ACTE I, SCÈNE Vil
LE CIIEV A.LIER.
C'est la même chose pour moi : vous savez où elle s'étoit retirée depuis huit mois pour se soustraire au mariage où son père vouloit la contraindre. Nous espe'rions tous deux que sa retraite, fle'chiroit le père ; il a continue de la persécuter, et , lasse apparemment de ses persécutions , accoutumée à notre absence , désespérant sans doute de me voir jamais à elle, elle a cédé, renoncé au monde, et s'est liée par des noeuds qu'elle ne peut plus rompre. Il y a deux mois que la chose est faite : je la vis la veille, je lui parlai, je me désespérai, et ma désolation , mes prières, mon amour, tout m'a été inutile ; j'ai été témoin de mon malheur. J'ai depuis toujours demeuré dans le lieu, il a tailu m'en arracher; je n'en arrivai qu'avant-hier. Je me meurs, je voudrois mourir, je ne sais pas comment je vis encore.
LA MARQUISE
En vérité, il semble dans le monde que les afflictions ne soient faites que pour les honnêtes gens.
LE CHEVALIER
Je devrais retenir ma douleur, madame ; vous n'êtes que trop atfhgée vous-même.
rs'on, chevalier, ne vous gênez point: votre
douleurfait votre éloge; je la regarde comme une vertu. J'aime à voir un cœur estimable, car cela est si rare. Hélas ! il n'y a plus de mœurs, plus de sentiment dans le monde : moi qui vous parle, on trouve étonnant que je pleure depuis six mois. Vous passerez aussi pour un homme extraordinaire ; il n'y aura que moi qui vous plaindrai véritablement, et vous êtes le seul qui rendezjustice à mes pleurs : vous me ressemblez ; vous êtes né sensible, je le vois bien.
LE CHEVALIER
Il est vrai, madame, que mes chagrins ne m'empêchent pas d'être touché des vôtres.
LA MARQUISE
J'en suis persuadée. Mais revenons au reste : que me voulez-vous?
LE CHEVALIER
Je ne verrai plus Angélique ; elle me l'a défendu , et je veux lui obéir.
LA MARQUISE
Voilà comment pense un honnête homme , par exemple.
LE CHEVA LIER.
Voici une lettre que je ne saurois lui faire tenir, et qu'elle ne recevroit point de ma part. Vous allez incessamment à votre campagne qui est voisine du heu où elle est; faites-iuoi , je