ACTE M, SCÈNE Vlll. Cîâ
Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste.
Prends courage^ ma fille, et sache qu'aujourd'hui Ton roi te veut servir de père au lieu de lui.
CHIMÈNE
Sire, de trop d'honneur ma misère est suivie. Je vous l'ai déjà dit, je l'ai trouvé sans vie ' ; Son flanc était ouvert; et, pour mieux m'émouvoir Son sang sur la poussière écrivait mon devoir * ; Ou plutôt sa valeur en cet état réduite. Me parlait par sa plaie, et hâtait ma poursuite *; Et, pour se faire entendre au plus juste des rois , Par cette triste bouche elle empruntait ma voix. Sire, ne souffrez pas que sous votre puissance Règne devant vos yeux une telle licence ; Que les plus valeureux , avec impunité , Soient exposés aux coups de la témérité; Qu'un jeune audacieux triomphe de leur gloire. Se baigne dans leur sang, et brave leur mémoire. Un si vaillant guerrier qu'on vient de vous ravir Éteint, s'il n'est vengé, l'ardeur de vous servir. Enfin mon père est mort; j'en demande vengeance Plus pour votre intérêt que pour mon allégeance. Vous perdez en la mort d'un homme de son rang: Vengez-la par une autre, et le sang par le sang. Immolez , non à moi , mais à votre couronne * ,
' Vab. J'arrivai donc sans force , et le trouvai sans vie ;
Il ne me parla point ; mais pour mieux m'émouvoir,
* Imit. Escribiô en este papel
Con sangre mi obligacion.
^ iMiT. Me hablô
Por la boca de la heiida.
* Var. Sacrifiez don Diègue et toute sa famille
A vous , k votre peuple , à toute la Castille. Le soleil , qui voit tout , ne voit rien sous les cieux Qui vous puisse payer un sing si précieux. t:oii>Eiixe. — T. i. il
€.c. LE CÏD.
Mais à votre grandeur, mais à votre personne; Immolez, dis-je, sire, au bien de tout l'État Tout ce qu'enorgueillit un si grand attentat.
Don Diègue, répondez.
D. DIÈGUE
Qu'on est digne d'envie Lorsqu'en perdant la force on perd aussi la vie ' ! Et qu'un long âge apprête aux hommes généreux Au bout de leur carrière , un destin malheureux ! Moi, dont les longs travaux ont acquis tant de sioire Moi, que jadis partout a kiivi la victoire. Je me vois aujourd'hui, pour avoir trop vécu, Recevoir un affront et demeurer vaincu.
Ce que n'a pu jamais combat, siège, embuscade. Ce que n'a pu jamais Aragon ni Grenade , Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux , Le comte en votre cour Ta fait presque à vos yeux ', Jaloux de votre choix, et fier de l'avantage Que lui donnait sur moi Timpuissance de l'Age. Sire, ainsi ces cheveux blanchis sous le harnois Ce sang pour vous servir prodigué tant de fois, Ce bras, jadis l'effroi d'une armée ennemie. Descendaient au tombeau tout chargés d'infamie, Si je n'eusse produit un fils digne de moi , Digne de son pays, et digne de son roi. Il m'a prêté sa main , il a tué le comte; Il m'a rendu l'honneur, il a lavé ma honte. Si montrer du courage et du ressentiment,
' Var. Quand avctquc la iorrc on ponl aussi la vir ,
Sire ; et que IVifio apporte aux liornni(»s Kciit'reux
Avec<|uc sa faildcsse , un destin miUicuniu ! ' A'AR. I/orgueil, dans votre cour, la fait, presnuc à vos yeux ,
Et souillé sans respect llionneur de ma vieillesse ,
Avantagé de l'âge , et fort de ma faiblesse.