‹ Chefs-d'œuvre dramatiques. Avec les variantes du texte, les examens de pièces, et Les discours sur la poésie dramatique (volume 2)Chapitre 198 sur 201 · SUI\ LA TRAC. KOI K · texte numérisé non relu

SUI\ LA TRAC. KOI K

(luiic il faut les conciliions quil demande, elles se rencontrent si rarement, que Robortcl ne les trouve que dans le seul OEdipe, et soutient que ce philosophe ne nous les prescrit pas comme si m^cessaires que leur manquement rende un ouvrage défectueux, mais sou- Icnient comme des idées do la perfection des tragédies. Noire siècle lésa vues dans le Ci(l\ mais je ne sais s'il les a vues en beaucoup d'autres; et, si nous voulons rejeter un coup d'œil sur cette régie, nous avouerons que le succès a justifié beaucoup de pièces où elle n'est pns observée.

L'exclusion des personnes tout à fait vertueuses qui tombent dans le malheur bannit les martyrs de notre IhéiVtre-. Polyeucte y a réussi contre celte maxime, et Héraclius et Nicomèdc y ont plu, bien qu'ils n'imprimentque de la pitié, et ne nous donnent rien à craindre, m aucune passion à purger, puisque nous les y voyons opprimés et près de périr, sans aucune faute de leur part dont nous puissions nous corriger sur leur exemple.

Le malheur d'un homme fort méchant n'excite ni pitié, ni crainte, parce qu'il n'est pas digne de la première, et que. les spectateurs ne sont pas méchants comme lui pour concevoir l'autre à la vue de sa punition. Mais il serait à propos de mettre quelque distinction entn^ les crimes : il en est dont les honnêtes gens sont capables par une violence de passion , dont le mauvais succès peut faire effet dans l'àme de Tauditeur. Un honnête homme ne va pas voler au coin d'un bois , ni faire un assassinat de sang-froid; mais, s'il est bien

• Le Cid, comme nous l'avons dit, n'est beau que parce qu'il est trèstouchant. ( V. )

^ Un martyr qui ne serait que martyr serait très-vénérable , et figu refait trè.s-bien dans la Vie des Saints, m.nis assez mal au tlioAtre. Sans Sévère et Paulim^, Polyeucte n'aurait peint eu de .succès. (V.)

iiniouivnix, il peut faire une supercherie à son rival, il peut s'emporter de colère et tuer dans un premier mouvement, et rani])ition le peut engager dans un crime au dans une action blâmable ' . 11 est peu de mères qui voulussent assassiner ou empoisonner leurs enfants de [teur de leur rendre leur bien , comme Cléopâtre dans liodogune ; mais il en est assez qui prennent goût à en jouir, et ne s'en dessaisissent qu'à regret, et le plus fard qu'il leur est possible. Bien qu'elles ne soient pas capables d'une action si noire et si dénaturée que celle de cette reine de Syrie , elles ont en elles quelque teinture du principe qui l'y porta; et la vue de la juste punition qu'elle en reçoit leur peut faire craindre, non pas un pareil malheur, mais une infortune proportionnée à ce qu'elles sont capables de comDictti'e. Il en est ainsi de quelques autres crimes qui ne sont pas de la portée de nos auditeurs. Le lecteur en pourra faire Texamen et l'application sur cet exemple.

Cependant , quelque difficulté qu'il y aie à trouver cette purgation effective et sensible des passions par le moyen de la pitié et de la crainte , il est aisé de nous accommoder avec Aristote. Nous n'avons qu'à dire que. par cette façon de s'énoncer, il n'a pas entendu que ces deux moyens y servissent toujours ensemble , et qu'il <uflit, svlon lui, de l'un des deux pour faire cette purgation, avec cette différence toutefois que la pitié n'y peut arriver sans la crainte, et que la crainte peut y parvenir sans la pitié. La mort du comte n'en fait aucune dans le Cul , et peut toutefois mieux purger en nous cette sorte d'orgueil envieux de la gloire d'autrui que toute la compassion que nous avons de Rodrigue et de Chimène ne

' l)n s'intéres?!} pour un jeune criminel (jue la passion emporte , et qui avoue ses fautes; témuin Vi'neeslas et Rliudamiste. (V. )

SUR LA TRAGEDIP:. 4or

purge les attachements de ce violent amour (jui les rend à plaindre Tun et l'autre. L'auditeur peut avoir de la commise-ration pour Antiochus , pour Nicomcde, pour Héraclius; mais s'il en demeure là, et qu'il ne puisse craindre de tomber dans un pareil malheur, il ne guérira d'aucune passion. Au contraire, il n'en a point pour Cléopâirc, ni pour Prusias, ni pour Phocas; mais la crainte d'une infortune semblable ou approchante peut purger en une mère l'opiniâtreté à ne se point dessaisir du bien de ses enfants, en un mari le trop de déférence à une seconde femme au préjudice de ceux de son premier lit, en tout le monde l'avidité d'usurper le bien ou la dignité d'autrui par la violence ; et tout cela proportionnément à la condition d'un chacun et à ce qu'il est capable d'entreprendre. Les déplaisirs et les irrésolutions d'Auguste dans Cinna peuvent faire ce dernier effet par la pitié et la crainte jointes ensemble; mais, comme je l'ai déjà dit, il n'arrive pas toujours que ceux que nous plaignons soient malheureux par leur faute. Quand ils sont innocents^ la pitié que nous en prenons ne produit aucune crainte; et, si nous en concevons quelqu'une qui purge nos passions, c'est par le moyen d'une autre personne que de celle qui nous fait pitié , et nous la devons toute à la force de l'exemple.

Cette explication se trouvera autorisée par Aristote même , si nous voulons bien peser la raison qu'il rend de l'exclusion de ces événements qu'il désapprouve dans la tragédie. Il ne dit jamais : « Celui-là n'y est *( pas propre, parce qu'il n'excite que la pitié et ne fait « point naître de crainte ; et cet autre n'y est pas sup- « portable, parce qu'il n'excite que de la crainte et ne « fait point naître de pitié ; mais il les rebute, parce , c( dit-il , qu'ils n'excitent ni pitié ni crainte ; » et nous donne à connaître par là que c'est par le manque de

CDKM-ILI.b. — I. M. 2<)

l'une. t'I de Tautrc qu'ils ne lui plaisent pas, et que^ s'ils produisaient l'une des deux , il ne leur refuserait point son suffrage. L'exemple d'Œdipe qu'il allègue me confirme dans cette pensée. Si nous l'en croyons, il a toutes les conditions requises en la tragédie : néanmoins son malheur n'excite que de la pitié , et je ne pense pas qu'à le voir représenter, aucun de ceux qui le plaignent s'avise de craindre de tuer son père ou d'épouser sa mère. Si sa représentation nous peut imprimer quelque crainte, et que cette crainte soit capable de purger en nous quelque inclination blâmable ou vicieuse, elle y purgera la curiosité de savoir l'avenir, et nous empêchera d'avoir recours à des prédictions, qui ne servent d'ordinaire qu'à nous faire choir dans le malheur qu'on nous prédit par les soins mêmes que nous prenons de l'éviter, puisqu'il est certain qu'il n'eût jamais tué son père ni épousé sa mère, si son père et sa mère, à qui l'oracle avait prédit que cela arriverait, ne l'eussent fait exposer, de peur que cela n'arrivât. Ainsi, non-seulement ce seront Laïus et Jocaste qui feront naître cette crainte, mais elle ne naitra que de l'image d'une faute qu'ils ont faite quarante ans avant l'action qu'on représente, et ne s'imprimera en nous que par un autre acteur que le premier, et par une action hors de la tragédie.

Pour recueillir ce discours, avant que de passer à une autre matière, établissons pour maxime que la perfection de la tragédie consiste bien à exciter de la pitié et de la crainte par le moyen d'un premier acteur, comme peut faire Rodrigue dans le Cid , et Placide ^ dans Théodore, mais que cela n'est pas d'une nécessité si absolue qu'on ne se puisse servir de divers personnages

' Il est triste de mettre Placide à côté du Gid. (V.)

su H LA TUACiKOIK. 4 0.1

lioui" ('.'lire iKiitrc ces deux sentiments, coniin»- dans Rodoçjune ; et TTi(>me ne nortci' l'auditeur qu'à l'un des deux, comme dans l'ohjeuclc , dont la représentation n'imprime que delà pitié sans aucune crainte'. Cela posé, trouvons quelque modération à la rigueur de ces règles du philosophe , ou du moins quelque favorable interprétation, pour n'être pas obligés de condamner beaucoup de poL^mes que nous avons vu réussir sur nos théâtres.

il ne veut point qu'un homme tout à fait innocent tombe dans l'infortune, parce que, cela étant alîominable, il excite plus d'indignation contre celui qui le persécute que de pitié pour son malheur; il ne veut pas non plus qu'un très-méchant y tombe , parce qu'il ne peut donner de pitié par un malheur qu'il mérite, ni en faire craindre un pareil à des spectateurs qui ne lui ressemblent pas; mais quand ces deux raisons cessent, en sorte qu'un homme de bien qui souffre excite plus de })itié pour lui que d'indignation contre celui qui le fait souffrir, ou i[ue la punition d'un grand crime peut corriger en nous cpielque imperfection qui a du rapport avec lui, j'estime qu'il ne faut point faire de difficulté d'exposer sur la scène des hommes très-vertueux ou trèsméchanls dans le malheur. En voici deux ou trois manières, que peut-être Aristote n'a su prévoir, parce qu'on n'en voyait pas d'exemples sur les théâtres de son temps.

La première est quand un homme très-vertueux est persécuté par un très-méchant, et qu'il échappe du péril où le méchant demeure enveloppé , comme dans Bodogune et dans Ucradius, qu'on n'aurait pu souffrir

' Phrase supprimée : « Je ne dis pas la même chose de la crainte sans la pitié , parce que je n'en sais point d'exemple , et n'en conçois point d'idée que je puisse croire agréable. » (Édition de 1603.)

SI Aiitiocliiis cl Rodoguue eussent péri dans la prcniicre, etHéraclius, Pulchérie et Martian dansTaulre, et que CléopAtre et Phocas y eussent triomphé. Leur malheur y donne une pitié qui n'est point étouffée par l'aversion qu'on a pour ceux qui les tyrannisent, parce qu'on espère toujours que quelque heureuse révolution les empêchera de succomber; et, bien que les crimes de Phocas et de Cléopâtre soient trop grands pour faire craindre l'auditeur d'en commettre de pareils, leur funeste issue peut faire sur lui les effets dont j'ai déjà parlé. 11 peut arriver d'ailleurs qu'un homme très-vertueux soit persécuté, et périsse même par les ordres d'un autre, qui ne soit pas assez méchant pour attirer trop d'indignation sur lui, et qui montre plus de faiblesse que de crime dans la persécution qu'il lui fait. Si Félix fait périr son gendre Polyeucte, ce n'est pas par cette haine enragée contre les chrétiens qui nous le rendrait exécrable , mais seulement par une lâche timidité qui n'ose le sauver en présence de Sévère, dont il craint la haine et la vengeance après les mépris qu'il en a faits durant son peu de fortune. On prend bien quelque aversion pour lui , on désapprouve sa manière d'agir; mais cette aversion ne l'emporte pas sur la pitié qu'on a de Polyeucte , et n'empêche pas que sa conversion miraculeuse , à la fin de la pièce , ne le réconcilie pleinement avec l'auditoire ^ On peut dire la même chose de Prusias dans NicomMe , et de Valens dans Théodore. L'un maltraite son fils, bien que trèsvertueux ; et l'autre est cause de la perte du sien , qui ne l'est pas moins : mais tous les deux n'ont que des faiblesses qui ne vont point jusques au crime; et, loin d'exciter une indignation qui étouffe la pitié qu'on a

' La conversion miraculeuse de Félix le réconcilie sans doute avec le ciel , mais oint du tout avec le parterre. ( V. )

SDR LA THAGKDIK. 406

lH)ur CCS lils généreux, la lâcheté de leur abaissement sous des puissances qu'ils redoutent, et qu'ils devraient In-aver pour ])ien agir, fait qu'on a quelque compassion d'eux-mêmes et de leur honteuse politique.

Pour nous faciliter les moyens d'exciter cette pitié , qui fait de si beaux effets sur nos théâtres, Aristolc nous donne une lumière. « Toute action, dit-il, se passe, « ou entre des amis, ou entre des ennemis, ou entre « des gens indifférents l'un pour l'autre. Qu'un ennemi <( tue ou veuille tuer son ennemi, cela ne produit auu cune commisération, sinon en tant qu'on s'émeut « d'apprendre ou de voir la mort d'un homme, quel K qu'il soit. Qu'un indifférent tue un indifférent , cela u ne touche guère davantage, d'autant qu'il n'excite <( aucun combat dans l'âme de celui qui fait l'action * ; *( mais quand les choses arrivent entre des gens que la « naissance ou l'affection attache aux intérêts l'un de «( l'autre , comme alors qu'un mari tue ou est près de « tuer sa femme , une mère ses enfants , un frère sa »( sœur, c'est ce qui convient merveilleusement à la tract gédie. » La raison en est claire. Les oppositions des sentiments de la nature aux emportements de la passion, ou à la sévérité du devoir, forment de puissantes agitations , qui sont reçues de l'auditeur avec plaisir; et il se porte aisément à plaindre un malheureux opprimé ou poursuivi par une personne qui devrait s'intéresser à sa conservation , et qui quelquefois ne poursuit sa perte qu'avec déplaisir, ou du moins avec répugnance. Horace et Curiace ne seraient point à plaindre, s'ils n'étaient point amis et beaux-frères; ni Rodrigue, s il était poursuivi par un autre que par sa maîtresse; et

' Aristotc munlrc ii.i un jugement bien sain et une yrando connais sancc du cœur de l'iioninie. Presque toute tragédie est froide sans les combats des liassions. (V.

le malheur crAntioclius toucherait beaucoup moins , si un autre que sa mère lui demandait le sang de si maltresse, ou qu'une autre que sa maîtresse lui demandât celui de sa mère ; ou si , après la mort de son frère , qui lui donne sujet de craindre un pareil attentat sur sa personne, il avait à se défier d'autres que de sa mère et de sa maîtresse.

C'est donc un grand avantage -, pour exciter la commisération, que la proximité du sang, et les liaisons d'amour ou d'amitié entre le persécutant et le persécuté , le poursuivant et le poursuivi , celui qui fait souffrir et celui qui souffre ; mais il y a quelque apparence que cette condition n'est pas d'une nécessité plus absolue que celle dont je viens de parler, et qu'elle ne regarde que les tragédies parfaites, non plus que celle-là. Du moins les anciens ne l'ont pas toujours observée; je ne la vois point dans Y Ajax de Sophocle, ni dans son Philoclète: et qui voudra parcourir ce qui nous reste d'.'Eschyle et d'Euripide y pourra rencontrer quelques exemples à joindre à ceux-ci. Quand je dis que ces deux conditions ne sont que pour les tragédies parfaites , je n'entends psis dire que celles où elles ne se rencontrent point soient imparfaites : ce serait les rendre d'une nécessité absolue, et me contredire moi-même. Mais, par ce mot de tragédies parfaites , j'entends celles du genre le plus sublime et le plus touchant ; en sorte que celles qui manquent de l'une de ces deux conditions, ou de toutes les deux, pourvu qu'elles soient régulières, à cela près ne laissent pas d^ètre parfaites en leur genre , liien qu'elles demeurent dans un rang moins élevé, et n'approchent pas de la beauté et de l'éclat des autres, si elles n'en empruntent de la pompe des vers , ou de la magnificence du spectacle, ou de quelque autre ag renient qui vienne d'ailleurs que du sujet.

SUR LA TUAGEDIK lo,

Dans ces actions tragiques, qui se passent cnlie pioches, il faut considérer si celui qui veut faire périr l'autre le connaît ou ne le connaît pas, et s'il achève ou n'achève pas. La diverse combination' de ces deux manières d'agir forme quatre sortes de tragédies , ;\ (pii notre philosophe attribue divers degrés de perfection. « On connaît celui qu'on veut perdre, et on le fait périr (« en effet, comme Médée tue ses enfants, Clytemnestre « son mari , Oreste sa mère ; » et la moindre espèce est celle-M. « On le fait périr sans le connaître, et on le « recouualt avec déplaisir après l'avoir perdu ; et cela, « dit-il, ou avant la tragédie, comme OEdipe, ou dans (c la tragédie, comme VÀlcmœon d'Astydamas, et Télé- « gonus dans Ulysse blesse , » qui sont deux pièces que le temps n'a pas laissé venir jusqu'à nous ; et cette seconde espèce a quelque chose de plus élevé, selon lui, (pie la première. La troisième est dans le haut degré d'excellence , « quand on est prêt de faire périr un de M ses proches sans le connaître, et qu'on le reconnaît « assez tôt pour le sauver, comme Iphigénie reconnaît « Oreste pour son frère, lor.S([u'ellc devait le sacrifiera ' Diane, et s'enfuit avec lui. » H en cite encore deux aiitn'strxcnq^les, de. Méropc dans Crespkonto, et de Hellé, dont nous ne connaissons ni l'an ni l'autre. 11 condamne entièrement la quatrème espèce de ceux qui connaiss(Mil entreprennent et n'aclièvcut pas, qu'il dit avoir quc/iiui chasc de méchant cl rien de tragique, et en donne [)our exemple /Emon t[ui tire l'épée contre son père dans VA nligone , et ne s'en sert que pour se tuer lui-même. Mais si cette condamnation n'était modifiée, elle s'élenflrait un peu loin, ot envelopperait ni)ii-sculemenl le (id^ mais Cinna. Rudo(/une, Iléracljus, et yicomède.

' Le nioi coml»)ntii.on hV'mH pa.- "nrnr" forme.

40& SECOINI) DISCOURS

Disons donc qu'elle ne doit s'entendre que de ceux qui connaissent la personne qu'ils veulent perdre, et s'en dédisent par un simple changement de volonté , sans aucun événement notable qui les y oblige , et sans aucun manque de pouvoir de leur part'. J'ai déjil marqué cette sorte de dénoûment pour vicieux ; mais quand ils y font de leur côté tout ce qu'ils peuvent , et qu'ils sont empêchés d'en venir à l'effet par quelque puissance supérieure, ou par quelque changement de fortune qui les fait périr eux-mêmes, ou les réduit sous le pouvoir de ceux qu'ils voulaient perdre , il est hors de doute que cela fait une tragédie d'un genre peut-être plus sublime que les trois qu'Aristote avoue ; et que s'il n'en a point parlé, c'est qu'il n'en voyait point d'exemples sur les théâtres de son temps, où ce n'était pas la mode de sauver les bon? par la perte des méchants, à moins que de les souiller eux-mêmes de quelque crime, comme Electre, qui se délivre d'oppression par la mort de sa mère, où elle encourage son frère et lui en facilite les moyens.

L'action de Chimène n'est donc pas défectueuse pour ne perdre pas Rodrigue après l'avoir entrepris , puisqu'elle y fait son possible, etTjue tout ce qu'elle peut obtenir de la justice de son roi , c'est un combat où la victoire de ce déplorable amant lui impose silence. Cinna et son -Emilie ne pèchent point contre la règle en ne perdant point Auguste , puisque la conspiration

I II nous semble qu'on ne peut mieux expliquer ce qu'Aristote a dû entendre. Si un homme commence une action funeste , et ne l'achève pas sans avoir un motif supérieur et tragique qui le force , il n'est alors qu'inconstant et pusillanime ; il n'inspire que le mépris. Il faut, ou que la nature ou la gloire l'arrête, et un tel dénoûment peut faire un très-bel effet; ou bien le crime commencé pat lui est puni avant d'être achevé, et le spe-ctateur est encore plu;? content. (V.)

SUR La TUAGEDIE. 4ù[}

découverte les ou uiet daus T impuissance, et (ju il faudrait qu'ils n'eussent aucune teinture d'humanité, si une clémence si peu attendue ne dissipait toute leui" liaine. Qu'épargne Cléopàtre pour perdre Rodogune? qu'oublie Phocas pour se défaire d'Héraclius? Et si Prusias demeurait le maître, Nicomède n'irait-il pas servir d'otage à Rome, ce qui lui serait un plus rude supplice que la mort? Les deux premiers reçoivent la peine de leurs crimes, et succombent dans leurs entreprises sans s'en dédire; et ce dernier est forcé de reconnaître son injustice après que le soulèvement de son peuple, et la générosité de ce fils qu'il voulait agrandir aux dépens de son aîné, ne lui permettent plus de la faire réussir.

Ce n'est pas démentir Aristote que de l'expliquer ainsi favorablement pour trouver dans cette quatrième man ière d'agir qu'il rebute une espèce de nouvelle tragédie plus l)elleque les trois qu'il recommande, et qu'il leur eût sans doute préférée, s'il l'eût connue. C'est faire honneur à notre siècle sans rien retrancher de l'autorité de ce philosophe; mais je ne sais comment faire pour lui conserver cette autorité, et renverser l'ordre de la préférence qu'il établit entre ces trois espèces. Cependant je pense être bien fondé sur l'expérience à douter si celle qu'il estime la moindre des trois n'est point la plus belle, et si celle qu'il tient la plus belle n'est point la moindre : la raison est que celle-ci ne peut exciter de pitié. Un père y veut perdre son fils sans le connaître, et ne le regarde que comme indifférent, et peut-être comme ennemi : soit qu'il passe pour l'un ou poui l'autre, son péril n'est digne d'aucune commisération, selon Aristote même, et ne fait naître en l'auditeur qu'un certain mouvement de trépidation intérieure, qui le porte à craindre que ce fils no périsse avant ([ua

no SECOND DISCOURS

l'erreur soit découverte, et à souhaiter qu'elle se dvcouvre assez tôt pour l'empêcher de périr; ce qui par,t de l'intérêt qu'on ne manque jamais à prendre dans la fortune d'un homme assez vertueux pour se faire aimer; et, quand cette reconnaissance arrive, elle ne produit qu'un sentiment de conjouissance , de voir arriver la chose comme on le souhaitait.

Quand elle ne se fait qu'après la mort de l'inconnu, la compassion qu'excitent les déplaisirs de celui qui le fait périr ne peut avoir grande étendue , puisqu'elle est reculée et renfermée dans la catastrophe ; mais, lorsqu'on agit à visage découvert , et qu'on sait à qui on en veut, le combat des passions contre la nature, ou du devoir contre l'amour, occupe la meilleure partie du poëme; et de là naissent les grandes et fortes émotions qui renouvellent à tous moments et redoublent la commisération. Pour justifier ce raisonnement par l'expérience, nous voyons que Chimène et Antiochus en excitent beaucoup plus que ne fait OEdipe de sa personne. Je dis de sa personne, parce que le poëme entier en excite peut-être autant que le Cul ou que Rodogune ; mais il en doit une partie à Dircé *, et ce qu'elle en fait naître n'est qu'une pitié empruntée d'un épisode.

Je sais que Vatjnilion est un grand ornement dans les tragédies : Aristote le dit; mais il est certain qu'elle a ses incommodités. Les Italiens l'affectent en la plup:\rt de leurs poëmes, et perdent quelquefois, par rattachement qu'ils y ont, beaucoup d'occasions de sentiments pathétiques qui auraient des beautés plus considérables. Cela se voit manifestement en la MorI de Crhpe"^ , faite par un de leurs plus beaux esprits , Jean-

' 11 ost toujours étonnant que Corneillo ait cru que sa Dirco ait pu faire quelque sensation dans son OEdipe. ( V.)

On ne connaît plus guère /« Mort de Crispe il Consiuntino , 'h- T. 'in-

SUR KA TRAGEDIK. îll

Uaptisto Ghirardelli, et imprimée à Rome en rannéc 1053. 11 n'a pas manqué d'y cacher sa naissance X Constantin, et d'en faire seulement un grand capitaine, ([u'il ne reconnaît pour son iils (pi'aprcs (pi'il l'a fait mourir. Toute celte pièce est si pleine d'esprit et de beaux sentiments, qu'elle eut assez d'éclat pour obliger à écrire contre son auteur, et à la censurer sitôt qu'elle parut. Mais combien cette naissance cachée sans besoin, et contre la vérité d'une histoire connue , lui a-t-ello dérobé de choses plus belles que les brillants dont il a semé cet ouvrage! les ressentiments, le trouble, l'irrésolution et les déplaisirs de Constantin auraient été bien autres à prononcer un arrêt de mort contre son fils que contre un soldat de fortune. L'injustice de sa préoccupation aurait été bien plus sensible à Crispe de la part d'un père que de la part d'un maître; et la qualité de fils , augmentant la grandeur du crime qu'on lui imposait, eût en même temps augmenté la douleur d'en voir un père persuadé : Fauste même aurait eu plus de combats intérieurs pour entreprendre un inceste que pour se résoudre à un adultère; ses remords en auraient été plus animés, et ses désespoirs plus violents. L'auteur a renoncé à tous ces avantages pour avoir dédaigné de traiter ce sujet comme l'a traité de notre temps le père Stéphonius , jésuite , et comme nos anciens ont traité celui d'Hippolyte; et, pour avoir cru l'élever d'un étage plus haut selon la pensée d'Aristote, je ne sais s'il ne l'a point fait tomber au-dessous de ceux que je viens de nommer.

11 y a grande apparence que ce qu'a dit ce philosophe

Baptiste-Philippe Gliirardelli, et pas davantage celle du jésuite Sthépbonius ; mais il est clair qu'il n'y a presque rien de tragique dans cette pièce, si Constantin ne connaît pas son fils ; s'il n'y a point dans eon cœui de combats entie la nature cl la \cngeaneo, ( V, )

de ces divers degrés de perfection pour Ja tragédie avait une entière justesse de son temps , et en la présence de ses compatriotes; je n'en veux point douter : mais aussi je ne puis m' empêcher de dire que le goût de notre siècle n'est point celui du sien sur cette préférence d'une espèce à l'autre , ou du moins que ce qui plaisait au dernier point à ses Athéniens ne plait pas également à nos Français; et je ne sais point d'autre moyen de trouver mes doutes supportables , et de demeurer tout ensemble dans la vénération que nous devons à tout ce qu'il a écrit de la poétique.

Avant que de quitter cette matière , examinons son sentiment sur deux questions touchant ces sujets entre des personnes proches : l'une, si le poëte les peut inventer; l'autre, s'il ne peut rien changer en ce qu'il tire de l'histoire ou de la fable.

Pour la première, il est indubitable que les anciens en prenaient si peu de liberté, qu'ils arrêtaient leurs tragédies autour de peu de familles, parce que ces sortes d'actions étaient arrivées en peu de familles ; ce qui fait dire à ce philosophe que la fortune leur fournissait des sujets, et non pas l'art. Je pense l'avoir dit en l'autre discours. 11 semble toutefois qu'il en accorde un plein pouvoir aux poètes par ces paroles : Ils doivent bien user de ce qui est reçu, ou inventer eux-mêmes. Ces termes décideraient la question, s'ils n'étaient point si généraux; mais, comme il a posé trois espèces de tragédie, selon les divers temps de connaître et les diverses façons d'agir, nous pouvons faire une revue sur toutes les trois , pour jviger s'il n'est point à propos d'y faire quelque distinction qui resserre cette liberté. J'en dirai mon avis d'autant plus hardiment, qu'on ne pourra m'imputer de contredire Aristote, pourvu que je la laisse entière à quelqu'une des trois.

SUR I.A TR \GÉDIE 413

J't'slimc il(»iit', en premier Won, i\nrn celles où l'on se propose de faire périr quelcpi'un que l'on connaît, soit qu'on ach(^ve, soit qu'on soit empêché d'achever, il n'y .a aucune liberté d'inventer la principale action, mais qu'elle doit être tirée de l'histoire ou de la fable '. Ces entreprises contre des proches ont toujours quelque chose de si criminel et de si contraire à la nature, qu'elles ne sont pas croyables, à moins que d'être appuyées sur l'une ou sur l'autre; et jamais elles n'ont cette vraisemblance sans laquelle ce au'on invente ne peut être de mise.

' C'est ici une grande question , s'il est permis d'inventer le sujet d'une tragédie. Pourquoi non? puisqu'on invente toujours les sujets de comédie. Nous avons beaucoup de tragédies de pure invention qui ont eu des succès durables à la représentation et à la lecture. Peut-être mémo ces sortes de pièces sont plus difficiles à faire que les autres. On n'y est pas soutenu par cet intérêt qu'inspirent les grands noms connus dans l'histoire , par le caractère des héros déjà tracé dans l'esprit du spectateur ; il est au fait avant qu'on ait commencé. Vous n'avez nul besoin de l'instruire; et, s'il voit que vous lui donniez une copie fidèle du portrait qu'il a déjà dans la tète, il vous en tient compte. Mais, dans une tragédie où tout est inventé, il faut annoncer les lieux, les temps et les héros ; il faut intéresser pour des personnages dont votre auditoire n'a aucune connaissance. La peine est double; et , si votre ouvrage ne transporte pas l'âme , vous êtes doublement condamné. Il est vrai que le spectateur peut vous dire : Si l'événement que vous me présentez était arrivé , les historiens en auraient parlé. Mais il peut en dire autant de toutes les tragédies historiques dont les événements lui sont inconnus ; ce qui est ignoré, et ce qui n'a jamais été écrit, sont pour lui la même chose ; il ne s'agit ici que d'intéresser :

Inventez des ressorts qui puissent m'attacber.

11 ne faut pas sans doute choquer l'histoire connue, encore moins les mœurs des peuples qu'on met sur la scène. Peignez ces mœurs, rendez votre fable vraisemblable; qu'elle soit touchante et tragique, que le style soit pur, que les vers soient beaux , et je vous réponds que vous réussirez. 'V.)

Je n'ose décider si absolument de Ifi seconde espèce. Qu'un homme prenne (juerelle avec un autre, et que, l'ayant tué, il vienne à le reconnaître pour son père ou pour son frère, et en tombe au désespoir, cela n'a rien que de vraisemblable, et par conséquent on le peut inventer; mais d'ailleurs cette circonstance de tuer son père ou son frère, sans le connaître , est si extraordinaire et si éclatante, qu'on a quelque droit de dire que l'histoire n'ose manquer à s'en souvenir quand elle arrive entre des personnes illustres , et de refuser tout« croyance à de tels événements quand elle ne les marque point. Le théâtre ancien ne nous en fournit aucun exemple qu' Œdipe; et je ne me souviens point d'en avoir vu aucun autre chez nos historiens. Je sais que cet événement sent plus la fable que l'histoire, et que par conséquent il peut avoir été inventé ou entout ou en partie; mais la fable et l'histoire de l'antiquité sont si mêlées ensemble, que, pour n'être pas en péril d'en faire un faux discernement, nous leur donnons une égale autorité sur nos théâtres. Il suffit que nous n'inventions pas ce qui de soi n'est point vraisemblable, et qu'étant inventé de longue main, il soit devenu si bien de la connaissance de l'auditeur, qu'il ne s'effarouche point i\ le voir sur la scène. Toute la métamorphose d'Ovide est manifestement d'invention; on peat en tirer des sujets de tragédies , mais non pas inventer sur ce modèle, si ce n'est des épisodes de même trempe : la raison en est que, bien que nous ne devions rien inventer que de vraisemblable, et que ces sujets fabuleux, comme Andromède et Phaéton, ne le soient point du tout, inventer des épisodes, ce n'est pas tant inventer qu'ajouter à ce qui est déjà inventé; et ces épisodes trouvent une es- })èce de vraisemblance dans leur rapport avec l'action principale; en sorte qu'on peut dire que, supposé que

SUR 1-A TR ACKOIK. n:,

it'la so soit [m ïa'ivv . il s'est jm faire oniiiuc !<• pot'lc le; drcrit.

De lois (•[)iso(los toutefois ne seraient pas propres à un sujet historique, ou de pure invention, |Kircc qu'ils )nanqueraient de rapport avec l'action principale, et seraient moins vraisemblables qu'elle. Les apparitions de Vénus et d'-^ole ont eu bonne grâce dans Andromède ^; mais, si j'avais fait descendre Jupiter pour réconcilier Nicomède avec son père, ou Mercure pour révéler à Auguste la conspiration de Cinna, j'aurais fait révolter tout mon auditoire, et cette merveille aurait détruit toute la croyance que le reste de l'action aurait obtenue. Ces dénoùments par des dieux de machine sont fort fréquents chez les Grecs , dans des tragédies qui paraissent historiques, et qui sont vraisemblables, à cela près : ausst-Aristote ne les condamne pas tout à fait, et se contente de leur préférer ceux qui viennent du sujet. Je ne sais ce qu'en décidaient les Athéniens, qui étaient leurs juges; mais les deux exemples que je viens de citer montrent suffisamment qu'il serait dangereux pour nous de les imiter en cette sorte de licence. On me dira que ces apparitions n'ont garde de nous plaire, parce que nous en savons manifestement la fausseté, et qu'elles choquent notre religion, ce qui n'arrivait pas chez les Grecs : j'avoue qu'il faut s'accommoder aux mœurs de l'auditeur, et, à plus forte raison, à sa croyance; mais aussi doit- on m'accordcr que nous avons du moins autant de foi pour l'apparition des anges et des saints que les anciens en avaient pour celle de leur Apollon et de leur Mercure : cependant qu'aurait-on dit si , pour démêler Iléraclius d'avec Martian, après la mort de Phocas, je me fusse servi

' Pas SI bonne gi'ûce ! ( V. )

410 SECOiND DISCOURS

d'un ange '? Ce poëme est entre des chrétiens , et cetle apparition y aurait eu autant de justesse que celle des dieux de l'antiquité dans ceux des Grecs; c'eût été néanmoins un secret infaillible de rendre celui-là ridicule , et il ne faut qu'avoir un peu de sens commun pour en demeurer d'accord. Qu'on me permette donc de dire avec Tacite : Nonomnia apud priores meliora, sed nostra quoque œtas multa laudis et artium imitanda posteris tuUt.

Je reviens aux tragédies de cette seconde espèce , où l'on ne connaît un père ou un fils qu'après l'avoir fait périr; et, pour conclure en deux mots après cette digression, je ne condamnerai jamais personne pour en avoir inventé ^ ; mais je ne me le permettrai jamais.

Celles de la troisième espèce ne reçoivent aucune difficulté : non-seulement on les peu^inventer, puisque tout y est vraisemblable , et suit le train commun des affections naturelles, mais je doute même si ce ne serait point les bannir du théâtre que d'obliger les poëtes à en prendre les sujets dans l'histoire. Nous n'en voyons

' Nous avouons ingénument que nous aimerions presque autant un ange descendant du ciel que le froid procès par écrit qui suit la mort de Pbocas , et qu'on débrouille à peine par une ancienne lettre de l'impératrice Constantine , lettre qui pourrait encore produire bien des contestations. Louis Racine , fils du grand Racine , a très-bien remarqué les défauts de ce dénoûmcnt d'HérafZiiis, et de cette reconnaissance qui se fait après la catastrophe. Nous avons toujours été de son avis sur ce point ; nous avons toujours pensé qu'un dénouement doit être clair, naturel, touchant; qu'il doit être , s'il se peut, la plus belle situation de la pièce. Toutes ces beautés sont réunies dans Ci)nia. Heureuses les pièces où tout parle au cœur, qui commencent naturell.:«ient, et qui finissent de même ! ( V. )

2 Nous ne voyons pas pourquoi Corneille ne se serait pas permis une tragédie dans laquelle un père reconnaîtrait un fils après l'avoir fait périr. Il nous semble qu'un tel sujet pourrait produire un très-beau cinquième acte : il inspirerait cette crainte et cette pitié qui sont l'âme du spectacle ti'agique. ( V. )

SUR \.\ THAGEDTi:. ht

pointtle cette nature chez les Grecs, qui naifiit la iniiir d'avoir été inventés par leurs auteurs : il se peut faire que la fable leur en ait prêté quelques-uns. Je n'ai pas les yeux assez pénétrants pour percer de si épaisses obscurités , et déterminer si l'Iphigénie in Tauris est de l'invention d'Euripide , comme son Hélène et son Ion , ou s'il l'a prise d'un autre; mais je crois pouvoir dire qu'il est très-malaisé d'en trouver dans l'histoire, soit que de tels événements n'arrivent que très-rarement, soit (ju'ils n'aient pas assez d'éclat pour y mériter une place : celui de Thésée, reconnu par le roi d'Athènes, son père, sur le point qu'ill'allait faire périr, est le seul dont il me souvienne. Quoi qu'il en soit, ceux qui aiment à les mettre sur la scène peuvent les inventer sans crainte de la censure : ils pourront produire par là quelque agréable suspension dans l'esprit de l'auditeur; mais il ne faut pas qu'ils se promettent de lui tirer beaucoup de larmes.

L'autre question, s'il est permis de changer quelque chose aux sujets qu'on emprunte de l'histoire ou de la fable, semble décidée en termes assez formels par Aristote, lorsqu'il dit « qu'il ne faut point changer c( les sujets reçus ', et que Clytemnestre ne doit point « être tuée par un autre qu'Oreste, ni Ériphyle par un « autre qu'Alcmaeon. » Cette décision peut toutefois recevoir quelque distinction et quelque tempérament. Il est constant que les circonstances, ou, si vous l'aimez mieux, les moyens de parvenir à l'action, demeurent en notre pouvoir : l'histoire souvent ne les marque

' Nous pensons qu'on poun-ait changer quelque circonstance principale dans les sujets reçus , pourvu que ces circonstances cliangées augmentassent rintérét, loin de le diminuer :

Quidlibi'f aiidcfiili frmprrfuil irqiia potcstas.

OOHiMiILLK. — T. 11.

418 SKCOND DISCOURS

pas, ou en rapporte si peu , qu'il est besoin «l'y suppléer pour remplir le poëme ; et même il y a quelque apparence de présumer que la mémoire de Fauditeur qui les aura lues autrefois ne sV sera pas si fort attachée qu'il s'aperçoive assez du changement que nous y aurons fait, pour nous accuser de mensonge; ce qu'il ne manquerait pas de faire , s'il voyait que nous changeassions l'action principale. Cette falsification serait cause qu'il n'ajouterait aucune foi à tout le reste; comme, au contraire, il croit aisément toutcercstequand il le voit servir d'acheminement à l'effet qu'il sait véritable , et dont l'histoire lui a laissé une plus forte impression. L'exemple de la mort de Clytemnestre peut servir de preuve à ce que je viens d'avancer; Sophocle et Euripide l'ont traitée tous deux, mais chacun avec un nœud et un dénoûmenttout à fait différents l'un de Tau- Ire; et c'est cette différence qui empêche que ce ne soit la même pièce, bien que ce soit le même sujet, dont ils ont conservé l'action principale. Il faut donc la conserver comme eux; mais il faut examiner en même temps si elle n'est point si cruelle ou si difficile à représenter qu'elle puisse diminuer quelque chose de la croyance que l'auditeur doit à l'histoire, et qu'il veut bien donner à la fable, en se mettant à la place de ceux qui l'ont prise pour une vérité. Lorsque cet inconvénient est à craindre, il est bon de cacher l'événement à la vue, et de le faire savoir par un récit qui frappe moins que le spectacle, et nous impose plus aisément.

C'est par cette raison qu'Horace ne veut pas que Médée tue ses enfants, ni qu'Atrée fasse rôtir ceux de Thyeste, à la vue du peuple. L'horreur de ces actions engendre une répugnance à les croire , aussi bien que la métamorphose de Progné en oiseau, et de Cadmus en serpent, dont la représentation, presque impossible.

SDH LA THACKOIK. 4 in

cxcik l;i mùmc incrédulité (jii.uicl ou la liasartl(! aiiv yeux du spectateur :

' Quodcumque oslendis mihisic, incredulits odi.

Je passe plus outre : et, pour exténuet ou retrancher cette horreur dangereuse d'une action historique, je voudrais la faire arriver sans la participation du premier acteur, pour qui nous devons toujours ménager la faveur de l'auditoire. Après que Cléopàtre eut tué Séleucus, elle présenta du poison à son autre fils Antiochus, à son retour do la chasse; et ce prince, soupçonnant ce qui en était, la contraig-nit de le prendre, et la força à s'empoisonner. Si j'eusse fait voir cette action sans y rien changer, c'eût été punir un parricide par un autre parricide ; on eût pris aversion pour Antiochus; et il a été bien plus doux de faire qu'elle-même , voyant que sa haine et sa noire perfidie allaient être découvertes, s'empoisonne dans son désespoir, à dessein d'envelopper ces deux amants dans sa perte, en leur ôtant tout sujet de défiance. Cela fait deux effets. La punition de cette impitoyable mère laisse un plus fort exemple, puisqu'elle devient un effet de la justice du ciel, et non pas de la vengeance des hommes; d'autre

' Mcdée ne doit point tuer ses enfants devant des mères qui sV.nfui- ' raient d'horrcur ; un tel spectacle révolterait des cannibales et des inquisiteurs même. Cadmus ne peut guère être cliangé en serpent qu'à rOpéra. Nous aurions souhaité qu'Horace eût dit avcnor, et odi, au lieu de incredulus odi ; car le sujet de ces pièces étant connu ci reçu de tout le monde , la fable passant pour une vérité , le spectateur n'est point imredulus : mais il est révolté, il recule, il fuit à l'aspect de deux ligures d'enfants qu'on met à la broche. A l'égard de la métamorphose de Cadmus en serpent, et de Progné en hirondelle, c'étaient encore des fables qui tenaient lieu d'histoire ; mais l'exécution de ces prodiges serait d'une telle difficulté , et l'exécution même la plus heureuse serait si puérile et si ridicule , qu'elle ne pourrait amuser que des enfants et des vieilles imbérilos. ( V. )

côté, Antiochus ne perd rien de la compassion et de l'amitié qu'on avait pour lui, qui redoublent plutôt qu'elles ne diminuent; et enfin l'action historique s'y trouve conservée malgré ce changement, puisque Cléopâtre périt par le même poison qu'elle présente à Antiochus.

Phocas était un tyran, et sa mort n'était pas un crime ; cependant il a été sans doute plus à propos de la faire arriver par la main d'Exupère que par celle d'Héraclius. C'est un soin que nous devons prendre de préserver nos héros du crime tant qu'il se peut, et les exempter même de tremper Leurs mains dans le sang, si ce n'est en un juste combat. J'ai beaucoup osé dans Nicomède : Prusias son père l'avait voulu faire assassiner dans son armée ; sur l'avis qu'il en eut par les assassins mêmes , il entra dans son royaume, s'en empara, et réduisit ce malheureux père à se cacher dans une caverne, où il le fit assassiner lui-même. Je n'ai pas poussé l'histoire jusque-là; et, après l'avoir peint trop vertueux pour l'engager dans un parricide, j'ai cru que je pouvais me contenter de le rendre maître de la vie de ceux qui le persécutaient, sans le faire passer plus avant.

Je ne saurais dissimuler une délicatesse que j'ai sur la mort de Clytemnestre , qu'Aristote nous propose pour exemple des actions qui ne doivent point être changées : je veux bien avec lui qu'elle ne meure que de la main de son fils Oresîe; mais je ne puis souffrir chez Sophocle que ce fils la poignarde de dessein formé cependant qu'elle est à genoux devant lui, et le conjure de lui laisser la vie. Je ne puis même pardonner à Electre, qui passe pour une vertueuse opprimée dans le reste de la pièce, l'inhumanité dont elle encourage son frère à ce parricide. C'est un fils qui venge son père, mais •c'est sur sa mère (|u'il le venge. Séleucus et Antiochus

SUR LA TUAGKDIK. 121

avaient droit d'en faire autant dans Rodogune ; mais je n'ai osé leur en donner la moindre pensée : aussi notre maxime de faire aimer nos principaux acteurs n'était pas de l'usage des anciens ; et ces républicains avaient une si forte haine des rois, qu'ils voyaient avec plaisir des crimes dans les plus innocents de leur race. Pour rectifier ce sujet à notre mode , il faudrait qu'Orcsle n'tmt dessein que contre yEg-istlie ; qu'un reste de tendresse respectueuse pour sa mère lui en fit remettre la [>unitionaux dieux; que cette reine s'opiniâtrât à la protection de son adultère , et qu'elle se mit entre son fds et lui si malheureusement qu elle reçût le coup que ce prince voudrait porter à cet assassin de son père : ainsi, elle mourrait de la main de son lils, comme le veut Aristote, sans que la barbarie d'Oreste nous fit horreur, comme dans Sophocle, ni que son action méritât des Furies vengeresses pour le tourmenter, puisqu'il demeurerait innocent.

Le même Aristote nous autorise à en user de cette manière, lorsqu'il nous apprend que « le poète n'est pas « obligé de traiter les choses comme elles se sont pas- « sées, mais comme elles ont pu ou dû se j>asser, selon c( le vraisemblable ou le nécessaire \ » 11 répète souvent

» Tout ce que dit ici Corneille , sur l'art de traiter des sujets terribles sans les rendre trop atroces, est digne du père et du législateur du théâtre; et ce qu'il propose sur la manière de sauver l'horreur du parricide d'Oreste et d'Electre est si judicieux , que les poètes qui , depuis lui, ont manié ce sujet, si cher à l'antiquité, se sont absolument conformés aux conseils qu'il donne. A l'égard du conseil d'Aristote , de représenter les événements seion le vraisemblable ou le nécessaire, voici comment nous entendons ces paroles : Choisissez la manière la plus vraisemblable, pourvu qu'elle soit tragique, et non révoltante; et, si vous ne pouvez concilier ces deux choses , choisissez la manière dont b catastrophe doit arriver nécessairement par tout ce qui aura été annoncé dans les premiers actes. Par exemple , vous mettez sur le tlieà-

ces derniers mots, et ne les explique jamais : je tàclierai d'y suppléer au moins mal qu'il me sera possible, et j'espère qu'on me pardonnera si je m'abuse.

Je dis donc premièrement que cette liberté qu'il nous laisse d'embellir les actions historiques par des inventions vraisemblables n'emporte aucune défense de nous écarter du vraisemblable dans le besoin. C'est un privilège qu'il nous donne, et non pas une servitude qu'il nous impose : cela est clair par ses paroles mêmes. Si nous pouvons traiter les choses selon le vraisemblable ou selon le nécessaire , nous pouvons quitter le vraisemblable pour suivre le nécessaire; et cette alternative met en notre choix de nous servir de celui des deux que nous jugerons le plus à propos.

Cette liberté du poëte se trouve encore en termes plus formels dans le vingt-cinquième chapitre, qui contient les excuses ou plutôt les justifications dont il se peut servir contre la censure : a 11 faut, dit-il, qu'il suive « un de ces trois moyens de traiter les choses, et qu'il « les représente ou comme elles ont été , ou comme on « dit qu'elles ont été, ou comme elles ont dû être; » par où il lui donne le choix , ou de la vérité historique , ou de l'opinion commune sur quoi la fable est fondée , ou de la vraisemblance. Il ajoute ensuite : « Si on le re- « prend de ce qu'il n'a pas écrit les choses dans la vé- « rite, quïl réponde qu'il les a écrites comme elles ont c( dû être : si on lui impute de n'avoir fait ni l'un ni a l'autre, qu'il se défende sur ce qu'en publie l'opi- « nion commune, comme en ce qu'on raconte des dieux, <( dont la plus grande partie n'a rien de véritable. » Et un peu plus bas : « Quelquefois ce n'est pas le meil-

tre le malheur d'Œdipe : il faut que ce malheur arrive, voilà le nécessaire. Un vieillard lui apprend qu'il est incestueux et parricide, et lui en doime de funestes preuves ; voilà le vraisemblable. ( V. )

SUR l.A TUAGKDIK ii';î

* Iciirqu'ellessesoientpasséesde la manièpe qu'il lesdé- « crit; néanmoins elles se sont passées effectivement do u cette manière^ » et par conséquent il est hors de faute. Ce dernier passage montre que nous ne sommes point obligés de nous écarter de la vérité pour donner une meilleure forme aux actions de la tragédie par les ornements de la vraisemblance, et le montre d'autant plus fortement qu'il demeure pour constant, par le second de ces trois passages, que l'opinion commune suffit pour nous justifier quand nous n'avons pas pour nous la vérité, et que nous pourrions faire quelque chose de mieux que ce que nous faisons , si nous recherchions les beautés de cette vraisemblance. Nous courons parla quelques risques d'un plus faible succès; mais nous ne péchons que contre le soin que nous devons avoir de notre gloire, et non pas contre les règles du théâtre.

Je fais une seconde remarque sur ces termes de vraisemblable et de nécessaire, dont l'ordre se trouve quelquefois renversé chez ce philosophe, qui tantôt dit selon le nécessaire ou le vraisemblable, et tantôt selon le vraisemblable ou le nécessaire. D'où je tire une conséquence qu'il y a des occasions où il faut préférer le vraisemblable au nécessaire, et d'autres où il faut préférer le nécessaireau vraisemblable. Laraison enestquece qu'on emploie le dernier dans les propositions alternatives y est placé comme pis aller, dont il faut se contenter quand on ne peut arriver à l'autre, et qu'on doit faire effort pour le premier avant que de se réduire au second, où l'on n'a droit de recourir qu'au défaut de ce premier.

Pour éclaircir cette préférence mutuelle du vraisemblable au nécessaire , et du nécessaire au vraisemblable, il faut distinguer deux choses dans les actions qui composent la tragédie. La première consiste en ces aclion.s

niêmes, accompagnées des inséparables circonstances du temps et du lieu ; et l'autre en la liaison qu'elles ont ensemble, qui les fait naître l'une de l'autre. En la première , le vraisemblable est à préférer au nécessaire ; et le nécessaire au vraisemblable, dans la seconde.

Il faut placer les actions où il est plus facile et mieux séant qu'elles arrivent , et les faire arriver dans un loisir raisonnable, sans les presser extraordinairement, si la nécessité de les renfermer dans un lieu et dans un jour ne nous y oblige. J'ai déjà fait voir en l'autre discours que, pour conserver l'unité de lieu, nous faisons parler souvent des personnes dans une place publique, qui vraisemblablement s'entretiendraient dans une chambre: et je m'assure que si on racontait dans un roman ce que je fais arriver dans le Cid, dans Polyeucte, dans Pompée, ou dans le Menteur , on lui donnerait un peu plus d'un jour pour l'étendue de sa durée. L'obéissance que nous devons aux règles de l'unité de jour et de lieu nous dispense alors du vraisemblable, bien qu'elle ne nous permette pas l'impossible; mais nous ne tombons pas toujours dans cette nécessité; et la Suivante, Cinna, Théodore , et Nicomède, n'ont point eu besoin de s'écarter de la vraisemblance à l'égard du temps, comme ces autres poëmes .

Cette réduction de la tragédie au roman est la pierre de touche pour démêler les actions nécessaires d'avec les vraisemblables. Nous sommes gênés au théâtre par le lieu, par le temps, et par les incommodités de la représentation , qui nous empêchent d'exposer à la vue beaucoup de personnages tout à la fois , de peur que les uns ne demeurent sans action, ou ne troublent celle des autres. Le roman n'a aucune de ces contraintes : il donne aux actions qu'il décrit tout le loisir qu'il leur faut pour arriver; il place ceux qu'il fait parler, agir ou rêver.

s un KA TRAGEDIE. il'.,

dans une cliambre, dans une forêt, en place publi<£uc, selon qu'il est plus à propos pour leur action particulière; il a pour cela tout un palais, toute une ville, tout un royaume, toute la terre, où les promener; et s'il fait iU'river ou raconter quelque chose en présence de trente personnes, il en peut décrire les divers sentiments l'un après l'autre. C'est pourquoi iln'ajamais aucune liberté de se départir de la vraisemblance, parce qu'il n'a jamais aucune raison ni excuse légitime pour s'en écarter.

Comme le théâtre ne nous laisse pas tant de facilité de réduire tout dans le vraisemblable, parce qu'il ne nous fait rien savoir que par des gens qu'il expose à la vue de l'auditeur en peu de temps, il nous en dispense aussi plus aisément. On peut soutenir que ce n'est pas tant nous en dispenser, que nous permettre une vraisemblance plus large; mais puisque Aristote nous autorise à y traiter les choses selon le nécessaire, j'aime mieux dire que tout ce qui s'y passe d'une autre façon qu'il ne se passerait dans un roman n'a point de vraisemblancej à le bien prendre , et se doit ranger entre les actions nécessaires.

V Horace en peut fournir quelques exemples : l'unité de lieu y est exacte, tout s'y passe dans une salle. Mais si on en faisait un roman avec les mêmes particularités de scène en scène que j'y ai employées , ferait-on tout passer dans cette salle? A la fm du premier acte, Curiace et Camille sa maîtresse vont rejoindre le reste de la famille, qui doit être dans un autre appartement; entre les deux actes , ils y reçoivent la nouvelle de l'élection des trois Horaces; à l'ouverture du second, Curiace parait dans cette même salle pour l'en congratuler : dans le roman , il aurait fait cette congratulation au même lieu où l'on en reçoit la nouvelle, en présence de toute la famille, et il n'est point vraisentblalde qu'ils

.i26 SECOND DISCOURS

s'écartent eux deux pour celte conjouissance ; mais il est nécessaire pour le théâtre : et, à moins que cela, les sentiments des trois Horaces , de leur père , de leur sœur, de Curiace, et de Sabine, se fussent présentés à faire paraître tous à la fois. Le roman, qui ne fait rien voir, en fût aisément venu à lx)ut; mais sur la scène il a fallu les séparer pour y mettre quelque ordre, et les prendre l'un après l'autre, en commençant par ces deux-ci que j'ai été forcé de ramener dans cette salle sans vraisemblance. Cela passé, le reste de l'acte est tout-à-fait vraisemblable, et n'a rien qu'on fût obligé de faire arriver d'une autre manière dans le roman. A la fin de cet acte, Sabine et Camille , outrées de déplaisir, se retirent du cette salle avec un emportement de douleur, qui vraisemblablement va renfermer leurs larmes dans leur chambre , où le roman les ferait demeurer et y recevoir la nouvelle du combat. Cependant , par la nécessité de les faire voir aux spectateurs, Sabine quitte sa chambre au commencement du troisième acte, et revient entretenir ses douloureuses inquiétudes dans cette salle, où Camille la vient trouver. Cela fait, le reste de cet acte est vraisemblable comme en l'autre ; et , si vous voulez examiner avec cette rigueur les premières scènes des deux derniers, vous trouverez peut-être la même chose, et que le roman placerait ses personnages ailleurs qu'en cette salle, s'ils en étaient une fois sortis, comme ils en sortent à la fin de chaque acte.

Ces exemples peuvent suffire pour expliquer comme on peut traiter une action selon le nécessaire, quand on ne la peut traiter selon le vraisemblable, qu'on doit toujours préférer au nécessaire lorsqu'on ne regarde «lue les actions en elles-mêmes.

11 n'en va pas ainsi de leur liaison qui les fait naître l'une de l'autre : le nécessaire y est à préférer au vrai-

SUR LA TUAGfcDlE. 427

semblable; non que cette liaison ne doive toujours être vraisemblable , mais parce qu'elle est beaucoup meilleure quand elle est vraisemblable et nécessaire toul ensemble. La raison en est aisée à concevoir. Lorsqu'elle n'est que vraisemblable sans être nécessaire, le poëme s'en peut passer, et elle n'y est pas de grande importance ; mais quand elle est \Taisemblable et nécessaire, elle devient une partie essentielle du poëme, qui ne peut subsister sans elle. Vous trouverez dans Cinna des exemples de ces deux sortes de liaisons; j'appelle ainsi la manière dont une action est produite par l'autre. Sa conspiration contre Auguste est causée nécessairement par l'amour qu'il a pour Emilie , parce qu'il la veut épouser^ et qu'elle ne veut se donner à lui qu'à cette condition. De ces deux actions, l'une est vraie, l'autre est vraisemblable, et leur liaison est nécessaire. La bonté d'Auguste donne des remords et de l'irrésolution à Cinna : ces remords et cette irrésolution ne sont causés que \Taisemblablement par cette bonté, et n'ont qu'une liaison vraisemblable avec elle , parce que Cinna pouvait demeurer dans la fermeté et arriver à son but, qui est d'épouser Emilie. 111a consulte dans cette irrésolution : cette consultation n'est que vraisemblable, mais elle est un effet nécessaire de son amour, parce que s'il eût rompu la conjuration sans son aveu , il ne fût jamais arrivé à ce but qu'il s'était proposé; et par conséquent voilà une liaison nécessaire entre deux actions vraisemblables, ou, si vous l'aimez mieux, une production nécessaire d'une action vraisemblable par une autre pareillement vraisemblable.

Avant que d'en venir aux définitions et divisions du vraisemblable et du nécessaire , je fais encore une réflexion sur les actions qui composent la tragédie, et trouve que nous pouvons v on faire entrer de trois

sortes, selon que nous le jugeons à propos : les unes suivent l'histoire, les autres ajoutent à l'histoire, les troisièmes falsifient l'histoire. Les premières sont vraies, les secondes quelquefois vraisemblables et quelquefois nécessaires, et les dernières doivent toujours être nécessaires.

Lorsqu'elles sont vraies , il ne faut point se mettre en peine delà \Taisemblance, elles n'ont pas besoin de son secours. « Tout ce qui s'est fait manifestement s'est pu « faire, dit Aristote, parce que s'il ne s'était pu faire, « il ne se serait pas fait. » Ce que nous ajoutons à l'histoire , comme il n'est pas appuyé de son autorité , n'a pas cette prérogative. «Nous avons une pente naturelle, « ajoute ce philosophe, à croire que ce qui ne s'est point <( fait n'a pu encore se faire ; » et c'est pourquoi ce que nous inventons a besoin de la vraisemblance la plus exacte qu'il est possible pour le rendre croyable.

A bien peser ces deux passages, je crois ne m'éloigner point de sa pensée quand j'ose dire, pour définir le vraisemblable , que c'est « une chose manifestement possible « dans la bienséance , et qui n'est ni manifestement vraie « ni manifestement fausse. » On en peut faire deux divisions, l'une en vraisemblable général et particulier, l'autre en ordinaire et extraordinaire.

Le vraisemblable général est ce que peut faire et qu'il est à propos que fasse un roi, un général d'armée, un amant, un ambitieux, etc. Le particulier est ce qu'a pu ou dû faire Alexandre, César, Alcibiade , compatible avec ce que l'histoire nous apprend de ses actions. Ainsi tout ce qui choque l'histoire sort de cette vraisemblance, parce qu'il est manifestement faux; et il n'est pas vraisemblable que César, après la bataille de Pharsale , se soit remis en bonne intelbgence avec Pompée , ou Auguste avec Antoine après celle d'Actium , l)ica

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