‹ Chefs-d'œuvre dramatiques. Avec les variantes du texte, les examens de pièces, et Les discours sur la poésie dramatique (volume 2)Chapitre 85 sur 201 · TROUPE DE GARDES · texte numérisé non relu

TROUPE DE GARDES

HÉRACLICS.

Je sais qu'en ma prière il aurait peu d'appui ; Et, loin de me donner une inutile peine, Tout ce que je demande à votre juste haine , C'est que de tels forfaits ne soient pas impunis. Perdez Héraclius , et sauvez votre tils : Voilà tout mon souhait et toute ma prière. M'en refuserez-vous ?

PUOCAS.

Tu l'obtiendras entière :

Ton salut en effet est douteux sans sa mort.

MARTI AN

Ah, prince! j'y courrai sans me plaindre du sort; Son indigne rigueur n'est pas ce qui me touche : Mais en ouïr l'arrêt sortir de votre bouche! l'e vous ai mal connu jusques à mon trépas.

HÉRACLIUS

Et même en ce moment tu ne me connais pas. Écoute, père aveugle, et toi, prince crédule, Ce que l'honneur défend que plus je dissimule.

Phocas, connais ton sang et tes vrais ennemis : Je suis Héraclius, et Léonce est ton fils.

MARTI AN

Seigneur, que dites-vous?

HÉRACLIUS

Que je ne puis plus taire Que deux fois Léontine osa tromper ton père ; Et, semant de nos noms un inscnsilile abus, Fit un faux Martian du jeune Héraclius.

ACTK IV, SCKrSK III. i f'J

PUOCAS.

Maurice te dément, lâche ! tu n'as qu'à lire : c( Sous le nom de Léonce Héraclius respire. » Tu fais après cela des contes superflus.

HÉRACLIUS

Si ce billet fut vrai , seigneur, il ne l'est plus.

Tétais Léonce alors, et j'ai cessé de l'être

Quand Maurice immolé n'en a pu rien connaître.

S'il laissa par écrit ce qu'il avait pu voir.

Ce qui suivit sa mort fut hors de son pouvoir.

Vous portâtes soudain la guerre dans la Perse ,

Où vous eûtes trois ans la fortune diverse :

Cependant Léontine , étant dans le château

Heine de nos destins et de notre berceau ,

Pour me rendre le rang qu'occupait votre race ' ,

Prit Martian pour elle, et me mit en sa place.

Ce zèle en ma faveur lui succéda si bien ,

Que vous-même au retour vous n'en connûtes rien ;

Et ces informes traits qu'à six mois a l'enfance ,

Ayant mis entre nous fort peu de différence.

Le faible souvenir en trois ans s'en perdit :

Vous prîtes aisément ce qu'elle vous rendit.

Nous vécûmes tous deux sous le nom l'un de l'aulrc :.

Il passa pour son fils , je passai pour le vôtre ;

Et je ne jugeais pas ce chemin criminel -

Pour remonter sans meurtre au trône paternel.

Mais voyant cette erreur fatale à cette vie

Sans qui déjà la mienne aurait été ravie.

Je me croirais, seigneur, coupable infiniment

Si je souffrais encore un tel aveuglement.

' VvR. (Car, s'il voas en souvient, votre femme était morte;.

A l'empire perdu me sut rouvrir la porte ,

Prit Martian pour elle , et nous cliangiM si bien ,

Ouc vous-même au retour vous n"y connûtes rien. " Vau. Et je n'ai 1)3» jugé le chemin criminel.

tâO HERACLIUS.

Je viens reprendre un nom cpii seul a fait son crime. Conservez votre haine, et changez de victime. Je ne demande rien que ce qui m'est promis : Perdez Héraclius, et sauvez votre fils.

MARTIAN

Admire de quel fils le ciel t'a fait le père, Admire quel effort sa vertu vient de faire , Tyran ; et ne prends pas pour une vérité Ce qu'invente pour moi sa générosité.

( à Hérarlias. )

C'est trop, prince , c'est trop pour ce petit service Dont honora mon bras ma fortune propice : . Je vous sauvai la vie , et ne la perdis pas ; Et pour moi vous cherchez un assuré trépas ! Ah ! si vous m'en devez quelque reconnaissance , Prince, ne m'ôtez pas l'honneur de ma naissance. Avoir tant de pitié d'un sort si glorieux. De crainte d'être ingrat, c'est m'ôtre injurieux.

PHOCAS

En quel trouble me jette une telle dispute !

A quels nouveaux malheurs m'expose-t-elle en butte !

Lequel croire, Exupère, et lequel démentir?

Tombé^je dans Terreur, ou si j'en vais sortir ?

Si ce billet est \Tai, le reste est vraisemblable.

Mais qui sait si ce reste est faux ou véritable?

PHOCAS

Léontine deux fois a pu tromper Phocas.

EXUPÈRE

Elle a pu les changer, et ne les changer pas : Et plus que vous, seigneur, dedans l'inquiétude . Je ne vois que du troulDle et de l'incertitude.

UÉRACLIUS.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que je sais qui je suis .

ACTK IV, SCKNK lll. i.i

Vous voyez (iiiels effets en ont été produits.

nci)iiis [)liis lie (juatrc ans vous voyez (jnellc adiesse

J'apporte à rejeter riiymcn de la princesse,

(Jù sans doute aisément mon cœur eût consenti ' ,

Si Léontine alors ne m'en eût averti.

MARTI AN

Léontine?

UÉllACLIUS.

Elle-même.

MAIITIAN.

Ah , ciel ! quelle est sa ruse i Martian aime Eudoxe, et sa mère l'abuse. Par riiorreur d'un hymen qu'il croit incestueux , De ce prince à sa fdle elle assure les vœiLX ; Et son ambition, adroite à le séduire, Le plonge en une erreur dont elle attend l'empire.

Ce n'est que d'aujourd'hui que je sais qui je suis : Mais de mon ignorance elle espérait ces fruits, Et me tiendrait encor la vérité cachée , Si tantôt ce billet ne l'en eût arrachée.

PUOCAS.

La méchante Fabuse aussi bien que Phocas.

EXUPÈRE

Elle a pu l'abuser, et ne l'abuser pas.

PUOCAS.

Tu vois comme la tille a part au stratagème '.

KXUPÈIIE.

Et (jue la mère a pu l'abuser elle-même.

PHOCAS

Que de pensers divers! qu(^ de soucis lloflants!;

' V\H. Où pcut-ètrc aisément mon cœur eût consenti. ' Vau. Vois-tu lias nue la lillc a part au strata^i'iuc ' t\ii'i;r.K.

Je voib i)u'elle a |iu trop l'aliusui cllc-uiciai.

I^L' HERACLIUS

EXUPÈRE

Je vous en tirerai , seigneur, dans peu de temps .

PHOCAS

Dis-moi, tout est-il prêt pour ce juste supplice?

EXUPÈllE.

Oui, si nous connaissons le vrai fils de Maurice.

HERACLIUS

Pouvez-vous en douter après ce que j'ai dit?

MARTI AN

Donnez-vous à Terreur encor quelque crédit ' ?

HERACLIUS, àMartian.

Ami, rends-moi mon nom : la faveur n'est pas grande; Ce n'est que pour mourir que je te le demande. Reprends ce triste jour que tu m'as racheté , Ou rends-moi cet honneur que tu m'as presque ôté.

MARTI AN

Pourquoi , de mon tyran volontaire victime , Précipiter vos jours pour me noircir d'un crime -? Prince, qui que je sois, j'ai conspiré sa mort. Et nos noms au dessein donnent un divers sort . Dedans Héraclius il a gloire solide , Et dedans Martian il devient parricide.

Pusqu'il faut que je meure illustre, ou criminel, Couvert ou de louange , ou d'opprobre éternel , Ne souillez point ma mort, et ne veuillez pas faire Du vengeur de l'empire un assassin d'un père.

HERACLIUS

Mon nom seul est coupable, et, sans plus disputer. Pour te faire innocent tu n'as qu'à le quitter. 11 conspira lui seul, tu n'en es point complice. Ce n'est qu 'Héraclius qu'on envoie au supplice :

■ Vah. injiuit'z-voiis au inciisoiise encor iiuelciuc crédit '^ Vab. \oub Idiic uialheui eux pour me uoircir d'un tiiuR' '

ACTK IV, SCKNK III. I5.î

Sois son lils, tu vivras.

MARTIAN

Si je l'avais été.

Seigneur, ce traître en vain m'aurait sollicité; Et, lorsque contre vous il m'a fait entreprendre ' , I^a nature en secret aurait su m'en défendre.

IIKRACLIUS.

Apprends donc qu'en secret mon cœur t'a prévenu .l'ai voulu conspirer, mais on m'a retenu; Et dedans mon péril Léontine timide...

MARTIAN

N'a pu voir Martian cojn mettre un parricide.

HÉRACLIUS

Toi , que de Pulchérie elle a fait amoureux ,

Juge sous les deux noms ton dessein et tes feux.

Elle a rendu pour toi l'un et l'autre funeste,

Martian parricide, Héraclius inceste.

Et n'eût pas eu pour moi d'horreur d'un grand l'ortkil ,

Puisque dans ta personne elle en pressait l'clTet.

Mais elle m'empêchait de hasarder ma tète ' ,

Espérant par ton bras me livrer ma conquête.

Ce favorable aveu dont elle t'a séduit

T'exposait aux périls pour m'en donner le fruit ;

Et c'était ton succès qu'attendait sa prudence.

Pour découvrir au peuple ou cacher ma naissance.

PUOCAS.

Hélas ! je ne puis voir qui des deux est mon fils ; Et je vois que tous deux ils sont mes ennemis En ce piteux état quel conseil dois-je suivre? J'ai craint un ennemi, mon bonheur me le livre;

' Vah. Et lois(|uc contre un |)tre il nia lait entirpriMuIrc. Vah. Mais |imir(|uoi hasarder? (loiininoi rien cntrciin-nclre , Qnand d'une heureuse erreur je devais loul allendre? (/était là sa ruisun , lout ce qui t'a séduM.

lôJ IIKHACFJUS.

Je sais que de mes mains il ne peut se sauv»'r,

Je sais que je le vois, et ne puis le trouver \

La nature tremblante^ incertaine, étonnée ,

D'un nuage confus couvre sa destinée :

L'assassin sous cette ombre échappe à ma rigueur,

Et, présent à mes yeux, il se cache en mon cœur.

Martian , à ce nom aucun ne veut répondre ,

Et l'amour paternel ne sert qu'à me confondre.

Trop d'un Héraclius en mes mains est remis;

Je tiens mon ennemi , mais je n'ai plus de fils.

Que veux-tu donc , nature , et que prétends-tu faire ?

Si je n'ai plus de fils, puis-je encore être père?

De quoi parle à mon cœur ton murmure imparfait ?

Ne me dis rien du tout, ou parle tout à fait.

Qui que ce soit des deux que mon sang ait fait nailre ,

Ou laisse-moi le perdre , ou fais-le-moi connaître.

0 toi , qui que tu sois , enfant dénaturé , Et trop digne du sort que tu t'es procuré, Mon trône est-il pour toi plus honteux qu'un supplice? 0 malheureux Phocas ! ô trop heureux Maurice ! Tu recouvres deux fils pour mourir après toi , Et je n'en puis trouver pour régner après moi ! Qu'aux honneurs de ta mort je dois porter envie , Puisque mon propre fils les préfère à sa vie !

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