‹ Chefs-d'œuvre dramatiques. Avec les variantes du texte, les examens de pièces, et Les discours sur la poésie dramatiqueChapitre 58 sur 355 · ACTE IV, SCÈJNE JI. \)i · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈJNE JI. \)i

Je vois ce que je perds quand je vois ce qu'il vaut.

Ah ! cruels déplaisirs à l'esprit d'une amante !

Plus j'apprends son mérite , et plus mon feu s'augmente :

Cependant mon devoir est toujours le plus fort,

Et malgré mon amour va poursuivre sa mort.

l'infante.

»Hier ce devoir te mit en une haute estime ; L'effort que tu te fis parut si magnanime , Si digne d'un grand cœur, que chacun à la cour Admirait ton courage et plaignait ton amour. Mais croirais-tu l'avis d'une amitié fidèle?

CHIMÈNE

Ne vous obéir pas me rendrait criminelle.

l'infante. Ce qui fut juste alors ne l'est plus aujourd'hui '. Rodrigue maintenant est notre unique appui , L'espérance et l'amo^ir d'un peuple qui l'adore , Le soutien de Castille, et la terreur du Maure. Le roi même est d'accord de cette vérité , Que ton père eji lui seul se voit ressuscité ^ ; Et si tu veux enfin qu'en deux mots je m'explique, Tu poursuis en sa mort la ruine publique. Quoi ! pour venger un père est-il jamais permis De liver sa patrie aux mains des ennemis? Contre nous ta poursuite est-elle légitime? Et pour être punis avons-nous part au crime? Ce n'est pas qu'après tout tu doives épouser Celui qu'un père mort t'obligeait d'accuser ; Je te voudrais moi-même en arracher l'envie : Ote-lui ton amour, mais laisse-nous sa vie.

' Var. Ce qui fut bon alors ne l'est plus aujourd'hui . ^ Yar. Ses faits nous ont rendu ce qu'ils nous ont n(c , Et ton père en lui seul se voit ressuscité

CHIMÈNE

Ah ! ce n'est pas à moi d'avoir tant de bonté ^ : Le devoir qui m'aigrit n'a rien délimité. Quoique pour ce vainqueur mon amour s'intéresse, Quoiqu'un peuple l'adore et qu'un roi le caresse , Qu'il soit environné des plus vaillants guerriers , J'irai sous mes cyprès accabler ses lauriers.

l'infante.

C'est générosité quand , pour venger un père , Notre devoir attaque une tête si chère ; Mais c'en est une encor d'un plus illustre rang , Quand on donne au public les intérêts du sang. Non, crois-moi . c'est assez que d'éteindre ta flamme; 11 sera trop puni s'il n'est plus dans ton àme. Que le bien du pays t'impose cette loi : Aussi bien , que crois-tu que t'accorde le roi ?

11 peut me refuser, mais je ne puis me taire ^

l'infante.

Pense bien , ma Chimène , à ce que tu veux faire. Adieu : tu pourras seule y penser à loisir.

CHIMÈNE

Après mon père mort, je n'ai point à choisir ^

' Var. Ah , madame ! souffrez qu'avecque liberté

Je pousse juscju^au bout ma générosité.

Ouoi(|ue mon cœur pour lui contre moi sinlércssc. ^ V VK. Il peut me refuser, mais je ne me puis taire. ' Vaii. Adieu : tu ix>urras seule y songer à loisir.

Page 1