‹ Chefs d'œuvre dramatiques de Collé, et FavartChapitre 43 sur 231 · ACTE III, SCENE V · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE V

Je ne vous mettrai point dans le cas hasardeux Où vous pourriez perdre de cette estime, En me manquant peut-être tous les deux.

DES RONAIS.

Vous manquer !

M A R I A N N E , à A/, Dupuis.

Nous, mon père? Et cette prévoyance...

DES RO.NAis, l'interrompant, à M. Dupuis. Ce doute injurieux...

M. DUPUIS, les interrompant tous les'deux vivement. Eh ! depeud-il de soi De se remplir de cette confiance

Que vous croyez que je vous doi?..

.l'ëtois né confiant, mais je cessai de l'être Quand l'âge ouvrit mes yeux, É;t qu'il me ftt counoitre

Le cœur de l'homme malgré moi.

Je me suis vu trahir par gens de toute espèce; Indiftêrents, amis, parents, femme , maîtresse : Tous ceux que j'ai servis... je dis tous , m'ont manque.

Ce n'est par-tout qu'apparence traîtresse : Tout paroit sentiment, amitié, foi, tendresse; Mais ce sont faux dehors... Tout dans l'homme est masqué. DES RONAIS, avec impatience.

Eh mais ! monsieur , à vous entendre , La vertu ne seroit qu'un être de raison?

M. DUPUIS, vivement.

Non , monsieur, elle existe; et , bien loin de répandre D'un sentiment si faux le dangereux poison. Je dis que je l'aimai dès l'âge le plus tendre. Que sa voix m'enflamma des que je pus l'entendre.

64 DUPUiS ET DES RONAIS.

J'y crois... Sans doute , il est des hommes vertueux. Mais comment les connoître? A quel signe se rendre? Voit-on du cœur humain les replis tortueux? Est-il un moyen sûr pour ne pas s'y méprendre? DESRONAis, vivement aussi.

Notre candeur dépose ici pour nous; Et de nos sentiments tout a dû vous instruire.

MARIANNE, à M. Dlipuis.

Oui , mon père... Eh ! comment pouvez-vous ne pas lire

Dans deux cœurs qui sont tout à vous?

M. DUPUIS, tendrement et avec le dernier pathétique à

Marianne.

Je sais vos sentiments, et je les connois tous...

(à Des Ronais.) Je crois, j'ai toujours -cru votre amitié sincère... Mais l'avenir peut tout changer...

Plus votre tendresse m'est chère, Moins je veux courir le danger De perdre ce seul bien qui m'attache à la vie. Ce n'est que par vous deux que je tiens au bonheur; Du plus mortel chagrin elle seroit suivie, Si je voyois languir ou s'éteindre l'ardeur

De cette amitié si chérie...

{leur prenant la main tour-à-tour, et la leur serrant

en pleurant.) Mes seuls, mes vrais amis, hélas! si vous m'aimez, Pour vous unir, attendez, je vous prie, Que par vous mes veux soient fermés...

Je crains... (eh! cette crainte est loin d'être guérie) Que vous n'abandonniez un père en ses vieux jours...

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