ACTE IV, SCENE VI
Qui rendoient noir le blanc par leurs subtilités, Maudissent dans les ténèbres Leurs malheureuses clartés!
Si je voulois nommer les fragiles notaires, Les dangereux greffiers , les subtils procureurs , Les avides secrétaires Des nonchalants rapporteurs.
Et certains curieux, galopeurs d'inventaires, Qui séduisent l'huissier pour tromper les mineurs ; Si je voulois parler de tant de commissaires , Qui font, comme il leur plaît, avoir raison ou tort , Des médecins sanguinaires.
Et précurseurs de la mort ; Enfin, si je faisois une liste fidèle De tous les réprouvés que Pluton a chez lui , Ce seroit une kyrielle Qui ne fiuiroit d'aujourd'hui.
Voici pour vous. Le jeune diable et l'homme. Qui voyoient de l'enfer tous les bijoux ^mtis, Après s'être bien divertis A voir les damnés que je nomme , Entendirent hurler des vieillards langoureux. « Qui sont ceux-là, dit l'homme, et quel soin les agite i « Nous sommes, répond l'un d'entre eux, « Les affligés de mort subite. »
« Taisez-vous, imposteur, ou parlez autrement, » Dit le jeune habitant du pays des ténèbres ; « Vous mentez aussi hardiment " Qu'un faiseur d'oraisons funèbres.
« Le plus jeune de vous a quatre-vingt-dix ans;
3i8 ÉSOPE A LA COUR.
" Et vous avez eu tout ce temps « Pour penser à la mort, sans y donner une heure. « Vieux, cassé, décrépit, la mort vient et vous prend : « Après un terme si grand « Est-il étonnant qu'on meure?
« Dans le moment que la mort vous surprit, « Une vétille, un rien occupoit votre esprit; « Vous aviez l'œil à tout, jusqu'à la moindre rente;
B Et vous faisiez, quant au surplus,
« L'affaire la moins importante
u De celle qui l'étoit le plus.
« Allez, pour jamais, misérables, " Pleurer d'un temps si cher l'usage si fatal. »
Ne m avouerez-vous pas que, pour un jeune diable.
Il ne raisonnoit pas trop mal?
Examinons un peu , vous et moi , quel usage Vous avez fait du temps pendant un si grand âge. Vos quatre-vingt-deux ans contiennent dans leur cours Le nombre, ou peu s'en faut, de trente mille jours; Et de ces jours usés pour bien finir le terme. Près d'entrer au tombeau , vous entrez dans la ferme ! Et pourquoi pour du bien vous donner tant de soin. Vous qui dans quatre jours n'en aurez plus besoin? Pour vous ouvrir les yeux j'ai dit ce qu'on peut dire : Adieu. Quoique ma fable ait su vous faire rire. Faites réflexion, en homme prévoyant.
Que c'est la vérité que je dis en riant.
Pl.V DU QUATRIÈME ACTE.