ACTE V, SCÈNE VII
Aimant mieux être cru bizarre et ridicule, Que de paroitrc aimable et charmant comme il l'est, En feignant d'applaudir à ce qui lui déplaît. Pour moi, c'est mon héros; et, malgré ses manières. J'idolâtre en secret ses vertus singulières. Pour le connoître à fond je n'ai rien oublié ; Mœurs, sentiments, façons, on m'a tout confié : Lisant, sans qu'il le siît, jusqu'au fond de son ame, J'ai vu qu'il étoit né pour une honnête femme ; Et, voulant assurer son bonheur et le mien. Pour lui donner mon cœur, j'ai recherché le sien. Mais comment l'attaquer et me faire cunnoitre? A ses yeux vainement j'affectois de paroitre. Il ne me voyoit point. Pour venir à mes fins, J'ai su faire tomber mou portrait en ses mains. Voilà de mon amour l'innocent stratagème. J'ai fait redemander ce portrait par vous-même; Et si vous rappelez tout ce qui s'esl passé, Vous sentez qu'à le rendre on a trop balancé Pour ne pas présumer qu'un peu de complaisance Auroit bientôt pour moi fait pencher la balance.
LE MARQUIS
Et sur quel point Sanspair a-t-il donc insisté?
Que j'imitasse en tout sa singularité : Mais loin d'y consentir, je voulois, au contraire, Que lui-même il cessât d'être extraordinaire. Comme il croiroit par là tomber du premier rang, De peur de succomber, il me livre à Beausaug; Mais loin de lui céder une victoire entière,
L'amour a fait agir son humeur siugulièrc. Soi) refus de signer von:> a déconcerté; L'exemple m'iuvitoiî, et j'en ai profité.
LE MARQUIS
Plu^ je suis écl;.irci , plus je vous trouve à plaindre, A changer de façons pourrez- vous le contraindre? Ne \oiîs en flattez plus, après ce qu'il a fait.
LA COMTESSE
Il donne son aveu; mais il en rompt l'effet.
LE MARQUIS
Vous vous verrez forcée à suivre son système.
LA COMTESSE
Il m'en coûteroit peu. Mais , mon père, s'il m'aime Autant que je le crois, autant que je le veux, Il doit m'immoler tout pour devenir heureux. En un mot, je veux voir jusqu'où va sa tendresse^ YA je dois cette épreuve à ma délicatesse.
LE MA R QUIS
c'est penser sagement. Mais comment le revoir, Puisqu'il croit qu'au couvent je vous mène ce soir? Il ne vous convient pas, selon la bienséance, Ni pour vos intérêts, de faire aucune avance.
Non. Pour me satisfaire, il faut qu'auparavant Il lâche d'empêcher que je n'aille au couvent. Je venois voir sa sœur, me flattant que peut-être Il surviendroit chez elle. Ah! je le vois paroître. Sortons.