ACTE I, SCENE II. 2i
Elle voit comme un bien de mourir avec lui.
LE GRAND BRAMINË.
Qu'importe qu'en mourant il n'ait point reçu d'elle
Le serment de le suivre en la nuit éternelle?
Pensez-vous que, du sang dont on sait qu'elle sort.
Elle puisse à son gré disposer de son sort?
Au nom de son épou^, sa famille inquiète,
L'environne déjà pour exiger sa dette ;
L'affront dont en vivant elle se couvriroit
Sur ses tristes parents à jamais s'étendroit,
Et , de sa propre gloire une fois dépouillée,
Que faire de la vie après l'avoir souillée?
Où seroit son espoir? Sans honneur et sans biens,
Devenue et l'esclave et le rebut des siens,
Vile à ses propres yeux, dans cet état servile,
Ou plutôt dans l'horreur de cette mort civile,
Elle ne traineioit que des jours languissants,
S'abreuveroit de pleurs, et mourroit plus long-temps.
LE J E t' X E E R A M I N E.
Il est vrai; cependant, pour peu qu'on soit sensible,
Avouez avec moi qu'il doit paroître horrible
Qu'on réserve à la femme un si funeste sort.
Et qu'elle n'ait de choiv que l'opprobre on la mort.
Les lois mêmes contre elle ont pu fournir ces armes!
La femme en ces climats n'a pour dot que ses charmes,
Et l'époux s'en arroge un empire odieux.
Qu'il laisse à ses enfants lorsqu'il ferme les yeux.
11 faut qu'elle périsse, ou bien leur barbarie
Ose lui reprocher d'avoir aimé la vie,
L'en punir, la priver avec indignité
2i4 LA VEUVE DU MALADAR.
Des droits toujours sacrés de la maternité. Eh quoi ! pour honorer la cendre de leur père. Ont-ils donc ouhlié que sa veuve est leur mère?
LE CnAND BRAMINE.
Et vous , ignorez-vous sous quel sceptre d'airain
L'usage impéiieux courbe le genre humain?
Oljservez le tableau des mœurs universelles,
Vous verrez le pouvoir des coutumes cruelles.
L'emj)ereur japonois descendant chez les morts
Trouve encor des flatteurs pour mourir sur son corps;
Les enfants, pour périr ou vivre au choix du père,
Ailleurs sont désignés dans le sein de leur mère.
Le Massagéte immole, et c'est par piété,
Son père qui languit sous la caducité;
Le sauvage vieilli, dans sa d<)uleur stupide,
De son fils qu'il implore obtient un parricide;
Sur les bords du Niger l'homme est mis à l'encan;
En montant sur le irône, on a vu le sultan
Au lacet meurtrier abandonner ses frères;
Et dans l'Kurope même, au centre des lumières,
Au reste de la terre un honneur étranger,
De sang froid , pour un mot , force à s'entr'égorger.
LE JEUNE BRAMINE
Ainsi l'exemple affreux des coutumes barbares Autorise et maintient des excès si bizarres; Ainsi, quand des autels la femme ose approcher, Les flambeaux de l'hymen sont ceux de son hûchei\ Du destin qui l'attend l'horreur anticipée Se présente sans cesse à son ame frappée; Esclave de l'époux, même lorsqu'il n'est plus.