ACTE 11, SCÈ>E
' Sur les bords de Fesquif sa tète enfin penchée % Par le traître Septime indignement tranchée. Passe au bout d'une lance en la main d'Achillas, Ainsi qu'un grand trophée après de grands combats ; On descend, et pour comble à sa noire aventure ' On donne à ce héros la mer pour sépulture \ Et le tronc sous les flots roule dorénavant Au gré de la fortune, et de l'onde, et du vent. La triste Cornélie, à cet affreux spectacle % Par de long cris aigus tâche d'y mettre obstacle. Défend ce cher époux de la voix et des yeux ; Puis, n'espérant plus rien, lève les mains aux cieux ; Et, cédant tout à coup à la douleur plus forte , Tombe, dans sa galère, évanouie ou morte \ Les siens en ce désastre, à force de ramer, L'éloignent de la rive, et regagnent la mer ". Mais sa fuite est mal sure : et l'infâme Septime Uni se voit dérober la moitié de son crime , Afin de l'achever, prend six vaisseaux au port ,
' biiT. Septimius retegit scisso velamine vultus ,
CoUaque in obliquo ponit languentia rostro ,
Tune nervos venasque secat
Vindicat hoc Pharius dextra gestare satelles. ^ Vah. Sa tête sur les bords de la barque penchée. ' Vak. Et pour combler enfin sa tragique aventure. ■» Imit, Littora Pompeium feriunt, truncusque vadosis
Hune Uluc jactatur aquis.
' V'AR. A ce spectacle affreux la triste Cornélie....
Dieux 1 en quels déplaisirs est-elle ensevelie?
ACHORÉE
Ayant toujoifrs suivi ce cher époux des yeux . Je l'ai vue élever ses tristes mains aux cieux ; Puis , cédant aussitôt à la douleur plus forte , Tomber, dans sa galère , évanouie ou morte.
** Imit Interque suorum
Lapsa manus lapitur trepkla fugicntc caiina. ■ Yak. L'éloignent du rivage, et regagnent la mer.
Et poursuit sur les eaux Pompée après sa mort.
Cependant Achillas porte au roi sa conquête : Tout le peuple tremblant en détourne la tète ; Un effroi général offre à F un sous ses pas Des abîmes ouverts pour venger ce trépas ; L'autre entend le tonnerre; et chacun se ligure * Un désordre soudain de toute la nature, Tant l'excès du forfait, troublant leurs jugements, Présente à leur terreur l'excès des châtiments!
Philippe, d'autre part, montrant sur le rivage Dans une àme servile un généreux courage, Examine d'un œil et d'un soin curieux Où les vagues rendront ce dépôt précieux . l*our luirendre, s'ilpeut, ce qu'aux morts on doit rendic, Dans quelque urne chétive en ramasser la cendre , Et d'un peu de poussière élever un toml>cau A celui qui du monde eut le sort le plus beau. Mais comme vers l'Afrique on poursuit Cornélie, On voit d'ailleurs César venir de Thessalie : Une flotte paraît, qu'on a peine à compter...
CLÉOPATRE
C'est lui-même, Achorée, il n'en faut point (IouUm-. Tremldez. tremldez, méchants, voici venir la f()u<lic; (^léopàtrè a de quoi vous mettre tous en poudre : Cé.sar vient, elle est reine, et Pompée est vengé ; La tyrannie est bas, et le sort a changé.
Admirons cependantle destin des grands hommes. Plaignons-les, et par eux jugeons ce ({ue nous somiues,
Ce prince d'un sénat maître de T uni mis. Dont le boidieur semblait au-dessus du rcxrrs , Lui, que sa Piomr ;« \ u, ]>lus craint i\\iv Ir loinuMic ,
' V \u. L'auUc nilciid le iMiiiinrc. et lautit- se (if;ur< . ^ V\i;. IH; i|ui VUrm sriiihlail clu' aii-ilrssii> ilii n'Vfis.
actp: 11, SCE.NE m. u?
Trioinplicr en trois fois des trois parts de la terre, Et qui voyait encore en ces derniers hasards L'un et l'autre consul suivre ses étendards; Sitôt que d'un malheur sa fortune est suivie , l^es monstres de l'Egypte ordonnent de sa vie : On voit un Achillas, un Septime, un Photin, Arbitres souverains d'un si noble destin; Tn roi qui de ses mains a reçu la couronne A ces pestes de cour lâchement l'abandonne. Ainsi tinit Pompée; et peut-être qu'un jour <]ésar éprouvera même sort à son tour.
Rendez l'augure faux, dieux qui voyez mes In nues, Et secondez partout et mes vœux et ses armes !
CUARMION.
Madame, le roi vient, qui pourra vous ouïr. SCÈNE 111.
PÏOLOMÉE, CLÉOPATRE, CHARMION.
PTOLOMÉE
Savez-vousle bonheur dont nous allons jouir, Ma sœur?
CLÉOPATRE
Oui, je le sais, le grand César arrive : Sous les lois de Photin je ne suis pluj captive.
PTOLOMÉE
Vous haïssez toujours ce fidèle sujet?
CLÉOPATRE
Non , mais en liberté je ris de son projet.
PTOLOMÉE
Quel projet faisait-il dont vous puissiez vous plaindre?
CLÉOPATRE
J'en ai souffert beaucoup, et j'avais plus à craindre. Un si grand politique; est capable de tout;
Et vous donnez les mains à tout ce qu'il résout.
PTOLOMÉE
Si je suis ses conseils, j'en connais la prudence.
CLÉOPATRE
Si j'en crains les effets, j'en vois la violence.
PTOLOMÉE
IN)ur le bien de l'État tout est juste en un roi.
CLÉOPATRE
(le genre de justice est à craindre pour moi ; Après ma part du sceptre, à ce titre usurpée , 11 en coûte la vie et la tète à Pompée.
PTOLOMÉE
Jamais un coup d'État ne fut mieux entrepris. Ee voulant secourir. César nous eût surpris ; Vous voyez sa vitesse ; et l'Egypte , troublée , Avant qu'être en défense en serait accablée ; Mais je puis maintenant à cet heureux vainqueur Offrir en sûreté mon trône et votre cœur.
CLÉOPATRE
.le ferai mes présents, n'ayez soin que des vôtres, Et dans vos intérêts n'en confondez point d'autres.
PTOLOMÉE
I^s vôtres sont les miens, étant de même sang.
CLÉOPATRE
Vous pouvez dire encore , étant de môme rang, Étant rois l'un et l'autre ; et toutefois je pense Oue nos deux intérêts ont quelque différence.
PTOLOMÉE
Oui, ma sœur ; car l'État, dont mon cœur est coniciil Sur quelques bords du Nil à grand'peine s'étend : Mais César, à vos lois soumettant son courage, Vous va faire régner sur le Gange et le Tage.
CLÉOPATRE
J'ai de raniijilion, mais je; la sais régler :
ACTK II, SCENE ÏIÏ. 4J9
Elle peut nvébloair, et non pas m'aveugler.
Ne parlons point ici du Tage ni du Gange ;
Je connais ma portée, et ne prends point le change.
PTOLOMÉE
L'occasion vous rit, et vous en userez.
CLEO PATRE.
Si je n'en use bien, vous m'en accuserez.
PTOLOMÉE
J'en espère l)eaueoup, vu l'amour qui l'engage.
CLÉOPATRE
Vous la craignez peut-être encore davantage ; Mais, quelque occasion qui me rie aujourd'hui, N'ayez aucune peur, je ne veux rien d'autrui ; Je ne garde pour vous ni haine ni colère ; Et je suis bonne sœur, si vous n'êtes bon frère.
PTOLOMÉE
Vous montrez cependant un peu bien du mépris.
CLÉOPATRE
Le temps de chaque chose ordonne et fait le prix.
PTOLOMÉE
Votre façon d'agir le fait assez connaître.
CLÉOPATRE
Le grand César arrive, et vous avez un maître.
PTOLOMÉE
Il l'est de tout le monde, et je l'ai fait le mien.
CLÉOPATRE
Allez lui rendre hommage, et j'attendrai le sien. Allez, ce n'est pas trop pour lui que de vous-même : Je garderai pour vous l'honneur du diadème. Photin vous vient aider à le bien recevoir; Consultez avec lui quel est votre devoir.