‹ Chefs-d'œuvre dramatiquesChapitre 99 sur 216 · ACTE I, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE IV

Quelques lambeaux, rebut du dernier des humains. Puisse Atride éprouver de semblables destins! Quel réveil ! quel moment de surprise et d'alarmes! Que d'imprécations, que de cris et de larmes, Lorsqu'en ouvrant les yeux je vis fuir mes vaisseaux, Que loin de moi les vents emporloient sur les eaux! Lorsque je me vis seul sur cette plage aride, Sans appui dans mes maux, sans compagnon , sans guide! Jetant de tout côté des regards de douleur. Je ne vis qu'un désert, hélas, et le malheur; Tout ce qu'on m'a laissé , le désespoir, la rage !... Le temps accrut ainsi mes maux et mon outrage. J'appris à soutenir mes misérables jours : Mon arc , entre mes mains seul et dernier recours, Servit à me nourrir; et lorsqu'un trait rapide Faisoit du haut des airs tomber l'oiseau timide, Souvent il me falloit, pour aller le chercher, D'un pied foible et souffrant gravir sur le rocher. Me traîner en rampant vers ma chétive proie; Il falloit employer cette pénible voie Pour briser des rameaux, et pour y recueillir Le feu que des cailloux mes mains faisoient jaillir. Des glaçons, dont l'hiver blanchissoit ce rivage, J'exprimois avec peine un douloureux breuvage. EnBn, cette caverne et mon arc destructeur, Et le feu, de la vie heureux conservateur, Ont soulagé du moins les besoins que j'endure; Mais rien n'a pu guérir ma funeste blessure. ^lul commerce, nul port aux voyageurs ouvert, ?J'attire les vaisseaux dans ce tnste désert.

i54 PIIILOCTÈTE.

On ne vient à Lemnos que poussé par l'orage;

Et depuis si long-temps errant sur cette plage.

Si j'ai vu des nochers, malgré tous leurs efforts.

Pour obéir aux vents, descendre sur ces bords,

Je n'en obtenois rien qu'une pitié stérile,

Des consolations le langage inutile.

Des secours passagers, ou de vieux vêtements;

Mais, malgré ma prière et mes gémissements,

Nul n'a sur ses vaisseaux accueilli ma misère,

ÎS"i voulu sur les flots me conduire à mon père.

Depuis dix ans , mon fils, je languis dans ces lieux,

Sans cesse dévoré d'un mal contagieux,

Victime d'une lâche et noire ingratitude.

Souffrant dans l'abandon et dans la solitude.

Les Atrides, Ulysse, ainsi m'ont attaché

A ce suplice lent que leur haine a cherché;

Ils m'ont surpris ainsi dans les pièges qu'ils tendent;

Ils m'ont fait tous ces maux : que les dieux les leur rendent,

Noble fils de Pœan, je ressens vos malheurs; J'en déteste avec vous les coupables auteurs; J'y reconnois la main d'Ulysse et des Atrides: Eh! qui sait mieux que moi combien ils sont perfides?

philoctÉte.

Quoi! vous-même, Pyrrhus, vous ont-ils outragé?

p Y fi R H u s.

Que puissè-je du moins être bientôt vengé! Puissé-je apprendre aux rois d Ithaque et de Mycènes A respecter le sang qui coule dans mes veines!

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