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qu'à parler en termes généraux il soit vraiscmhlabU; que, dans une guerre civile , après une grande bataille, les chefs des partis contraires se réconcilient, principalement lorsqu'ils sont généreux Tun et l'autre.
Cette fausseté manifeste, qui détruit la vraisemblance, se peut rencontrer même dans les pièces qui sont toutes d'invention : on n'y peut falsifier l'histoire, puisqu'elle n'y a aucune part; mais il y a des circonstances, des temps et des lieux qui peuvent convaincre un auteur de fausseté quand il prend mal ses mesures. Si j'introduisais un roi de France ou d'Espagne sous un nom imaginaire, et que je choisisse pour le temps de mcn action un siècle dont l'histoire eût marqué les véritables rois de ces deux royaumes , la fausseté serait toute visible ; et c'en serait une encore plus palpable si je plaçais Rome à deux lieues de Paris , afin qu'on pût y aller et revenir en, un môme jour. 11 y a des choses sur qui le poôte n'a jamais aucun droit : il peut prendre quelque licence sur l'histoire, en tant qu'elle regarde les actions des particuliers, comme celle de César ou d'Auguste, et leur attribuer des actions qu'ils n'ont pas faites, ou les faire arriver d'une autre manière qu'ils ne les ont faites ; mais il ne peut pas renverser la chronologie pour faire vivre Alexandre du temps de César, et moins encore changer la situation des lieux, ou les noms des royaumes, des provinces, des villes, des montagnes , et des fleuves remarquables. La raison est que ces provinces, ces montagnes, ces rivières, sont des choses permanentes. Ce que nous savons de leur situation était dès le commencement du monde; nous devons présumer qu'il n'y a point eu de changement, à moins que l'histoire ne le marque; et la géographie nous en apprend tous les noms anciens et modernes. Ainsi un homme serait ridicuh.' d'inuiginrr
(jiiC;, du temps d'Abraham, Paris fût au pied des Alpes, ou que la Seine traversât l'Espagne, et de mêler de pareilles grotesques dans une pièce d'invention. Mais l'histoire est des choses qui passent, et qui , succédant les unes aux autres, n'ont que chacune un moment pour leur durée, dont il en échappe beaucoup à la connaissance de ceux qui l'écrivent : aussi n'en peut-on montrer aucune qui contienne tout ce qui s'est passé dans les lieux dont elle parle, ni tout ce qu'ont fait ceux dont elle décrit la vie. Je n'en excepte pas même les Commenlaires de César, qui écrivait sa propre histoire , et devait la savoir tout entière. Nous savons quel pays arrosaient le Rhône et la Seine avant qu'il vint dans les Gaules; mais nous ne savons que fort peu de chose, et peut-être rien du tout, de ce qui s'y est passé avant sa venue. Ainsi nous pouvons bien y placer des actions que nous feignons arrivées avant ce temps-là, mais non pas, sous ce prétexte de fiction poétique et d'éloignement des temps , y changer la distance naturelle d'un lieu à l'autre. C'est de cette façon que Barclay en a usé dans son Argents, où il ne nomme aucune ville ni fleuve de Sicile, ni de nos provinces, que par des noms véritables, bien que ceux de toutes les pei'soimes qu'il y met sur le tapis soient entièrement de son invention, aussi bien que leurs actions.
Aristote semble plus indulgent sur cet article, puis qu'il « trouve le poëte excusable quand il pèche contre « un autre art que le sien, comme contre la médecine « ou contre l'astrologie. » A quoi je réponds « qu'il ne « l'excuse que sous cette condition qu'il arrive par là « au but de son art, auquel il n'aurait pu arriver autrece ment : encore avoue-t-il qu'il pèche en ce cas, et qu'il « est meilleur de ne pécher point du tout. » Pour moi, s'il faut recevoir cette excuse, ie ferais distinction entre
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les arts qu'il peut ignorer sans honte, parce qu'il lui arrive rarement des occasions d'en parler sur son thétïtre, tels que sont la médecine et l'astrologie que je viens do nommer, et les arts sans la connaissance desquels, ou en tout ou en partie, il ne saurait établir de justesse dans aucune pièce, tels que sont la géographie et la chronologie. Comme il ne saurait représenter aucune action sans la placer en quelque lieu et en quelque temps, il est inexcusable s'il fait paraître de l'ignorance dans le choLv de ce lieu et de ce temps où il la place.
Je viens à l'autre division du vraisemblable en ordinaire et extraordinaire ; l'ordinaire est une action qui arrive plus souvent, ou du moins aussi souvent que sa contraire; l'extraordinaire est une action qui arrive, à la vérité, moins souvent que sa contraire, mais qui ne laisse pas d'avoir sa possibilité assez aisée pour n'aller point jusqu'au miracle, ni jusqu'à ces événements singuliers qui servent de matière aux tragédies sanglantes par l'appui qu'ils ont de l'histoire ou de l'opinion commune, et qui ne se peuvent tirer en exemple que pour les épisodes de la pièce dont ils font le corps^ parce qu'ils ne sont pas croyables à moins que d'avoir cet appui. Aristote donne deux idées ou exemples généraux de ce vraisemblable extraordinaire : l'un d'un homme suljtil et adroit qui se trouve trompé par un moins subtil que lui ; l'autre d'un faible qui se bat contre un plus fort que lui et en demeure victorieux, ce qui surtout ne manque jamais à être bien reçu quand la cause du plus simple ou du plus faible est la plus équitable. Il semble alors que la juslice du ciel ait présidé au succès , qui trouve d'ailleurs une croyance d'autant plus facile qu'il répond aux souhaits de l'auditoire, qui s'intéresse toujours pour ceux dont le procédé est le meilleur. Ainsi la victoire du Cid contre le comte se trouverait dans la vraiscm-
blance extraordinaire quand elle ne serait pas vraie. c( Il est vraisemblable, dit notre docteur^ que beaucoup « de choses arrivent contre le \Taisemblable; » et, puisqu'il avoue par là que ces effets extraordinaires arrivent contre la vraisemblance , j'aimerais mieux les nommer simplement croyables, et les ranger sous le nécessaire, attendu qu'on ne s'en doit jamais servir sans nécessité.
On peut m' objecter que le même philosophe dit « qu'au regard de la poésie on doit préférer Fimpos- « sible croyable au possible incroyable % » et conclure de là que j'ai peu de raison d'exiger du vraisemblable, par la définition que j'en ai faite, qu'il soit manifestement possible pour être croyable, puisque, selon Aristote, il y a des choses impossibles qui sont croyables.
Pour résoudre cette difficulté, et trouver de quelle nature est cet impossible croyable dont il ne donne aucun exemple , je réponds qu'il y a des choses impossibles en elles-mêmes qui paraissent aisément possibles, et par conséquent croyables quand on les envisage d'une autre manière. Telles sont toutes celles où nous falsifions l'histoire. Il est impossible qu'elles se soient passées comme nous les représentons, puisqu'elles
' Il nous semble que Corneille aurait pu s'épai-guer toutes les peines qu'il prend pour concilier Aristote avec lui-même. Nous n'entendons point ce que c'est que l'impossible croyable, et le possible incroyable. On a beau donner la torture à son esprit , rimpossil)le ne sera jamais croyable ; l'impossible, selon la force du mot, est ce qui ne peut jamais arriver. C'est abuser de son esprit que d'établh' de telles propositions ; c'est en abuser encore de vouloir les expliquer; c'est vouloir plai^santer de dire que quand une chose est faite , il est impossible qu'elle ne soit pas faite , et qu'on n'y peut rien changer. Ces questions sont de la nature de celles qu'on agitait dans les écoles : Si Dieu pouvait se changer en citrouille, et si, en montant à une échelle, il pouvait se casser le cou. (V.)
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se sont ])ass(k^s ;i\ilrenicnl , <■! (ju il n'csl pas :iu [toiivoii (le Dieu int^Tnc de rien rli.inpT ;ni passé ; mais elles paraissent manifestement possibles quand elles sont dans la vraisemblance génf^ral^, pourvu qu'on les regarde détachées de l'histoire, et qu'on veuille oublier pour (pielque temps ce qu'elle dit de eoniraire à ce que nous inventons. Tout ce qui se passe dans Nicomèdecst impossible, puisque l'histoire porte qu'il fit mourir son père sans le voir, et que ses frères du second lit étaient en otage à Rome lorsqu'il s'empara du royaume. Tout ce qui arrive dans Hémclim ne Test pas moins, puisqu'il n'était pas fils de Maurice , et que , bien loin de passer pour celui de Phocas et être nourri comme tel chez ce tyran , il vint fondre sur lui à force ouverte des bords de l'Afrique, dont il était gouverneur, et ne le vit peutêtre jamais. On ne prend point néanmoins pour incroyal)les les incidents de ces deux tragédies ; et ceux qui savent le désaveu qu'en fait l'histoire la mettent aisément à quartier pour se plaire à leur représentation , parce ([u'ils sont dans la vraisemblance générale, bien (ju'ils manquent de la particulière.
Tout ce que la fable nous dit de ses dieux et de ses métamorphoses est encore impossible, et ne laisse pas d'être croyable par l'opinion commune, et par cette vieille traditive qui nous a accoutumés à en ouïr parler. Nous avons droit d'inventer môme sur ce modèle , et de joindre des incidents également impossibles à ceux que ces anciennes erreurs nous prêtent. L'auditeur n'est point trompé dans son attente quand le titre du poème le prépare à n'y rien voir que d'impossible en effet : il y trouve tout croyable; et cette première supposition faite (ju'il est des dieux , et qu'ils prennent intérêt et font commerce avec les hommes . à quoi il vient tout résolu, il n'a aucune ditjieulté à sf persuader du reste.
h:îI second DLSSOURS
A[)ivs ;i\oir l;\ché d'éclMirtir ce que c'est qut' le vraisemblable, il est temps que je hasarde une définilion du nécessaire dont Arisiote parle tant, et qui seul nous peut autoriser à changer l'histoire et à nous écarter de la vraisemblance. Je dis donc que le nécessaire, en ce qui regarde la poésie, n'est autre chose que le besoin du pacte pour arriver à son but ou pour y faire arriver ses acteurs. Cette définition a son fondement sur les diverses acceptions du mot grec àvotYxaiov, qui ne signifie pas toujours ce qui est absolument nécessaire, mais aussi quelquefois ce qui est seulement utile à parvenir à quelque chose.
Le but des acteurs est divers, selon les divers desseins que la variété des sujets leur donne. Un amant a celui de posséder sa maîtresse; un ambitieux, de s'emparer d'une couronne; un homme offensé, de se venger; et ainsi des autres : les choses qu'ils ont besoin de faire pour y arriver constituent ce nécessaire, quïl faut préférer au vraisemblable, ou, pour parler plus juste, qu'il faut ajouter au vraisemblable dans la liaison des actions , et leur dépendance l'une de l'autre. Je pense m'ôtre déjà assez expliqué là-dessus; je n'en dirai pas davantage.
Le but du poëte est de plaire selon les règles de son art : pour plaire, il a besoin quelquefois de rehausser l'éclat des belles actions et d'exténuer l'horreur des funestes; ce sont des nécessités d'embellissement où il peut bien choquer la vraisemblance particulière par quelque altération de l'histoire, mais non pas se dispenser de la générale, que rarement, et pour des choses qui soient de la dernière beauté , et si brillantes , qu'elles éblouissent : surtout il ne doit jamais les pousser au delà de la vraisemblance extraordinaire, parce que ces ornements (ju'il ajoute de sou invention ne sont pas
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criiiic nécossilô absolue, cl (juil Hiit nmiix de s'ni passer tout ;V fait que d'cii j)ar«'i' son [XM-mr ((tnli'c toiilr sorte de vraiseinhlanrc. Pour plaire selon les règles de son art, il a besoin de renfermer son action dans i'nnité de jonr et de lieu ; et, comme cela est d'une nécessité absolue et indispensable, il lui est beaucoup plus permis sur ces deux articles que sur celui des einbcUissements. 11 est si malaisé qu'il se rencontre dans l'histoire ni dans l'imagination des hommes quantité de; ces événements illustres et dignes de la tragédie, dont les délibérations et leurs effets puissent arriver en un môme lieu et en un même jour, sans faire un peu de violence à l'ordre commun des choses, que je ne puis croire cette sorte d»; violence tout à fait condamnable, pourvu qu'elle n'aille pas jusqu'à l'impossil)le : il est de beaux sujets où on n(^ la peut éviter; et un auteur scrupuleux se ]HMvcrait d'une belle occasion de gloire, et le public de beaucoup de satisfaction, s'il n'osait s'enhai'dir à les mettre sur le théâtre, de peur de se voir forcé à les fain; aller pins vite que la vraisemblance ne le permet. Je lui donnerais, en ce cas, un conseil que peut-être il trouverait salutaire : c'est de ne marquer aucun temps préfix dans son poëme , ni aucun lieu déterminé où il pose ses acteurs. L'imagination de l'auditeur aurait plus de liberté lie se laisser aller au courant d<^ l'action, si elle n'élait point fixée par ces marques; <>t il pourrait ne s'apercevoir pas de cette précipitation, si elles ne l'en faisaient souvenir, et n'y appliquaient son esprit malgré lui. Je me suis toujours repenti d'avoir fait dire au roi, dans le Cid, qu'il voulait que Rodrigue se délassât une heure ou deux après la défaite des Maures avant que de combattre don Sanche : je l'avais fait pour montrer que la pièce était dans les vingt-quatre heures; et cela n'a servi qu'à avertir les spectateurs de la contrainte avec laquelle y
l'y ai réduite. Si j'avais fait résoudre ce comljat sans en désigner l'heure, peut-être n'y aurait-on pas pris garde.
Je ne pense pas que, dans la comédie, le poëte ait cette liberté de presser son action , par la nécessité de la réduire dans l'unité de jour. Aristote veut que toutes les actions qu'il y fait entrer soient vraisemblables, et n'ajoute point ce mot, ou nécessaires, comme pour la tragédie. Aussi la différence est assez grande entre les actions de l'une et celles de l'autre ; celles de la comédie partent de personnes communes, et ne consistent qu'en intrigues d'amour et en fourberies , qui se développent si aisément en un jour, qu'assez souvent, chez Plante et chez Térence, le temps de leur durée excède à peine celui de leur représentation : mais, dans la tragédie, les affaires publiques sont mêlées d'ordinaire avec les intérêts particuliers des personnes illustres qu'on y fait paraître ; il y entre des batailles , des prises de villes , de grands périls, des révolutions d'États; et tout cela va malaisément avec la promptitude que la règle nous oblige de donner à ce qui se passe sur la scène.
Si vous me demandez jusqu'où peut s'étendre cette liberté qu'a le poëte d'aller contre la vérité et contre la vraisemblance par la considération du besoin qu'il en <i, j'aurai de la peine à vous faire une réponse précise, j'ai fait voir qu'il y a des choses sur qui nous n'avons .iucun droit ; et , pour celles où ce privilège peut avoir lieu, il doit être plus ou moins resserré, selon (|ue les sujets sont plus ou moins connus*. 11 m'était beaucoup
' Voilà tout h précis de cette dissertation : ne changez rien d'important dans la mort de Pompée , parce qu'elle est connue de tout le monde ; changez , imaginez tout ce qu'il vous plaira dans l'histoire de Pertheritti et de don Sanche d'Aragon , parce que ces gens-là ne sont (ciinus de personne. V. )
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moins permis dans Horace et dans Pompée, dont les liistoircs ne sont ignorées de personne, ([ue dans liodogune et dans Nicomèdc, dont peu de gens savaient les noms avant (jue je les eusse rais sur le th6Atr(\ La seule mesure qu'on y peut prendre , c'est que tout ce qu'on y ajoute à l'histoire , et tous les changements qu'on y appoi'te, ne soient jamais plus incroyables que ce qu'on en conserve dans le même poëme. C'est ainsi qu'il faut entendre ce vers d'Horace touchant les fictions d'ornement :
t'ida votuptatis. causa sint proxima veris ;
et non pas en porter la signification jusqu'à celles qui [)euvent trouver quelque exemple dans l'histoire ou dans la fable , hors du sujet qu'on traite. Le munie Horace décide la question, autant qu'on la peut décider, par cet autre vers avec lequel je finis ce discours :
Dabilurquc Ucentia s iw]>ta pudculcr.
Servons-nous-en donc avec retenue, mais sans scrupule ; et, s'il se peut, ne nous en servons point du tout : il vaut mieux n'avoir point besoin de grâce ([ue don recevoir.