‹ Chefs-d'œuvre dramatiquesChapitre 274 sur 325 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

GABRIELLE, ISAURE

G ABRI ELLE

Ton secours inhumain me rappelle à la vie. Et tu penses remplir les devoirs d'une amie? Mon cœur, déjà glacé, goûtoit quelque repos; Avec le sentiment, tu reveilles mes maux.

( à part. ) O douK sommeil de rame,6 langueur insensible! Si la mort te ressemble, est-elle si terrible?

(à Isaiire. ) Isaure , il ne vit plus ce héros adoré ! Gloire, vertu , la tombe a donc tout dévoré? O perte dès long-temps par l'amour pressentie! Le ciel même, en secret, m'en avoit avertie. Écoute ce prodige : il te souvient du temps Oîi, pour ravir Solime au joug des Musulmans, L'Europe frémissante arma ses plus grands princes? Philippe et Richard même avoient, dans nos provinces, De Londre et de Paris rassemblé les héros, Surpris que l'amitié confondit leurs drapeau.K. Ils partoient pour voguer aux champs de l'Idumée, Quand ma vie en ces lieux paroissoit consumée. La mort couvroit mes yeux de sou voile pesant;

Aux veux de l'ame encor Raoul étoit présent.

Je crus le voir ici, non tel que la victoire

Me l'a vingt fois offert embelli par la gloire.

Mais tremblant, abattu, pâle, défiguré,

Levant de loin sur moi son œil désespéré,

S'élançant tout-à-coup sur cette main glacée

Que ses lèvres de feu sembloieut tenir pressée;

Et parmi des soupirs, des larmes, des sanglots,

Son cœur au fond du mien fit retentir ces mots :

« C'est le dernier adieu!... » Cent fois, ma chère Isaure,

Ici, depuis deux ans, j'ai cru l'entendre encore;

Je vois pâlir son front et palpiter son sein :

Je sens jusqu'à ses pleurs qui coulent sur ma main.

(à part.) Sur-tout, depuis trois mois, cette image effrayante, Raoul, revient sans cesse affliger ton amante. Mon cœur m'a dit l'instant qui terminoit ton sort : Il a senti ton cœur sous le fer de la mort.

I s A u R l'- Amie infortunée, ah! ce n'est point un songe. Où l'erreur de vos sens aujourd'hui vous replonge. Vous avez vu l'amant si digne de vos pleurs : Prêt à quitter la France, il apprit vos douleurs; Pour ce dernier adieu son désespoir horrible Vint hasarder ses jours dans ce palais terrible.

GABRIELLE

Il vint?

ISAURE

Si mon effort ne l'eu eût arraché, A votre main, madame, il mouroit attaché.

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