‹ Chefs-d'œuvre dramatiquesChapitre 167 sur 345 · ACTE II — SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE II — SCÈNE V

Croit qu'on fit pour lui seul une femme fidèle. Il faut faire soi-même, en tout temps, sentinelle ; Suivre partout ses pas ; l'enfermer, s'il le faut ; Quand elle veut gronder, crier encore plus haut. Et, malgré tous les soins dont l'amour nous occupe. Le plus fin, tel qu'il soit, en est toujours la dupe.

ALBERT

Nous sommes un peu Grecs sur ces matières-là ; Qui pourra m'attraper, bien habile sera. Chaque jour, là-dedans, j'invente quelque adresse Pour mieux déconcerter leur ruse et leur finesse. Ma foi, vous aurez beau, messieurs leurs partisans, Débonnaires maris, doucereux courtisans.

Abbés blonds et musqués qui cherchez par la ville Des femmes dont l'époux soit d'un accès facile, Publier que je suis un brutal, un jaloux ; Dans le fond de mon cœur je me rirai de vous.

ÉRASTE

Quand vous seriez jaloux, devez- vous vous défendre Pour avoir plus qu'un autre un cœur sensible et tendre ? Sans être un peu jaloux, on ne peut être amant. Bien des gens cependant raisonnent autrement. Un jaloux, disent-ils, qui sans cesse querelle. Est plutôt le tyran que l'amant d'une belle : Sans relâche agité de fureur et d'ennui. Il ne met son plaisir que dans le mal d' autrui. Insupportable à tous, odieux à lui-même, Chacun à le tromper met son plaisir extrême, Et voudrait qu'on permît d'étouffer un jaloux, Comme un monstre échappé de l'enfer en courroux. C'est dans le monde ainsi qu'on parle d'ordinaire : Mais, pour moi, je soutiens un parti tout contraire. Et dis qu'un galant homme, et qui fait tant d'aimer. Par de jaloux transports peut se voir animer,

Céder à ce penchant, et qu'il faut, dans la vie. Assaisonner l'amour d'un peu de jalousie.

ALBERT

Certes, vous me charmez, monsieur, par votre esprit ; Je voudrais, pour beaucoup, que cela fût écrit. Pour le montrer aux sots qui blâment ma manière.

CRISPIN

Entrons chez vous, monsieur : là, pour vous satisfaire. Je vous l'écrirai tout, sans qu'il vous coûte rien.

ALBERT, l'arrêtant.

Je VOUS suis obligé ; je m'en souviendrai bien. Vous n'avez pas, je crois, autre chose à me dire : Voilà votre chemin. Adieu. Je me retire. Que le ciel vous maintienne en ces bons sentiments ; Et ne demeurez pas en ce lieu plus longtemps.

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