AU LECTEUR
Bien que cette comédie soit de Tinvention de Lope do Vega ' , je ne vous la donne point dans le même ordre que je vous ai donné le Cid et Pompée, dont en l'un vous avez vu les vers espagnols , et en l'autre les latins , que j'ai traduits ou imités de Guillem de Castro et de Lucain. Ce n'est pas que je n'aie ici emprunté beaucoup de choses de cet admirable original; mais, comme j'ai entièrement dépaysé les sujets pour les habiller à la française , vous trouveriez si peu de rapports entre l'Espagnol et le Français, qu'au lieu de satisfaction vous n'en recevriez que de l'importunité.
Par exemple, tout ce que je fais conter à notre Menteur des guerres d'Allemagne , où il se vante d'avoir été , l'Espagnol le lui fait dire du Pérou et des Indes , dont il fait le nouveau revenu ; et ainsi de la plupart des autres incidents, qui , bien qu'ils soient imités de l'original , n'ont presque point de ressemblance avec lui pour les pensées , ni pour les termes qui les expriment. Je me contenterai donc de vous avouer que les sujets sont entièrement de lui, comme vous les trouverez dans la vingt et deuxième partie de ses comédies. Pour le reste , j'en ai pris tout ce qui s'est pu accommoder à notre usage; et, s'il m'est permis de dire mon sentiment louchant une chose où j'ai si peu de part, je vous avouerai en même temps que l'invention de celle-ci me charme tellement, que je ne trouve rien à lïion gré qui lui soit comparable en ce genre, ni parmi les anciens, ni parmi les modernes. Elle est toute spirituelle depuis le commencement jusqu'à la fin, et les incidents si justes et si gracieux, qu'il faut être , à mon avis , de bien mauvaise humeur pour n'en approuver pas la conduite, et n'en aimer pas la représentation.
* La pièce espagnole imitée par Ck)meille n'est pas de Lope de Vega. Son véritable auteur est don Juan Ruis de Alarcon. Instruit de sa méprise, Corneille l'a réparée dans V Examen du Menteur. Voyez ci-après cet Examxn^ (Aimé-Martin).
486 hL MEMELK.
Je me déûerais peut-être de Testime extraordinaire que j'ai pour ce poëroe , si je n'y étais confirmé par celle qu'en a faite un des premiers hommes de ce siècle , et qui non-seulement est le protecteur des savantes muses dans la Hollande , mais fait voir encore par son propre exemple que les grâces de la poésie ne sont pas incompatibles avec les plus hauts emplois de la politique et les plus nobles fonctions d'un homme d'État. Je parle de M. de Zuylichem, secrétaire des commandements de monseigneur le prince d'Orange. C'est lui que MM. Heinsius et Balzac ont pris comme pour arbitre de leur fameuse querelle , puisqu'ils lui ont adressé l'un et l'autre leurs doctes dissertations , et qu'il n'a pas dédaigné de montrer au public l'état qu'il fait de cette comédie par deux épigrammes, l'un > français et l'autre latin , qu'il a mis au-devant de l'impression qu'en ont faite les Elzcvicrs, à Leyden. Je vous les donne ici d'autant plus volontiers, que, n'ayant pas l'honneur d'être comui de lui, son témoignage ne ])eut être suspect, et qu'on n'aura pas lieu de m'accuser de beaucoup de vanité pour en avoir fait parade, puisque toute la gloire qu'il m'y donne doit être attribuée au grand Lopc de Vega, que peut-être il ne connaissait pas pour le premier auteur de cette merveille du théâtre.
IN lUivESTANTlSSIMI POET^ GALLIGI COllNELU
.COMŒDIAM, QU.il INSCRIBITL'R MENDAX.
Gravi cottmrno torvu;;, orciiestra truci Uiidum cruentus, GalliiV justiis stnpor, Audivit et vatum decus Cornélius , Laudcni poet.T nutn niereret œiiiici l'ari nitoie et elegantia , fuit Qui dis[)utaret, et negarunl inseii; i:t inos gerendns insciis semei fiiU.
ht, eccc, gessit, mentiendi {^rafia.
Facetiisquc, quas Terentius, pater Anurnitatum, (pias Mcuander, (pias riurum Nectar dcorutii IMantiis cA inortaliuni Si sa'culo reddaiilur, agnoscanl suas ,
' ftfitf/ronimr <•>( .inionid lundii ^;riiif Irniiiiin.
VA quas negare non graventiir non suas. Tandem poëta est : fraude , fuco, fabula , Mcndace scena vindicavil se sibi.
Cui Staj^itae venit in nientem , putas , Quis qua praîivit supputator algebra , Quis cogitavit illud Euclides prior, Probare rem verissimam mendacio ?
CONSTVNTIN, Io4j.
A M. CORNEILLE