ACTE I, SCENE XIV
tour il étoit furieux , il voulut me battre, tout bon qu'il est; je ne le voulus point, et je le quittai. Mon bonheur ensuite m'a mis chez madame, où, à force de se démener, je le trouve parvenu à votre intendance; ce qu'il ne troqueroit pas contre la place d'un empereur.
ARAM I NTE.
Y a-t-il rien de si particulier? Je suis si lasse d'avoir des gens qui me trompent , que je me réjouissois de l'avoir, parcequ'il a de la probité : ce n'est pas que je sois fâchée , car je suis bien au-dessus de cela.
DUBOIS
Il y aura de la bonté à le renvoyer. Plus il voit madame, plus il s'achève.
Vraiment, je le renverrai bien ; mais ce n'est pas là ce qui le guérira. D'ailleurs je ne sais que dire à monsieur Rémi, qui me l'a recommandé , et ceci m'embarrasse. Je ne vois pas trop comment m'en défaire honnêtement.
DUBOrS.
Oui; mais vous en ferez un incurable, madame. ARAMINTE, Vivement.
Oh! tant pis pour lui. Je suis dans des circonstances où je ne saurois me passer d'un intendant: et puis il n'y a pas tant de risque que tu le crois;
au contraire, s'il y avoit quelque chose qui put ramener cet homme, c'est l'habitude de me voir plus qu'il n'a fait : ce seroit même un service à lui rendre.
DUBOIS
Oui, c'est un remède bien innocent. Premièrement, il ne vous dira mot; jamais vous n entendrez parler de son amour.
En es-tu bien sûr?
DUBOIS
Oh 1 il ne faut pas en avoir peur; il mourroit plutôt. Il a un respect, une adoration, une humilité pour vous , qui n'est pas concevable. Estce que vous croyez qu'il songe à être aime? nullement. Il dit que dans l'univers il n'y a personne qui le me'rite; il ne veut que vous voir, vous considérer , regarder vos yeux , vos grâces, votre belle taille; et puis c'est tout : il me l'a dit mille fuis.
A R A M I >■ T E , haussant les épaules.
Voilà qui est bien digne de compassion ' Allons, je patienterai quelqnesjours en attendant que j'en aie un autre. Au surplus, ne crains rien, je suis contente de toi, je récompenserai ton zèle, et je ne veux pas que tu me quittes ; entends-tu, Dubois ?