ACTE I, SCÈNE II. 2i
Liée encor des nœuds que la mort a rompus, Entendez-la crier d'une voix lamentable : Cruels, qu'avez-vous fait par un arrêt coupable? Hélas! déjà le ciel nous impose en naissant Un tribut île douleurs dont l'homme fut exempt; Et votre aveugle loi, votre ame injuste et dure, Ajoute encor pour nous au joug de la nature; Et, bien loin d'adoucir, de plaindre notre sort, C'est vous qui nous donnez l'esclavage et la mort!
LE GRAND BRAMINE
Quel langage inouï! quelle erreur te domine! !S'es-tu donc dans le cœur Indien ni bramine? La femme naît pour nous, et, par un fol égard. Tu veux que daus l'iiymen elle ait ses droits à part! Trends-tu les préjugés des nations profanes? Ou doit tout à l'époux , on doit tout à ses mânes. Elle-même a senti dans ses attachements Le jirix qu'elle doit mettre à ces grands dévouements : L'appareil des bûchers et leur magnificence Ne peut appartenir qu'à la fière opulence; Mais la veuve du pauvre accompagne le mort, Se couvre de sa terre, et pi es de lui s'endort. Même dans ces cantons, où la loi moins sévère Se relâche en faveur de l'épouse vulgaire. Celle qui croit sortir d'un assez noble sang Réclame les biichers comme un droit de son rang. Recule dans les temps, et vois dans l'Inde antique Combien l'on a brigué ce trépas héroïque. Songe au fds de Porus; remets-toi sous les yeux Des veuves de Céleus le combat glorieux :
L'une, à qui (J« l'hymen aucun gage ne reste, Tire son droit de mort d'un état si funeste; L'autre , du gage même enfermé dans son sein ; Et celle que la loi force à céder enfin, Qui se voit enlever le trépas qu'elle envie, N'entend qu'avec horreur sa sentence de vie. Tu les plains de mourir, toi qui connois nos lois, Ces victoires sur nous, ces maux de notre choix! Ici tout est extrême. Eh! vois nos solitaires. Des fakirs, des jogliis les tourments volontaires. Vois chacun d'eux dans l'Inde à souffrir assidu; L'un, le corps renversé, dans les airs suspendu. Sur les feux d'un brasier, pour épurer son ame, L'attiser de ses bras balancés dans la flamme; Les autres, se servant eux-mêmes de bourreaux , Se plaire à déchirer tout leur corps par lambeaux; L'autre habiter un antre ou des déserts stériles; Sous un soleil brûlant plusieurs vivre immobiles; Celui-ci sur sa tête entretenir les feux Qui calcinent son front en l'honneur de nos dieux. Vois sur lu haut des monts le bramine eu prières, Pour vaincre le sommeil s'arracher les paupières; Quelques uns se jeter au passage des chars. Écrasés sous la roue, et sur la terre épars : Tous abréger la vie, et souffrir sans murmure; Tous braver la douleur, et dompter la nature.
LE JEUNE BRAMINE
Ab! du moins à souffrir aucun d'eux n'est contraint, Ne gémit de ses maux, et ne veut être plaint: Mais ici par l'honneur la femme est poursuivie;