ACTE II, SCÈNE IV
SCÈ>'E IV.
ORGON, LÉANDRE fils, MARINE.
LÉ ANDRE, bas.
Songe à me seconder...
MARINE, bas.
Songez bien à vous-même.
[haut, à Orgon.) C'étoit lui justement...
LÉ AN DR E
Excusez-moi, monsieur, Sans vous être connu , de vous ouvrir mon cœur : Ma démarche , sans doute , a droit de vous surprendre.
ORGON
Le bruit de votre nom s'est assez fait entendre; On vous connoît , monsieur, de réputation , Pour un homme divin dans sa profession.
LÉANDRE
Hélas! on est toujours homme par sa foiblesse ;
Quel remède mon art a-t-il pour la tendresse?
Aucun: et s'opposer à mes désirs pressants.
C'est hâter à coup sûr le terme de mes an<.
Je sais que ces transports sont peu fciits pour mon âge;
Pour pouvoir les cacher j'ai tout mis en usage :
Vains efforts ! mou amour s'est accru de moitié.
Ah ! monsieur, verrez-voiis ma peine sans pitié?
En faveur de l'amour secourez la vieillesse.
iS.
2io LA DOUBLE EXTRAVAGANCE.
o R G o X , à Marine.
Ah ! que ])our lui , Marine, il m'émeut, m'intéresse !
MARINE
Je suis tout comme vous. i
ORGON
Tout ce que l'on m'a dit Du savoir de monsieur, et de son grand esprit, ^le le fait estimer autant que son langage. CoJTiment! on dit, monsieur, que vous avez l'usage D'uue eau qui dans nos corps conserve la santé.
MARINE
Voyez, vous ai-je dit, monsieur, la vérité;
Et le prendriez-vous pour un sexagénaire?
La voix, les yeux, le teint, tout vous dit le contraire
Je prendrai quelques jours de cette eau, sur ma foi.
ORGON
Je voudrois qu'il eu fît une épreuve sur moi.
Vous êtes immortel , si vous l'avez pour gendre.
O RGON.
Ces secrets-là, monsieur, ne peuvent se comprendre.
MARINE
Bagatelle...
lÉANDRE.
Sans doute. Il est dans chaque corps Un principe de vie, ame de leurs ressorts.
MARINE
Vous l'entendez...
ORGON
Un peu.
ACi'K II, SCt>h IV. 211
LÉANDRE
O principe de vie, D'une fleur, par exemple, il faut que la chimie Aille le déterrer, reilraire par son art : Or, ce principe extrait , je puii en faire part A ceux de qui la vie à mes soins est remise.
Oh I je voudrois qu'il fût entendu de Dorise î
Je dis plus : telle plante a par les lois du sort Dix ans à vivre; eh bien 1 par un chimique effort, Je soustrais de son sein ces dix ans-là de vie; Le calcul est facile: à tel «jui me supplie De lui donner dix ans, cette plante sufht. Tel en demande vingt, une autre les fournit. J'ai tout cela, monsieur, jxir classe dans ma tête.
ORGO.N.
Que de vivre avec vous je me fais grande fête! Vous connoissez encore, à ce qu'on dit, des gens L'humeur, le caractère...
Ah ! c'est de mes taleuts Le plus simple , monsieur, et le plus inutile. Je vois bien que chez vous régne une humeur facile; Que vous êtes léger, quelquefois inégal , Crédule, plein d'honneur...
Hem! vous pei-nt-il si maP
ORGO.N.
Il ne ment pas d'un mot.
LÉANDRE
Je u'ai vu votre tille Que deux fois tout au plus; mais dans votre famille Vous trouveriez à peine une si douce humeur.
ORGON
Eh! Marine, monsieur...
LÉANDRE
oh ! je la sais par cœur.
MARINE, bas.
Auroi t-il limpudence. . . .
LÉANDRE
Elle est fille très fine , Pleine d'esprit, adroite, et quelquefois mutine; Fille enrageant de l'être...
MARINE
Alte-là, s'il vous plaît.
ORGON
Oh ! parbleu ! voilà bien à chacun sou portrait :
Il m'enchante : un mortel , sans se donner au diable.
Peut-il en tant savoir? Vous êtes admirable.
LÉANDRE
A quoi sert tout cela, si mon âge déplait?
ORGON
Il vous sert au contraire, ainsi qu'à mon projet. Vous ne savez donc pas que je hais la jeunesse, Et que je ne connois de talents, de sagesse. Que chez les anciens, que chez les vieilles gens? Il faut pour toute chose être de notre temps. On ne voit plus aux mœurs ni régies ni scrupules; Ceux (jui nous ont suivis sont pleins de ridicules,