‹ Chefs-d'œuvre dramatiques. Avec les variantes du texte, les examens de pièces, et Les discours sur la poésie dramatique (volume 2)Chapitre 101 sur 201 · EXAMEN D'HERACLIUS · texte numérisé non relu

EXAMEN D'HERACLIUS

Cette tragédie a encore plus d'effort d'invention que celle de Rodogune, et je puis dire que c'est un heureux original dont il s'est fait beaucoup de belles copies sitôt qu'il a paru. Sa conduite diffère de celle-là en ce que les narrations qui lui donnent jour sont pratiquées par occasion en divers lieux avec adresse, et toujours dites et écoutées avec intérêt, sans qu'il y en ait pas une de sang-froid , comme celle de Laonice. Elles sont éparses ici dans tout le poëme, et ne font connaître à la fois que ce qu'il est besoin qu'on sache pour l'inteUigence de la scène qui suit. Ainsi , dès la première, Phocas, alarmé du bruit qui court qu'Héraclius est vivant, récite les particularités de sa mort pour montrer la fausseté de ce bruit ; et Crispe , son gendre , en lui proposant un remède aux troubles qu'il appréhende , fait connaître comme, en perdant toute la famille de Maurice, il a réservé Pulchéric pour la faire épouser à son fils Martian, et le pousse d'autant •plus à presser ce mariage , que ce prince court chaque jour de grands périls à la guerre , et que sans Léonce il fût demeuré au dernier combat. C'est par là qu'il instruit les auiliteurs de l'obligation qu'a le vrai Héraclius , qui jjasse pour Martian, au vrai Martian, qui passe pour Léonce j et cela sert de fondement à l'offre volontaire qu'il fait de sa vie au quatrième acte, pour le sauver du péril oii l'expose cette erreur dos noms. Sur cette proposition, Phocas, se plaignant de l'aversion que les deux parties témoignent à ce mariage, impute €elle de Pulchérie à l'instruction qu'elle a reçue de sa mère, et apprend ainsi aux spectateurs, comme en passant, qu'il l'a laissée trop vivre après la mort de l'empereur Maurice , son mari. 11 fallait tout cela pour faire entendre la scène qui suit entre Pulchérie et lui; mais je n'ai pu avoir assez d'adresse pour faire entendre les équivoques ingénieux dont est rempli tout ce que dit Héraclius à la fui de ce premier acte; et on ne

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les poiil coniproiidro que par uno réflexion après ({uo la pièce est iinie, et qu'il est entièrement reconnu, ou dans une seconde représentation.

Surtout la manière dont Eudoxe fait connaître, au second acte, le double échange que sa mère a fait des deux princes, est une des choses les plus spirituelles qui soient sorties de ma plume : Léontine l'accuse d'avoir révélé le secret d'Héraclius, et d'être cause du bruit qui court, qui le met en péril de sa vie; pour s'en justifier, elle explique tout ce qu'elle en sait, et conclut que, puisqu'on n'en publie pas tant, il faut que ce bruit ait pour auteur quelqu'un qui n'en sache pas tant qu'elle. Il est vrai que cette narration est si courte, qu'elle laisserait beaucoup d'obscurité si Héradius ne l'expliquait plus au long au quatrième acte , quand il est besoin que cette vérité fasse son plein effet; mais elle n'en pouvait pas dire davantage à mie personne qui savait cette histoire mieux qu'elle; et ce peu qu'elle en dit suffit à jeter une lumière imparfaite de ces échanges , qu'il n'est pas besoin alors d'éclaircir plus entièrement.

L'artifice de la dernière scène de ce quatrième acte passe encore celui-ci : Exupère y fait connaître tout son dessein à Léontine, mais d'une façon qui n'empêche point cette femme avisée de le soupçonner de fourberie , et de n'avoir d'autre dessein que de tirer d'elle le secret d'Héraclius pour le perdre. L'auditeur lui-même en demeure dans la défiance, et ne sait qu'en juger ; mais après que la conspiration a eu son effet par la mort de Phocas, cette confidence anticipée exempte Exupère de se purger de tous les justes soupçons qu'on avait eus de lui, et délivre l'auditeur d'un récit qui lui aurait été fort ennuyeux après le dénoùment de la pièce, où toute la patience que peut avoir sa curiosité se borne à savoir qui est le vrai Héraclius des deux qui prétendent l'être.

Le stratagème d'Exupère, avec toute son industrie, a quelfine chose un peu délicat % et d'une nature à ne se faire

' Les éditeurs modernes ont écrit : quelque chnsr d'un peu ddicri*. C'est viMiloir inntiifmcnt rorrictT Corneille. (Par.)

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qu'au théàtift, où l'autour est maître des événements qu'il lient dans sa main, et non pas dans la vie civile, où les hommes en disposent selon leurs intérêts et leur pouvoir. Quand il découvre Héraclius à Phocas , et le fait arrêter prisonnier, son Mitention est fort bonne, et lui réussit; mais il n'y avait que moi qui lui pût répondre du succès. Il attire la confiance du fyran par là, et se fait remettre entre les mains la garde d'Héraclius et sa conduite au supplice : mais le contraire pouvait arriver ; et Phocas, au lieu de déférer à ses avis, qui le résolvent à faire couper la tête à ce prince en place publique, pouvait s'en défaire sur l'heure, et se défier de lui et de ses amis comme de gens qu'il avait offensés, et dont il ne devait jamais espérer un zèle bien sincère à le servir. La mutinerie qu'il excite, dont il lui amène les chefs comme prisonniers pour le poignarder, est imaginée avec justesse; mais jusquelà toute sa conduite est de ces choses qu'il faut souffrir au théâtre, parce qu'elles ont un éclat dont la surprise éblouit, et qu'il ne ferait pas bon tirer en exemple pour conduire une action véritable sur leur plan.

Je ne sais si on voudra me pardonner d'avoir fait une pièce d'invention sous des noms véritables; mais je ne crois pas qu'Aristote le défende, et j'en trouve assez d'exemples chez les anciens. Les deux Électres de Sophocle et d'Euripide abouîissent à la même action par des moyens si divers, qu'il faut de nécessité que l'une des deux soit entièrement! nventée; Vïphigénie in Tauris a la mine d'être de même nature; et VHclène. où Euripide suppose qu'elle n'a jamais été à Troie , et que Paris n'y a enlevé qu'un fantôme qui lui ressemblait, ne peut avoir aucune action épisodique ni principale qui ne parte de la seule imagination de son auteur.

Je n'ai conservé ici, pour toute vérité historique, que l'ordre de la succession des empereurs Tibère, Maurice, Phocas et Héraclius; j'ai falsifié la naissance de ce dernier pour lui en donner une plus illustre, en le faisant fils de Maurice, bien qu'il ne le fût que d'un préleur d'Afrique qui portait même nom que lui. J'ai prolongé de douze ans la durée de iempire de Phocas. et lui ai donné Martian pour fils, quoi-

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(|ii(! riiistoiro no parle que d'une fille nuinniée Doinitia, ([u'il maria à Crispe, dont je fais un de mes personnages. Ce fils et Héraclius, qui sont confondus l'un avec l'autre par les échanges de Léontine, n'auraient pas été en état d'agir si je ne l'eusse fait régner que les huit ans qu'il régna, puisque, pour faire ces échanges, il fallait qu'ils fussent tous deux au berceau quand il commença de régner. C'est par cette même raison que j'ai prolongé la vie de l'impératrice (]onstantine, que je n'ai fait mourir qu'en la quinzième année de sa tyrannie, bien qu'il l'eût immolée à sa siîreté dès la cinquième; et je l'ai fait, afin qu'elle put avoir une fille capable de recevoir ses instructions en mourant , et d'un âge proportionné à celui du prince qu'on lui voulait faire épouser.

La supposition que fait Léontine d'un de ses fils pour mourir au lieu d"Héraclius n'est point vraisemblable, mais elb^ (^st historique , et n'a point besoin de vraisemblance, puis- ([u'elle a l'appui de la vérité qui la rend croyable, quelque répugnance qu'y veuillent apporter les difficiles. Baronius attribue cette action à une nourrice ; et je l'ai trouvée assez généreuse pour la faire produire à une personne plus illustre, et qui soutient mieux la dignité du théâtre. L'empereur Maurice reconnut cette supposition, et l'empêcha d'avoir son effet, pour ne s'opposer pas au juste jugement de Dieu, qui voulait exterminer toute sa famille ; mais quant à ce qui est de la mère, elle avait surmonté l'affection maternelle en faveur de son prince; et comme on pouvait dire que son fils était mort pour son regard, je me suis cru assez autorisé par ce qu'elle avait voulu faire à rendre cet échange effectif, et à le faire servir de fondement aux nouveautés suri)renantes de ce sujet.

Il lui faut la même indulgence pour l'unité de lieu qu'à Uodofjime. La plupart des poèmes qui suivent en ont besoin, et je me dispenserai de le répéter en les examinant. L'unité, ile jour n'a rien de violenté, et l'action se pourrait passm' on t incj ou six heures; mais le poème est si embarrassé qn il demande une merveilleuse atlention. J'ai vu dr fort bons espril-

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et (les personnes des plus qualifiées de la cour se plaindre de ce que sa représentation fatiguait autant l'esprit qu'une étude sérieuse. Elle n'a pas laissé de plaire; mais je crois qu'il l'a fallu voir plus d'une fois pour en remporter une entière intelligence.

NICOMÉDE,

TRAGÉDIE

Voici une pièce d'une constitution assez extraordinaire : aussi est-ce la vingtet unième que j'ai fait voir sur le tliéàtre; et après y avoir fait réciter quarante mille vers , il est bien malaisé de trouver quelque chose de nouveau, sans s'écarter un peu du grand chemin , et se mettre au hasard de s'égarer. La tendresse et les passions , qui doivent être l'àme des tragédies, n'ont aucune part en celle-ci ,: la grandeur de courage y règne seule, et regarde son malheur d'un œil si dédaigneux , qu'il n'en saurait arracher une plainte. Elle y est combattue par la politique , et n'oppose à ses artifices ((u'une prudence généreuse, qui marche à visage découvert, <iui prévoit le péril sans s'émouvoir, et ne veut point d'autre appui que celui de sa vertu , et de l'amour qu'elle imprime dans les cœurs de tous les peuples. L'histoire qui m'a prêté de quoi la faire paraître en ce haut degré est tirée de Justin ; et voici connue il la raconte à la fin de son trente-quatrième livre :

« En même temps Prusias, roi de Bithynie, prit dessein « de faire assassiner son fils Nicomède, pour avancer ses au- « très fils, qu'il avait eus d'une autre femme, et qu'il faisait « élever à Rome ; mais ce dessein fut découvert à ce jeune « prince par ceux mêmes qui l'avaient entrepris; ils firent « plus , ils l'exhortèrent à rendre la pareille à un père si M cruel, et faire retomber sur sa tête les embûches qu'il lui « avait préparées, et n'eurent pas grande peine à le jK'isua- « der. Sitôt donc qu'il fut entré dans le royaume de son père, « qui l'avait appelé auprès de lui , il fut proclamé roi ; et « Prusias, chassé du trône, et délaissé menu; de ses donies- « tiques, quelque soin qu'il prît à se eaclKM". fut eiilin lue i< par ce fils, et perdit la vie par un erinir iuissi grand iinc

(( celui qu'il avait commis eu donuant les ordres de l'assas- « siner. »

J'ai ôté de ma scène l'horreur d'une catastrophe si barbare, et n'ai donné ni au père ni au fils aucun dessein de parricide. J'ai fait ce dernier amoureux de Laodice, afin que l'union d'une couronne voisine donnât plus d'ombrage aux Romains , et leur fit prendre plus de soin d'y mettre un ol>stacle de leur part. J'ai approché de cette histoire celle de la mort d'Annibal, qui arriva un peu auparavant chez ce môme roi, et dont le nom n'est pas un petit ornement à mon ouvrage; j'en ai fait Nicomède disciple, pour lui prêter plus de valeur et plus de fierté contre les Romains; et, prenant l'occasion de l'ambassade où Flaminius fut envoyé par eux vers ce roi leur allié pour demander qu'on remît entre leurs mains ce vieil ennemi de leur grandeur, je l'ai chargé d'une commission secrète de traverser ce mariage, qui leur devait donner de la jalousie. J'ai fait que, pour gagner l'esprit de la reine , qui , suivant l'ordinaire des secondes femmes , avait tout pouvoir sur celui de son vieux mari , il lui ramène un de ses fils, que mon auteur m'apprend avoir été nourri à Rome. Cela fait deux effets : car, d'un côté, il obtient la perte d'Aiinibal par le moyen de cette mère ambitieuse ; et, de l'autre, il oppose à Nicomède un rival appuyé de toute la faveur des Romains, jaloux de sa gloire et de sa grandeur naissante.

Les assassins qui découmrent à ce prince les sanglants desseins de son père m'ont donné jour à d'autres artifices pour le faire tomber dans les embûches que sa belle-mère lui avait préparées; et pour la fin, je l'ai réduite en sorte que tous mes personnages y agissent avec générosité, et que les uns rendant ce qu'ils doivent à la vertu, et les autres demeurant dans la fermeté de leur devoir, laissent un exemple assez illustre , et une conclusion assez agréable.

La représentation n'en a point déplu; et, comme ce ne sont pas les moindres vers qui soient partis de ma main, j'ai sujet d'espérer que la lecture n'ôtera rien à cet ouvrage de la réputation qu'il s'est acquise jusqu'ici, et ne le fera point juger indigne de suivre ceux qui l'ont préc(5dé. Mon principal

l)ut a été de peindre la )x>litique des Romains au dehors, et comme ils agissaient impérieusement avec les rois leurs alliés ; leurs maximes pour les empêcher de s'accroître , et les soins qu'ils prenaient de traverser leur grandeur quand eilicommençait à leur devenir suspecte à force de s'augmenter et de se rendre considérable par de nouvelles conquêtes. C'est le caractère que j'ai donné à leur république en la peisonne de leur ambassadeur Flaminius , qui rencontre un prince intrépide, qui voit sa perte assurée sans s'ébranler, et brave l'orgueilleuse masse de leur puissance lors mêni'' qu'il en est accablé. Ce héros de ma façon sort un peu des règles de la tragédie, en ce qu'il ne cherche point à faire pitié par l'excès de ses malheurs; mais le succès a montré que la fermeté des grands cœurs , qui n'excite que de l'admiration dans l'âme du spectateur, est quelquefois aussi agréable que la compassion que notre art nous commande de mendier par leurs misères. Il est bon de hasarder un peu , et ne s'attacher pas toujours si servilement à ses préceptes , ne fût-ce que pour pratiquer celui de notre Horace :

Et mihi res, non lue rébus, subraittere conor.

Mais il faut que l'événement justifie cette hardisse; et dans une liberté de cette nature on demeure coupable , à moins ([ue d'être fort heureux.

PERSONNAGES

I41USIAS, roi de Bithynie.

FLAMINIUS, ambassadeur de Rome.

ARSINOÉ, seconde femme de Prusias.

LAODICE, reine d'Arménie.

NICOMÈDE, fils aine de Prusias, sorti du premier lit.

ATTALE, fils de Prusias et d'Arsinoé.

AKASPE, capitaine des gardes de Prusias.

CLÉONE, confidente d'Arsinoé .

La sèiic est ù Nitoniédic.

NICOMÈDL

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