ACTE II, SCÈNE XIII. \ig
LE COMMANDEUR
J'entends... Eh bien! aies-la, ta Sophie. Foule aux pieds la volonté de ton père, les lois de la décence, les bienséances de ton état. Ruine-toi, avilis-toi, je ne m'y oppose plus; tu serviras d'exemple à tous les enfants qui ferment l'oreille à la voix de la raison , qui se précipitent dans des engagements honteux, qui affligent leurs parents, et qui déshonorent leur nom. Tu l'auras, ta Sophie, puisque tu l'as voulu ; mais tu n'auras pas de pain à lui donner, ni à ses enfants, qui viendront en demander à ma porte.
SAINT-ALBIN
C'est ce que vous craignez.
LE COMMANDEUK.
INe suis-je pas bien à plaindre?... Je me suis privé de tout pendant quarante ans; j'aurois pu me marier, et je me suis refusé cette consolation ; j'ai perdu de vue les miens , pour m'attacher à ceux-ci : m'en voilà bien récompensé!... Que dira-t-on dans le monde? Voilà qui sera fait: je n'oserai plus me montrer, ou, si je parois quelque part, et que l'on demande, « Qui est ce vieux « homme-là qui a l'air si chagrin? » on répondra tout bas : « C'est le commandeur d'Auvilé... l'oncle de ce jeune fou qui a épousé... Oui... » Ensuite on se parlera à l'oreille. On me regar-
i.'o LE PERE DE FAMILLE,
liera. La honte et le dépit me saisiront. Je me lèverai ; je prendrai ma canne et je m'en irai. Non ; je voudrois, pour tout ce que je possède, lorsque tu gravissois, au dernier siège, le long des murs, que quelque ennemi, d'un bon coup de baïonnette, t'eût envoyé' dans le fossé, et que tu y tusses demeuré enseveli avec les autres. Du moins, on auroit dit : « C'est dommage; c'étoit Il un sujet. » Non ; il est inouï qu'il y ait jamais eu un pareil mariage dans une famille.
SAINT-ALBIN
Ce sera le premier.
LE COMMANnEÏIB.
Et je le souffrirai?
SAINT-ALBIN
S'il vous plaît.
LE COMMANDEUR
Tu le crois?
SAINT -ALBIN
Assurément.
LE COMMANDEUR
Allons, nous verrons.
SAINT-ALBIN
Tout est vu.