ACTE I, SCENE I
Dans quel ravissement je reste confondu! Grands dieux! à mes transports mun cœur suffit à peine. Hypermnestre, est-il vrai? Quelle bonté soudaine Vous rend si favorable au plus doux de mes vœux ! Je ne suis point pour vous un objet odieux!
HYPERMNESTRE
Vous le fûtes, Lyncée, et cette erreur peut-être'
ÎSos nœuds, vos sentiments que j'ai pu mieux connoître.
Ont dû bâter l'aveu qui vient de m'échapper.
Ah ! pardonnez; la haine avoit pu me tromper:
Tout sembioit nous devoir séparer l'uu et l'autre;
Mon père s'étoit vu renversé par le vôtre
Du trône de Memphis, qu'il devoit partager;
Proscrit, forcé de fuir sous un ciel étranger,
Une ti'op juste haine en son cœur fut jurée;
Par l'excès de l'outrage elle étoit consacrée.
Que dis-je? vous veniez avec tous vos soldats
Attaquer Danaûs dans ses nouveaux états.
Vous veniez allumer d'une main sanguinaire
Le flambeau d'un hymen que rejetoit mon père;
Je ne voyois en vous qu'un farouche guerrier,
A tant de violence entraîné le premier;
Jugez si du vainqueur je fuyois l'hyménée,
Moi, plutôt à son char qu'à son lit destinée,
Moi, dont la main etoit le pri.x de ses excès,
Moi, qu'opprimoit la guerre, et qui craignois la paix
Vous hâtez de nos murs l'assaut inévitable;
Le premier sur la biétbe, et le plus redoutable,
De vos frères suivi , vous entrez dans Argos;
.liitteudois un tyran, et je vis un héroî:
i46 HYPERMNESTRE.
Je vous vis , vertueux, sensible à mes alarmes ,
Rougir de vos lauriers, et pleurer sur vos armes.
Des fureurs de la guerre éclatant désaveu!
A ces généreux traits d'un cœur connu trop peu,
De mes préventions je vis toute l'injure.
Que la haine fait honte au moment qu'on l'abjurel
Et que mon cœur plus juste , à votre aspect , seigneur.
Trop tard désabusé, détesta son erreur!
L YNCÉE.
Ah! ce seul sentiment de voti-e ame attendrie, S'il eiit fallu vous perdre, eût consolé ma vie, Et je vais être à vous ! Dieux! j'obtiens en ce jour. Même après ma fureur, un bien que mon amour Eût à peine espéré s'il vous avoit servie; Et, lorsque vous deviez punir ma tyrannie, C'est peu de consentir à ma félicité.
Je vous dois à vous-même, et non pas au traité.
HYPERMNESTRE
Je ne m'en défends pas; oui, le ciel favorable
M'a fait aimer un nœud qui fut inévitable;
Oui, la nécessité, dont l'inflexible main
Nous tient courbés sous elle avec un joug d'airain,
Qui jette quelquefois dans notre esprit rebelle
Le dégoût du destin qu'on eût chéri sans elle,
Ce tyran sur mes jours n'a qu'un pouvoir heureux;
Il fixe mon bonheur en m'imposant ces nœuds.
J'oublie en les formant qu'Argos se vit forcée:
Elle cède au vainqueur, et je cède à Lyncée.
Mais, hélas! un tel nœud n'est-il que pour nos cœurs?
.l'ai vu les noirs ennuis sur le front de mes sœurs.