ACTE I, SCÈNE IV
Son maintien, de ses yeux la touchante douceur, Et le son de sa voix encor plus enchanteur, Tout à mes sens troublés fit soudain reconnoître Qu'en ce moment mon cœur venoit de voir son maître. Il s'assit, parla peu, me regarda toujours. J'ai retenu de lui jusqu'au moindre discours. Il parut de mon sort pénétrer le mystère : Je vis qu'il me jugeoit beaucoup mienx que ma mère. Des mots perdus pour elle il sentoit la valeur, Et tout ce qu'il disoit répondoit à mon cœur. Je feignis malgré moi de ne le pas entendre. Que je lui savois gré d'un intérêt si tendre! J'entrevis quelques pleurs qu'il vouloit dévorer : Il sembloit à-la-fois me plaindre et m'adorer.
LE CURÉ
O que cet entretien est gravé dans votre ame !
MÉLAN lE.
Il ne m'avoit rien dit qui déclarât sa flamme,
Rien qui pûî ressembler aux transports des amants;
Mais ses derniers regards valoient tous les serments.
Ils se firent entendre à mon ame asservie;
Je jurai qu'à lui seul appartiendroit ma vie.
Je n'e.iaminai rien , je ne voulus rien voir :
Le cœur, pour se donner, a-t-il besoin d'espoir?
Ah! mon ame, embrassant un sentiment si tendre.
S'élança vers l'objet qu'elle sembloit attendre,
Et crut, en lui livrant un pouvoir absolu.
Satisfaire un besoin jusqu'alors inconnu.
Helas ! j'en jouissois sans trouble et sans alarmes,
El sans affliction je répandois des larmes.
90 MELANIE.
Mon cœur s'applaudissoit d'échapper à J'ennui, D\ivoir un sentiment, de trouver un appui. Contre l'amour sans doute il n'est point de défense: Mais (|ue la solitude ajoute à sa puissance! Que ses traits pénétrants, ailleurs trop emoussés, Descendent plus avant au fond des cœurs blessés! Je n'ai du monde encore aucune expérience; Mais, s'il faut sur ce point dire ce que je pense, Dans ce monde bruyant comment peut-on souffrir Oue les distractions, les soins et le plaisir, De l'ame à tout moment éloignent ce qu'on aime? Peut-on se voir ainsi séparé de soi-même? Ah! lorsque tant d'objets ont partagé le jour, Ce qui doit en rester est bien peu pour l'amour. Mais ici tout le sert, et rien ne le balance; Le cœur de son penchant s'entretient en silence ; Rien ne s'offre à nos yeux qui le fasse oublier ; Chaque instant à l'amour appartient tout entier. Je l'ai bien éprouvé : Monval, dans ces demeures, Monval m'occupoit seul et remplissoit mes heures. Lorsque tout sommeilloit, dans l'ombre de la nuit, Je répétois souvent tout ce qu'il m'avoit dit. Seule durant le jour, craignant d'être obsédée, Craignant qu'on m'arrachât à cette douce idée , Rappelant ses regards, ses gestes, ses soupirs, Mon ame autour de soi recueilloit ses plaisirs.
LE CURÉ
Monval n'a-t-il pas su tout ce qu'il vous inspire?
MÉLAN lE.
O combien j'aimerois à pouvoir le lui dire 1