CRÉSUS, ÉSOPE
Pour toi, mon cher Ésope, il faut que je t'avoue
Que de ton équité tout le monde se loue.
Il n'est grands ni petits des endroits d'où tu viens
Oui ne fassent des vœux pour mes jours et les tiens.
Après avoir été , par l'ordre de ton prince,
Réformer les abus de province en province,
Il ne te restoit plus qu'à hâter ton retour
Pour venir réformer les abus de ma cour.
Rends les vices affreux à tout ce que nous sommes;
Tous les hommes en ont, et les rois sont des hommes.
Le ciel qui les choisit les élève assez haut
Pour faire voir eu eux jusqu'au moindre défaut.
Loin de flatterjes miens dans ce degré suprême,
A corriger ma cour commence par moi-même :
Régie ce que je dois, suivant ce que je puis,
23o ÉSOPE A LA COUR.
Et rends-moi digne enfin d'être ce que je suis.
ÉSOPE
Seigneur, vous obéir est ma plus forte envie.
C'est à vous que mon zélé a consacré ma vie;
Mais, dans l'heureux état où vos bontés m'ont mis.
Ne me commandez rien qui ue me soit permis.
11 est beau qu'un monarque aussi grand que vous l'êtes,
Pour s'immortaliser, fasse ce que vous faites.
Qu'au gré de la justice il régie son pouvoir.
Et qu'exempt de défauts il ait peur d'en avoir;
Mais si vous eu aviez, quel homme en votre empire
Seroit assez hardi pour oser vous le dire ?
Ce n'est point pour les rois qu'est la sincérité :
Tout se farde à la cour jusqu'à la vérité.
L'encens fait un plaisir dont l'ame extasiée
Jamais jusqu'à ce jour ne s'est rassasiée ;
Et l'on étale aux rois d'un plus tranquille front
Les vertus qu'ils n'ont pas que les défauts qu'ils ont.
CRÉSUS
Et c'est , mon cher Ésope , à quoi, s'il est possible ,
Tu me dois empêcher d'avoir le cœur sensible.
Quel monarque a-t-on vu , pendant qu'il a régné ,
Qui de mille vertus ne fût accompagné?
Les rois qui sur ma tête ont transmis la couronne
Ont eu , quand ils régnoient , tous les noms qu'on me donne ;
Et ceux, après ma mort, qui me succéderont
Les auront à leur tour pendant qu'ils régueront.
Par-là je m'aperçois , ou du moins je soupçonne ,
Qu'on encense la place autant que la personne;
Qu'on rae rend des houneurs qui ne sont pas pour moi.