SCÈNE I
au-dessus de mon pouvoir de gouverner un jeune fou à qui l'amour tourne la tête. Eh bien! mon fils, perdez-vous , perdez Lucinde, et détruisez par votre imprudence les mesures que j'ai prises jusqu'à présent pour assurer votre bonheur avec elle.
ALCI>DOR.
Mais quelles raisons avez-vous pour ne vouloir pas qu'elle me voie?
LA FÉE
Apprenez-les donc enfin. Au moment de votre naissance, je fis consulter l'oracle sur votre destinée. •« Le fils de la Fée Souveraine, réponu dit-il, est menacé de (jrands malheurs; mais il m les évitera, et sera même heureux, s'il peut se « faire aimer d'une jeune princesse qui le croira « sourd, muet, et insensible. »
ALCINDOR
Sourd, muet, et insensible?
LA FÉE
Jugez, mon fils, par la tendresse que j'ai pour vous, combien cette réponse m'affligea: cependant à force d'y méditer, j'espérai, en prenant certaines mesures , de détourner les malheurs qui "VOUS menacoient, et de voir même l'accomplissement de l'oracle, quelque impossibilité qu'il y parût.
lo L'ORACLE.
Je n'ai pas, madame, la même confiance que vous dans la bizarrerie du goût des femmes ; et je ne croirai jamais...
LA FÉE
Ecoutez-moi. Au moment que vous vîtes le joui-, naquit aussi une princesse, fille d'un roi voisin de cette ile; c'est votre Lucinde. Je l'enlevai, et la transportai dans ce palais, inaccessible à tous les humains. Elle y a été élevée et servie par des statues , et n y a vu que des figures insensibles, auxquelles, par la puissance de féerie, j'imprimois toutes sortes de mouvements : j'ai souvent même affecté de prendre le ciseau, de tailler en sa présence un bloc de marbre, de lui donner une forme ; et l'animant ensuite d'un coup de baguette , c'étoit aussitôt un petit chien qui jappoit après elle, ou un singe qui 1 amusoit par ses grimaces et ses sauts. Enfin j'ai tâché de parvenir à lui persuader qu'elle et moi sommes les deux seuls êtres qui parlent, qui pensent, qui connoissent et qui raisonnent, et que tous les autres, formés uniquement pour nous servir ou pour nous amuser, sont absolument insensibles, sans connoissauce, et incapables également d'amour et de haine, de douleur et de plaisir.