‹ Chefs-d'œuvre dramatiquesChapitre 89 sur 208 · ACTE III, SCENE II. i · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE II. i

bonheur trop incertain de vous appartenir; et tremblez que je n'aie pas la force de vous résister.

MINN A.

Eh! mais, je l'espère bien pourtant.

Rappelez-vous à vous-même, et songez à ce qu'est un homme tombé dans la disgrâce de son maître, et attaqué dans son honneur.

MINNA

S'il est coupable , je le plains ; s'il est innocent, je le respecte davantage.

TÉLEIM.

Cest un homme rayé de la société, que le plus vil citoyen est en droit de mépriser, dont on évite l'entretien, l'approche, le regard, et qui se rend justice, en s'éioignant de tout le monde; il n'a plus de connoissances, d'amis, de parents, il €st marqué du sceau de l'infamie.

MINNA

Arrêtez, arrêtez, s'il vous plait : je ne veux pas de cet homrae-là. J'en veux un que tout le monde m'envie; et cet homme, c'est vous. Venez, venez, Téleim, au milieu de ma patrie, au milieu de ces mêmes Saxons à qui vous avez conservé les biens , la vie , et l'honneur ; et vous ■verrez si je serai humiliée de vous appartenir!

TÉLEIM.

Ah! madame, quelle ingénieuse adresse pour m' élever au-dessus de moi-même!

MINNA

Eh! mais, non, il n'y a pas d'adresse à tout cela. Voilà l'homme qu'on connoît en Saxe, et qu'on méconnoît à Berlin. Mais, si je vous suis chère , Téleim , n'ai-je pas à me plaindre de votre désespoir? Tout est-il malheureux pour vous dans cette affaire, et n'y voulez-vous rien voir qui vous console? N'est-ce pas sur le bruit que faisoit votre conduite en Saxe que j'ambitionnai de vous connoître? Je volai dans toutes les sociétés où j'espérois vous rencontrer : sans cette belle action, vous m'auriez échappé; mais n'estce pas là de quoi vous réconcilier avec vos malheurs? Tout ne réussit pas également dans le inonde, Téleim ; on n'a pas toujours tout ce qu'on mérite : mais il faut recevoir les dédommagements que la fortune nous donne, et dire : « J'ai « perdu l'estime de quelques gens prévenus et «trompés; mais j'ai fait une belle action qui K m'a valu le cœur de Minna.» Un roi vous condamne, une femme vous rend justice; eh liien! oubliez le roi, et prenez-moi pour votre souveraine : nos récompenses valent bien celles des rois.

Page 1