ACTE I, SCENE IV. i6i
Eh! qui peut un moment compter sur le» destins? Tel repousse aujourd'hui la misère importune, Qui tombera demain dans la même infortune. Il est beau de prévoir ces retours dangereux, Et d'être bienfaisant alors qu'on est heureux.
PYRRHUS
A la voix du malheur pourrois-je être insensible- Non ; vous m'avez rendu le refus impossible. Je cède à vos désirs; venez sur mes vaisseaux: Que le ciel, qui par moi veut terminer vos maux. Accorde un vent propice à votre impatience, Et nous conduise au port oîi tend votre espérance!
philoctÉte.
Jour heureux! cher Pyrrhus, vous, compagnons chéris, O Grecs! dans les transports de mes sens attendris, Que ma reconnoissance au moins se fasse entendre ! Pour un si grand bienfait d'ailleurs que puis-je rendre'' Souffrez que Philoctète, abandonnant ce lieu, A cet asile encor dise un dernier adieu : Ma grotte, après dix ans, me doit être sacrée. Venez voir ma demeure obscure et resserrée, Et connoissez quels maux vous daignez secourir; Vous ne pourrez les voir, et j'ai pu les souffrir : Et la nécessité, des lois la plus sévère, M'a rendu bien souvent cette caverne chère.
PYRRHUS
Je ne m'oppose point à de si justes soins; Prenez tout ce qui peut servir à vos besoins.
PHILOCTÈTE
Eh! que puis-je emporter? quest-ce que je possède
iGa PHILOCïETt.
Des jdantes de ces bords, seul et foible remède,
Dont l'eftet passager assoupit mes douleurs.
Mes seuls biens sont mon nrc et mes traits destructeurs.
PYRRHUS
Ah! sans doute ce sont les flèches redoutées Que de son sang impur l'hydre avoit infectées?
PH iloctéte. Oui , je n'ai point d'autre arme, et que puissent les cieux Ne m'enlever jamais ce trésor précieux !
PYRRHUS
Puis-je toucher au moins ces armes révérées, Que jadis d'un héros les mains ont consacrées^ Puis-je les regarder d'un œi! religieux?
PH I LOC TETE
Ah ! sur moi , mon cher fils, tu peux ce que tu veuv
PYRRHUS
Rejetez, s'il le faut, ma prière timide, Et ne profanez point l'héritage d'Alcide.
philoctÉte.
Ta piété me charme : hélas! n'est-ce pas toi Qui me rends à la \ie, à ma famille, à moi; Qui daignes sur ces bords , où chaque instant me tue. Relever ma misère à tes pieds abattue?
Tu trompes les fureurs de mes vils ennemis; J'étois mort en ces lieux, îu parois, je revis. Prends sur moi désormais une entière puissance: Le plaisir des bons cœurs, c'est la reconnoissance Cet aie, qui fut jadis un don de l'amitié, Pour prix de tes bienfaits te sera confié.