‹ Chefs-d'œuvre dramatiques. Avec les variantes du texte, les examens de pièces, et Les discours sur la poésie dramatique (volume 2)Chapitre 158 sur 201 · SERTORIUS, ARISTIE · texte numérisé non relu

SERTORIUS, ARISTIE

ARISTIE

Ne vous offensez pas si dans mon infortune

Ma faiblesse me force à vous être importune;

Non pas pour mon hymen : les suites d'un tel choix

IVtéritent qu'on y pense un peu plus d'une fois;

Mais vous pouvez , seigneur, joindre à mes espérances

Contre un péril nouveau nouvelles assurances.

J'apprends qu'un infidèle , autrefois mon époux ,

Vient jusque dans ces murs conférer avec vous :

L'ordre de son tyran , et sa flamme inquiète ,

Nie poiu-ront envier l'honneur de ma retraite :

L'un en prévoit la suite, et l'autre en craint l'éclat :

Et tous les deux contre elle ont leur raison d'État.

Je vous demande donc sûreté tout entière

Contre la violence et contre la prière.

Si par l'une ou par l'autre il veut se ressaisir

236 SERTORIUS

De ce qu'il ne pont voir ailleurs sans déplaisir.

SERTORIUS

Il en a lieu , madame ; un si rare mérite

Semble croitre le prix quand par force on le quitte;

Mais vous avez ici sûreté contre tous^

Pourvu que vous puissiez en trouver contre vous ,

Et que contre un ingrat dont l'amour fut si tendre ,

Lorsqu'il vous parlera, vous sachiez vous défendre.

On a peine à haïr ce qu'on a bien aimé ,

Et le feu mal éteint est bientôt rallumé.

ARISTIE

L'ingrat, par son divorce en faveur d'Emilie, M'a livrée au mépris de toute l'Italie. Vous savez à quel point mon courage est blessé : Mais s'il se dédisait d'un outrage forcé , S'il chassait Emilie et me rendait ma place , J'aurais peine, seigneur, à lui refuser grâce ; Et , tant que je serai maîtresse de ma foi , Je me dois toute à lui, s'il revient tout à moi.

SERTORIUS

En vain donc je me flatte; en vain j'Qse, madame, Promettre à mon espoir quelque part en votre àme : Pompée en est encor l'unique souverain.

Tous vos ressentiments n'offrent que votre main; Et, quand par ses refus j'aurai droit d'y prétendre, Le cœur toujours à lui ne voudra pas se rendre.

ARISTIE

Qu'importe de mon cœur, si je sais mon devoir. Et si mon hyménée enfle votre pouvoir?

Vous ravaleriez-vous jusques à la bassesse D'exiger de ce cœur des marques de tendresse , Et de les préférer à ce qu'il fait d'effort Pour braver mon tyran et relever mon sort? Laissons , seigneur, laissons pour les petites âmes

ATTR I. SCKNK III -JS?

Cr coiiiinercc i'anij);iiil (!<• soupirs ot<l(' ll.iiiimcs; \'A ne MOUS unissons (juo pour ini«;ux soultMïic La liherlc que Uomc est prête à voir finir. Unissons ma vengeance ii voire politique , l'ônr sauver des abois toute la république : L'hymen seul peut unir des intérêts si grands. Je sais que c'est beaucoup que ce que je prétends ; Mais, dans ce dur exil que mon tyran m'impose , Le rebut de Pompée est encor quelque chose ; Kt j'ai des sentiments trop nol)les ou trop vains IV)ur le porter ailleurs qu'au plus grand des Romains

SERTORIUS

Ce nom ce m'est pas dû, je suis...

AIUSTIK.

Ce que vous faites Montre à tout l'univers, seigneur, ce que vous êtes; Mais quand même ce nom semblerait trop pour vous, Du moins mon infidèle est d'un rang au-dessous : Il sert dans son parti, vous commandez au vôtre ; Vous êtres chef de l'un , et lui sujet dans l'autre ; Et son divorce entin, qui m'arrache sa foi. L'y laisse par Sylla plus opprimé que moi, Si votre hymen m'élève à la grandeur sublime Tandis qu'en l'esclavage un autre hymen l'abîme. Mais , seigneur, je m'emporte, et l'excès d'un tel heui- Me fait vous en parler avec trop de chaleur. Tout mon bien est encor dedans l'incertitude : Je n'en conçois l'espoir qu'avec inquiétude; Et je craindrai toujours d'avoir trop prétendu , Tant (jue de cet espoir vous m'ayez répondu. Vous me pouvez d'un mot assurer ou confondre.

SERTORIUS

Mais, madame, après tout, que puis-jc vous réponth'c? De quoi vous assurer, si vous-même parlez

288 SERTORIUS

Sans être sûre encor de ce que vous voul«'z?

De votre illustre hymen je sais les avantages ; J\idore les grands noms que j'en ai pour otages , Et vois que leur secours , nous rehaussant le bras , Aurait bientôt jeté la tyrannie à bas : Mais cette attente aussi pourrait se voir trompée Dans l'offre d'une main qui se garde à Pompée, Et qui n'étale ici la grandeur d'un tel bien Que pour me tout promettre et ne me donner rien.

AIIISTIE.

Si vous vouliez ma main par choix de ma personne, Je vous dirais, seigneur : « Prenez, je vous la donne « Quoi que veuille Pompée, il le voudra trop tard. » Mais , comme en cet hymen l'amour n'a point de part . Qu'il n'est qu'un pur effet de noble politique , Souffrez que je vous die, afin que je m'explique, Que , quand j'aurais pour dot un million de bras, Je vous donne encor plus en ne l'achevant pas.

Si je réduis Pompée à chasser Emilie, Peut-il, Sylla régnant, regarder l'Italie? Ira-t-il se livrer à son juste courroux? Non, non; si je le gagne , il faut qu'il vienne à vous. Ainsi par mon hymen vous avez assurance Que mille \Tais Romains prendront votre défense : Mais si j'en romps l'accord pour lui rendre mes vœux, Vous aurez ces Romains et Pompée avec eux ; Vous aurez ses amis par ce nouveau divorce; Vous aurez du tyran la principale force . Son armée, ou du moins ses plus braves soldats. Qui de leur général voudront suivre les pas; Vous marcherez vers Rome à communes enseignes. Il sera temps alors , Sylla, que tu me craignes. Tremble, et crois voir bientôt trébucher ta fierté, Si je puis l'enlever ce que tu m'as ôté.

ACTK I, SCÈNE III. l'.so

Pour faire do Pompée» un gondrc de la femme, Tu Tas fait un parjure, un méchant, un infâme : Mais s'il me laisse encor quelques droits sur son eciur, 11 reprendra sa foi , sa vertu, son honneur; Pour rentrer dans mes fers il brisera tes chaînes; Et nous t'accablerons sous nos communes haines. J'abuse trop, seigneur, d'un précieux loisir : Voilà vos intérêts ; c'est à vous de choisir. Si votre amour trop prompt veut borner sa conquête, Je vous le dis encor, ma main est toute prête. Je vous laisse y penser : surtout souvenez-vous Que. ma gloire en ces lieux me demande un époux ; Qu'elle ne peut souffrir que ma fuite m'y range, En captive de guerre , au péril d'un échange , Qu elle veut un grand homme à recevoir ma foi, Qu'après vous et Pompée il n'en est point pour moi, Et que...

SERTORIUS

Vous le verrez, et saurez sa pensée.

ARISTIE

Adieu, seigneur : j'y suis la plus intéressée, Et j'y vais préparer mon reste de pouvoir.

SERTORIUS

Moi, je vais donner l'ordre à le bien recevoir.

Dieux, souffrez qu'à mon tour avec vous je m'explique Que c'est un sort cruel d'aimer par politique 1 Et que ses intérêts sont d'étranges malheurs, vS'ils font donner la main quand le cœur est ailleurs!

COU.M'Il.Lt

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