‹ Chefs-d'œuvre dramatiques de Saintfoix, Gresset, et BretChapitre 36 sur 144 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

FLOKISE, CLÉON.

Je vous cherche par-tout. Ce que prétend mon frère Est-il vrai? Vous parlez , m'a-t-il dit, jX)ur Valère : Changeriex-vous d'avis?

Comment! vous l'avez cru?

F L o R 1 s E. Mais il en est si plein et si bien convaincu...

Tant mieux. Malj^ré cela, soyez persuadée Que tout ce beau projet ne sera qu'en idée ; Vous V pouvez compter, je vous réponds de tout : En ne paroissant pas contrarier son goût. J'en suis beaucoup plus maître; et la béte est si bonue, >Soit dit sans vous fâcher...

FLORISE

Ah ! je vous l'abandonne; Faites-en les honneurs : je me sens, entre nous, Sa sœur ou ue peut moins.

CLÉON

Je jiense comme vous :

La parenté m'excède; et ces liens, ces chaînes De {^ens dont on partage ou les torts ou les peines , Tout cela préjugés, misères du vieux temps; C'est pour le j>euple enfin que sont faits les parents. Vous avez de l'esprit, et votre fille est sotte; Vous avez pour surcroît un frère qui radote; Eh bien ! c'est leur affaire après tout : selon moi Tous ces noms ne sont rien , chacun n'est que pour soi.

FLORISE

Vous avez bien raison; je vous dois le courage Qui me soutient contre eux, contre ce mariage. L'affaire presse au moins, il faut se décider : Ariste nous arrive, il vient de le mander; Et, par une façon des galants du vieux style, Géronte sur la route attend l'autre inibécile ; Il compte voir ce soir les articles signés.

CLÉON

Et ce soir finira tout ce que vous craignez.

Premièrement, sans vous on ne peut rien conclure;

Il faudra, ce nie semble, un peu de signature

De votre part : ainsi tout dépendra de vous :

Refusez de signer, grondez, et boudez-nous; .

Car, pour me conserver toute sa confiance ,

Je serai contre vous moi-même en sa présence,

Et je me tâcherois, s'il en etoit besoin :

Mais nous l'emporterons sans prendre tout ce soin.

Il m'est venu d'ailleurs une assez bonne idée,

Et dont, faute de mieux, vous pouvez être aidée...

ACTF. Il, ôCKNI-: III 77

M:iis lion; rar ce ik-ntit un iuo>eii un (k;u tort : J'aiiue trop à \ous \oir \ivre de hou aicoril.

FLORI SK.

Oh ! vous me le direz. Quel scrupule est le \ôtre ! Quoi! ne pencon.«-iious pis tout haut l'un devant l'autre' Vous savez que luou goût tient plus à vous «pi'a lui, Ft que vos seuls conseils sont ma ré(;le aujourd'hui. Vous êtes honnête homme , et je n'ai p«>int à craindre Que vous pnijiosiez rien dont je puisse me plaindre: Ainsi, conhez^moi tout ce qui peut ser>ir A combattre Geroute, ainsi qu'à nous unir.

CLBON.

Au fotid je n'y vois pas de quoi faire un mystère.

Kt c'est ce que de vous mérite votre frère.

Vous m'avez dit, je crois, que jamais sur les biens

On n'avoit ëclairci ni vos droits ni les siens,

Kt que, vous a&surant d'avoir son héritage,

Vous a\iez au hasard riY,le \otre jiartage :

Vous savez à quel piiint il déteste un |irocès.

Et ({u'il donne Lhloe |>our acheter la |>aix ;

Cela fait contre lui la plus belle matière.

Des biens à repeter, «les partages à faire;

Vous voyez que voilà de quoi le mettre aux chanq>s ,

En lui faisant prévoir un procès de dix ans.

S'il va donc s'obstiner, malgré vos répugnances,

A l'établissement qui rompt nos espérances.

Partons d'ici, plaidez; une assignation

Détruira le projet de la donation.

H ne |H?ut pas souffrir d être seul : vous partie.

On ne me verra |>oiiit lui tenir compagnie'

Et quant à vos procès, ou vous les gagnerez.

Ou vous plaiderez tant que vous l'achèverez.

Contre les préjugés dont votre aine est exempte La mienne , par malheur, n'est pas aussi puissante; Et je vous avouerai mou unbécillitè :

Je n'irois pas sans peine à cette extrémité. Il m'a toujours aimée, et j'aimois à lui plaire; Et soit cette habitude , ou quelque autre chimère , Je ne puis me résoudre à le désespérers Mais votre idée au moins sur lui peut opérer: Dites-lui qu'avec vous, paroissaut fort aigrie. J'ai parlé de procès, de biens, de brouillerie , De départ; et qu'enfin , s'il me poussoit à bout, Vous avez entrevu que je suis prête à tout.

CLÉON

s'il s'obstine pourtant, quoi qu'on lui puisse dire.. On pourroit consulter pour le faire interdire, INe le laisser jouir que d'une pension. Mon procureur fera cette expédition :

C'est un homme admirable, et qui, par son adresse, Auroit fait renfermer les sept sages de Grèce, s'il eût plaidé contre eux. S il est quelque moyen De vous faire passer ses droits et tout son bien , L'affaire est immanquable; il ne faut qu'une lettre De moi.

FLORISE

Non; différez... Je crains de me commettre;. Dites-lui seulement, s'il ne veut point céder. Que je suis, maigre vous, résolue à [ilaider.

ACTK II, ôCENK III. ;g

î)e rhumeiir dont il est, je crois être Lieu sûre yae sans mou «(jrLiiieul il craindra de conclure; Et , pour me ramener ne nt^li^^eant plus rien , Vous le \ errez finir par ra assurer sou bien. Au reste vous savez pourquoi je le désire.

CLÉO>

Vous connoistes aussi le motif qui m'inspire , BCadamp : ce n'est point du bien que je prctends. Et mt , . . seul pour vous fait mes en^a^jements. Des amants du commun j'ijjnore le lan^jage. Et jamais la fadeur ne fut a mon usage; Mais je vous le redis tout naturellement , Votre genre d esprit me plait infiniment; Et je ne sais que vous avec qui j'aie en>ie De penser, de causer, et de passer ma vie : c'est un goût décidé.

Puis-je m'en assurer?

Et loin de tout ici pourrez-vous demeurer? Je ne sais : répandu , fête comme \ous l'êtes. Je vois plus d'un obstacle au projet que vous faites. Peut-être votre goût vous a séduit d'abord : Mois tout Paris...

CLÉO.X

Paris! il m'ennuie à la mort.

Et je ne vous fais pas un fort grand sacrifice En m'ëloignant d'un monde à qui je rends justice. Tout ce qu'on est forcé d y voir et d'endurer Passe bien I agrément qu'on f)eut y rencontrer. Trou\ er a chaque pas des gens insupportables ,

8o LE MÉCHANT.

Des flatteurs, des valets, des plaisants détestables.

Des jeuues gens d'un ton, d'une stupidité!...

Des femmes d'un caprice et d'une fausseté!...

Des prétendus esprits souffrir la suffisance,

Kt la grosse gaieté de l'épaisse opulence;

Tant de petits talents où je u'ai pas de foi;

Des réputations on ne sait pas pourquoi;

Des protégés si bas, des protecteurs si bêtes...

Des ouvrages vantés qui n'ont ni pieds ni têtes;

ï'aire des soupers fins où l'on périt d'ennui;

Veiller par air, enfin se tuer pour autrui;

Franchement, des plaisirs, des biens de cette sorte ,

Ne font pa«i, quand on pense, une chaîne bien forte :

Et, pour vous parler vrai, je trouve plus sensé

Un homme sans projets dans sa terre fixé.

Qui n'est ni complaisant ni valet de personne.

Que tous ces gens brillants qu'on mange, qu'on friponne.

Qui, pour vivre à Paris avec l'air d'être heureux.

Au fond n'y sont pas moins ennuyés qu ennuyeux.

FLORI SE

J'en reconnois grand nombre à ce portrait fidèle.

clÉon, Paris me fait pitié , lorsque je me rappelle Tant d'illustres faquins, d'insectes freluquets...

FLORISE

Votre estime , je crois , n'a pas fait plus de frais Pour les femmes?

CLÉON

Pour vous je n'ai point de mystères, Et vous verrez ma liste avec les caractères.

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