SCÈNE I
CRÉSUS, TIRRÈNE, TRASYBULE, gardes.
crésus.
Ce que vous m'apprenez a si peu d'apparence Que je ne puis sans honte y donner de croyance. Ésope me trahir, lui qui me sert si bien ! J'en serois assuré que je n'en croirois rien : Je n'ai point de sujet qui me soit plus fidèle.
TIRRÈNE.
Il se peut qu'on ait tort de soupçonner son zèle ; Peut-être de l'envie est-ce un subtil poison : Mais il se peut aussi, seigneur, qu'on ait raison; Et , de qui que ce soit que cet avis paisse être , De celui qu'on soupçonne il faut se rendre maître. Donnez ordre , seigneur, qu'on l'arrête.
CRÉSUS
Qui? moi!
Que je sois insensible à ce que je lui doi! Et qu'une ingratitude odieuse, effroyable , Vice le plus honteux dont un roi soit capable. Soit l'injuste salaire et du zèle et des soins Dont vos yeux et les miens ont été les témoins !
Pouvez-vous m'inspirer un sentimeut si lâche ?
TRASTBDLE.
Seigneur, à vous servir appliqué sans relâche ,
J'aurois cru fjiire un crime à vous dissimuler
Ce que votre intérêt me défend de celer.
J'ai dû, comme sujet et fidèle et sincère, I \j[
Vous avertir qu'Ésope , avec sou air austère , \ U
Qui semble être ennemi de l'argent et de l'or,
A daus une cassette , en secret, un trésor.
J'ignore le détail de ses supercheries ,
Quel argent il possède, ou quelles pierreries;
Mais , à parler sans haine et sans prévention ,
Je crois dans sa cassette au moins un million.
TIR RENE
Un million ! seigneur, il supprime le reste : Dans la place d'Ésope on n'est poiut si modeste; Quand on peut ce qu'on veut, on étend bien ses droits. C'est peu d'un million, il eu a plus de trois : L'cunbition, seigneur, n'a guère de limites.
Pensez bien, l'un et l'autre, à ce que vous me dites. Ésope criminel , quels que soient ses remords , Je vous donne à tous deux ce qu'il a de trésors; Mais Ésope innocent, par la même justice. Je lui fais de vos biens un égal sacrifice. La récompense est sûre , ou la punition.