ACTE I, SCÈNE I. sSg
VA LÉ RI us.
Eh bien! Icilius , de cet opprobre insigne
Le sénat, plus qne vous , et s'irrite et s'indigne.
Trop long-temps Appius tremble de l'assembler;
Devant cet ordre auguste il n'oseroit parler;
Il veut en effacer la majesté suprême.
Mais le sénat chez moi s'est convoqué lui-même.
Le brave Horatius, le défenseur des lois ,
Né comme moi d'un sang qui combattit les rois,
Et les deux Quintius, et tous nos consulaires,
Des droits du nom romain ces grands dépositaires,
Ont enfin résolu d'affranchir cet état
Et du joug d'Appius et du décemvirat.
A ce fier décemvir, dont on craint la furie ,
J'irai parler moi-même au nom de la patrie.
A ce rang odieux s'il ne veut renoncer ,
Croyez que le sénat peut encor l'y forcer;
Et même plus j'y pense, et moins je m'imagine
Qu'Appius jusqu'au bout dans ses projets s'obstine.
Qu'il risque, en se portant à cette extrémité,
Ce combat d'un tyran contre la liberté.
Non: la voix du sénat, le devoir qui l'inspire,
Sur un patricien doit avoir quelque empire.
Mais quand les décemvirs, de si haut descendus,
Au rang de citoyen rentreront confondus;
Qvand le peuple sur eux reprendra sa puissance,
N'abusera-t-il point du droit de la vengeance?
Voilà sur quoi vous seul pouvez nous rassurer :
Seul vous êtes son guide et pouvez l'éclairer.
Appius est d'un sang que dans Rome on révère,
26o VIRGINIE
Et sm-tout au sénat sa famille est bien chère.
Nous craignons qu'aux fureurs d'un peuple forcené
Le sang patricien ne soit abandonné.
En un mot, à nos vœux s'il consent à se rendre,
A quel sort Appius doit-il enfin s'attendre?
Le sénat à vous seul veut bien s'en rapporter.
JCILIUS.
Je n'ai point cet espoir qui semble vous flatter :
J'ai trop su d'Appius démêler le génie,
Et chaque pas qu'il fait tend à la tyrannie.
Trop long-temps du pouvoir il goûta les appas ;
Déjà le Capitole est plein de ses soldats;
Et juge sans appel, et magistiat unique,
Il pourroit déposer ce faste tyrannique !
Il pourroit abdiquer î Non, seigneur... Cependant^
Si vous avez sur lui cet heureux ascendant,
Allez, ce peuple, objet de votre défiance,
Ne veut que la justice et non pas la vengeance.
Que tout soit rétabli, qu'il rentre dans ses droits :
Rendez-lui ses tribuns, ses comices, ses lois,
Sur-tout ce droit d'appel, cette loi Valérie,
Bienfait de vos aïeux, rempart de la patrie.
Il ne veut point prétendre à des présents plus chers.
Ni s'armer contre vous des maux qu'il a soufferts.
Non, seigneur, il n'est point affamé de victimes;
Il peut sacrifier ses plaintes légitimes,
Et livrer Appius , après ses attentats,
Non point à ses remords, les tyrans n'en ont pas,
Mais au regret amer d'un forfait inutile,
.\ la honle d'une ame ambitieuse et vile,