ACTE I, SCÈNE VIII
Chez le cousin Sanspair je cherchois la cousine; N'a-t-elle point encor paru sur l'horizon?
GOR JU.
Non ; mais elle est levée.
LE BARON
Et j'en sais la raison.
Depuis quelle me voit, entre nous, je soupçonne Qu'elle a de grands désirs de devenir baronne, Et que ces desirs-là prennent sur son sommeil. Le goût qu'elle a pour moi hâte un peu son réveil. N'est-il pas vrai, Gorju?
GORJU
Ma foi, j'en doute encore.
LE BARON
Moi , je suis caution que la folle m'adore. Dès qu'elle m'aperçoit, elle court se cacher, Afin, n'en doute point, que j'aille la chercher. Comme j'ai de l'esprit, j'entrevois sa finesse.
GORJU
Et vous a-t-elle dit quelques mots de tendresse?
LE BARON
A peu près. L'autre jour, lui faisant les yeux doux, Je luis dis : « Vous voyez votre futur époux. »
GORJU
Bon ! Que répondit-elle?
LE BARON
Elle se prit à rire.
Tu vois bien, mon enfant, ce que cela veut dire.
25o L'HOMME SINGULIER.
GORJU
Vraiment oui je le vois.
- LE BARON
Une fille qui rit Est bien aise.
GORJU
A coup sûr. Morbleu ! vive l'esprit.
D'abord de ce qu'on voit on pénétre la cause.
LE BARON
Je té dirai bien plus, mon cher; mais, bouche close : Hier sur mon sujet mon cousin la pressoit.
( en riant. ) Elle lui répondit qu'elle me haïssoit.
GORJU
C'est là de l'amour ?
LE BARON
Oui. La fille est comme un songe Croyez ce qu'elle dit, vous croyez un mensonge. Ainsi, lorsque je vois la cousine Sanspair Faire avec moi la fière, et prendre son grand air, Aussitôt je m'écrie : « Ah ! charmante pouponne î « Tu caches finement l'amour que je te donne. *
GORJU
Que répond la cousine à cela?
LE BARON
Pas le mot. Ou bien elle me dit : « Ah! que vous êtes sot! « L'ennuyeux campagnard ! » Et tout cela m'enchant
GORJU
Cette preuve d'amour est subtile et touchante.