ACTE IV — SCÈNE VII
CLÉANTHIS.
Ce n'"est point un retour de pure complaisance Qui me fait hasarder la même confiance, Mais je vous avouerai qu'à vos premiers regards Mon faible cœur s'est vu percé de toutes parts. Je ne sais quel attrait et quel charme invisible En un instant a pu me rendre si sensible ; Et je n'ai point senti de transports aussi doux Pour tout autre mortel que j'en ressens pour vous.
STRABON
En vous réciproquant, vous êtes, je vous jure. De ces heureux transports payée avec usure. L'on n'a jamais senti des feux si violents Que ceux qu'auprès de vous et pour vous je ressens. Mais ne puis- je savoir, en voyant tant de charmes, Quel est l'aimable objet à qui je rends les armes ?
CLÉANTHIS.
Bon ! que vous servirait de savoir qui je suis ? Ce nous serait peut-être une source d'ennuis. Après vous avoir fait l'aveu de ma faiblesse.
STRABON
Ah ! que cette pudeur augmente ma tendresse !
CLÉANTHIS.
Je devrais bien plutôt songer à me cacher.
STRABON
Rien de vous découvrir ne doit vous empêcher.
CLÉANTHIS.
L'homme est d'un naturel si volage et si traître... Qui le sait mieux que moi ?
214 DÉMOCRITE
STRABON
Vous en avez peut-être Été souvent trahie ? Ici, comme en tous lieux, La femme, à mon avis, ne vaut pas beaucoup mieux. J'en ai, pour mes péchés, quelquefois fait l'épreuve. Etes- vous fille ?
Non.
Je ne sais.
STRABON
Femme ?
CLÉANTHIS.
Point du tout.
STRABON
Veuve ?
CLÉANTHIS.
STRABON
Oh ! parbleu, vous vous moquez de nous. De quelle espèce donc, s'il vous plaît, êtes- vous ?
CLÉANTHIS.
Je fus fille autrefois, et pour telle employée.
STRABON
Je le crois.
CLÉANTHIS.
A quinze ans je me suis mariée :
Mais, depuis le long temps que sans époux je vis, Je ne saurais passer pour femme à mon avis ; Ni pour veuve non plus, puisqu'en effet j'ignore Si le mari que j'eus est mort, ou vit encore.
Ce discours, quoique abstrait, me paraît assez bon. Je ne suis, comme vous, homme, veuf, ni garçon ;