ayant maintes menées.
Mainte trafique, et plusieurs petitz tours,
Aultrefois faictz en la ville de Tours.
A vray dire *, à peine eust on sceu faire
Une alliance au monde plus contraire ;
Car celle la estoit d'aultre stature,
D'aultre f[içon, de toute aultre nature
Que ses neufs sœurs, lesquelles geuteraent
Se contenoient et fort honnestement
• D'après les règles de notre prosodie moderne, YE de dire s'éiideraît avec VA suivant et le vers serait faux. Mais dans la prosodie du seizième siècle, rélision était facultative.
CONTK NOUVEAU.
Tasclioient garder fermeté immuable :
Mais celle rousse estoit plus variable, Plus inconstante, et trop moins arrestée Que n'est la plume au vent mise et jectée. Ou l'eau qui court par ces prez verdoy uis. Qu'en advieiit-il ? un tas de gens n'ayans Âultre soucy (pie d'avoir bon loysir De satisfaire à leur mondain plaisir, Voyaiis ces sœurs et leur compaigne telles, Tindrent propos de se ruer sur elles, Et en commun les trousser sur les rancs, Sans adviser qu'il estoieut tous païens, Frères germains la plus part et cousins. N'y sans avoir lioute de leurs voisins. Or pour jouyr d'elles plus aisément, Ils firent tant que tout premièrement Eurent par eulx celle 15 quej'ay dit, Laquelle avoit tout moyen et crédit Envers les sœurs, et si e>toit propice, Pour faire aux gens tout plaisir et service, En tel endroit, selon leur veuil et guyse. Se voyant donc incitée et requise Par telles gens, l'habille ma([uerelle Délibéra de porter la querelle De leur légière et folle volonté, Pour de ses sœurs vaincre la fermeté; Tant tournoya, tant vint, et tant alla, Que d'une ou deux la constance esbranla; Et à la fin si bien la convertit, Que tout à plat sur le champ l'abbatit, Dont aux gallantz moult joyeux et contens. Qui ne cherchoient pas meilleur passetemps, Creut le désir avecques respéraiice.
331 LES CONTKIII'.S Fn\NÇ.\IS,
D'avoir lu rosic au pourclias et instance
\hi c(.'llo là ({u'ils fr'irr-nt prou trotter*,
Sans luy doruier le loysir d'arreslcr.
Mais bien souvent si l'un d'eulx se meltoit,
La pauvre sotte aux piedz foullée rstoit
En recompense, et pourmieulx liiy apprendre,
A se liaster, à celle fin de prendre,
Va attraper les sœurs plus cautement,
Ce qu'elle feit, de sorte que vrayment
Les pouvres sœurs avecques leur constance
Ne sceureiit tant faire de résistance
A 1 importun et ardent a[)petit
De ces ^ens là, que petit à petit,
Soubz tant d'effors, soubz tant d'assaulz divers,
Toutes enfin ne cbeussent à l'envers.
A quoy aussi celles qui se lai^soient
Ainsi gaigner, aydoient et s'efforçoient.
Pour le plaisir de ses bons gaulisseurs,
A rnyner quelqu'une de leurs sœurs,
Tant bien apprins avoyent l'art et l'addresse
De celle là, qui en estoit maistresse.
Quant aux gallantz, tant crust leur ardeur grande,
Et pour un temps l'ut si cbaulde et friande,
Qu'à cbascun coup qu'ils se prenoient à elles
Contens n'esloient d'une ou deux des plus belles:
Mais bien tascboient ces hommes peu rassis,
A leur coucher en avoir cinq ou six.
Conclusions : quand tout fut despendu
Et le beau temps trop follement perdu,
En les laissant toutes désamparées,
Fort mal en ordre, en maintz lieux esgarccs,
Du pied au cul gentement leur donnèrent,
* Prou est synonyme de beaucoup.