ACTE III, SCENE IV
Je l'ai vu, j'ai vengé mon honneur et mon père ;
Je le ferais encor si j'avais à le faire :
Ce n'est pas qu'en effet, contre mon père et moi *,
Ma flamme assez longtemps n'ait combattu pour toi ;
Juge de son pouvoir : dans une telle offense
J'ai pu délibérer si j'en prendrais vengeance * .
Réduit à te déplaire , ou souffrir un affront ,
J'ai pensé qu'à son tour mon bras était trop prompt * ,
Je me suis accusé de trop de violence ;
Et ta beauté, sans doute , emportait la balance *,
A moins que d'opposer à tes plus forts appas ^
Qu'un homme sans honneur ne te méritait pas;
Que malgré cette part que j'avais en ton àme ,
Qui m'aima généreux me haïrait infâme ;
Qu'écouter ton amour, obéir à sa voix,
C'était m'en rendre indigne et diffamer ton choix.
Je te le dis encore, et, quoique j'en soupire ^ ,
Jusqu'au dernier soupir je veux bien le redire.
Je t'ai fait une offense, et j'ai dû m'y porter
Pour effacer ma honte et pour te mériter;
' ÎMiT. Y aunque me vi sin honor,
Se malogrô ini esperanza
En tal mudanza
Con tal fuerza qiie tu amor
Puso en duda mi venganza.
* Var. J'ai pu douter encor si j'en prendrais vengeance. 3 Var. J'ai retenu ma main , j'ai cru mon bras trop prompt. ^ Imit. Ytû, sefiora, vincieras
 no aber imaginado
Que afrentado,
Por infâme aborrecieras
Quien quisiste por horando, 5 Var. Si je n'eusse opposé contre tous tes appas
Qu'après m'avoir chéri quand je vivais sans blâme. * Var. Je te le dis encore , et veux , tant que j'expire , Sans cesse le penser et sans cesse le dire.
Mais, quitte enversrhonneiir, et quitte envers mon ptne *,
C'est maintenant à toi que je viens satisfaire :
C'est pour f offrir mon sang qu'en ces lieux tu me vois.
J'ai fait ce que j'ai dû , je fais ce que je dois \
Je sais qu'un père mort t'arme contre mon crime ;
Je ne t'ai pas voulu dérober ta victime :
Immole avec courage au sang qu'il a perdu ^
Celui qui met sa gloire à l'avoir répandu.
CHIMÉNE.
Ah, Rodrigue! il est vrai, quoique ton ennemie, Je ne te puis blAmer d'avoir fui l'infamie ; Et, de quelque façon qu'éclatent mes douleurs Je ne t'accuse point, je pleure mes malheurs \ Je sais ce que l'honneur, après un tel outrage , Demandait à l'ardeur d'un généreux courage : Tu n'as fait le devoir que d'un homme de bien ' ; Mais aussi, le faisant, tu m'as appris le mien. Ta funeste valeur m'instruit par ta victoire ; Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire : Même soin me regarde , et j'ai , pour m'affligor, Ma gloire à soutenir, et mon père à venger. Hélas ! ton intérêt ici me désespère.
Si quelque autre malheur m'avait ravi mon père, Mon âme aurait tronvé dans le l)ien de te voir
Imit. Cobré rai pordido lionor;
Mas lucgo à tu amor rcndido
He venido.
Imit. Poiquc no liâmes li^or
Lo qiH> oblinarioii lia sido.
Imh. Haz con brio
La vcnjiaii/.a dr tu padr»' , Como liice la dol mio.
Imit. No te doy la ciilpa a U
Dp que d«'s<li<liada soy
hiii . Cmiiio caballt'io lini^l"!.
ACTK in, SCÈNE ÏV. 70
l.'unique ailégement qu'elle eût pu recevoir; Et contre ma douleur j'aurais senti des charmes , Quand une main si chère eût essuyé mes larmes. Mais il me faut te perdre après l'avoir perdu ; Cet effort sur ma flamme à mon honneur est dû ' ; Et cet affreux devoir, dont l'ordre m'assassine , Me force à travailler moi-même à ta ruine. Car enfin, n'attends pas de mon affection De lâches sentiments pour ta punition.
De quoi qu'en ta faveur notre amour m'entretienne , Ma générosité doit répondre à la tienne : Tu t'es, en m'offensant^, montré digne de moi; Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi.
D. RODRIGDE.
Ne diffère donc plus ce que l'honneur t'ordonne;
Il demande ma tête , et je te l'abandonne ;
Fais-en un sacrifice à ce noble intérêt;
Le coup m'en sera doux , aussi bien que l'arrêt.
Attendre après mon crime une lente justice ,
C'est reculer ta gloire autant que mon supphce.
Je mourrai trop heureux, mourant d'un coup si beau.
CHIMÈNE
Va, je suis ta partie , et non pas ton bourreau '. Si tu m'offres ta tète, est-ce à moi de la prendre? Je la dois attaquer, mais tu dois la défendre; C'est d'un autre que toi qu'il me faut l'obtenir, Et je dois te poursuivre, et non pas te punir.
D. RODRIGUE
De quoi qu'en ma faveur notre amour t'entretienne ,
' V\B. Et , pour mieux tourmenter mon esprit éperdu Avec tant de rigueur mon astre me domine , Qu'il me faut.travaillernioi-mêrae àta ruine.
' iMiT. Mas soy parte
Para solo perscgiiiiie , Pero 110 para inatarte
80 LE cm.
Ta générosité doit répondre à la mienne; Et, pour venger un père, emprunter d'autres bras, Ma Chimène , crois-moi , c'est n'y répondre pas : Ma main seule du mien a su venger l'offense , Ta main seule du tien doit prendre la vengeance.
CHIMÈNE
Cruel, à quel propos sur ce point t'obstiner? Tu t'es vengé sans aide, et tu m'en veux donner! Je suivrai ton exemple, etj'ai trop de courage Pour souffrir qu'avec toi ma gloire se partage. Mon père et mon honneur ne veulent rien devoir Aux traits de ton amour, ni de ton désespoir.
D. RODRIGUE
Rigoureux point d'honneur! hélas! quoi que je fasse Ne pourrai-je à la fin obtenir cette grâce? Au nom d'un père mort, ou de notre amitié. Punis-moi par vengeance, ou du moins par pitié. Ton malheureux amant aura bien moins de peine * A mourir par ta main qu'à vivre avec ta haine.
CHIMÈNE
Va, je ne te hais point.
D. RODRIGUE
Tu le dois'.
CHIMÈNE
Je ne puis \
Crains-tu si peu le blâme et si peu les faux bruits? Uuand on saura mon crime , et que ta flamme dure , Que ne publieront point l'envie et l'imposture !
' Imit.
Considéra
Que o\ (Ipxarme ps la venpaii/.a
Que ol matarinc n<> lo fiieia.
» Imit.
Me aborreces'
^ }mn.
No es posible.