SCÈNE I
JULIE, LISETTE
LISETTE
Deux filles hors du lit au petit point du jour!
JULIE
Dans Je cœur de Paris, en été! quel séjour!
LISETTE
O la triste retraite !
JULIE
O l'affreux esclavage !
Dans ce lieu renfermé je deviendrois sauvage: Il faut que j'aille un peu respirer le grand air ; Et je baise les mains à monsieur de Sauspair.
JULIE
Si tu sors de chez lui , tu perdras ta fortune. Mon frère est libéral, et, quoiqu'il m'importune, Je tâche à lui complaire autant que je le puis. Aide-moi, je te prie, à charmer mes ennuis. Je me contrains bien, moi.
LISETTE
Mais pas trop , ce me semble a. 22
Et votre frère et vous, vous êtes mal ensemble.
JULIE
Il est vrai. Pour pouvoir avec lui s'accorder, Jusqu'à nos trisaïeux il faut rétrograder.
LISETTE
Pour lui que n'avez- vous un peu de complaisance?
JULIE
Dieu m'en garde! A mon âge il est permis, je perwe,
Et de suivre la mode, et même de l'outrer.
Je fais mon plus grand soin du soin de me parer;
Rien ne me flatte plus qu'une mode nouvelle,
Car sans être à la mode on ne peut être belle :
La plus extravagante a des grâces pour moi;
Et la mode, en un mot, est ma suprême loi.
LISETTE
Du comte de Sanspair vous êtes le contraste ;
La mode lui fait peur; il abhorre le faste.
Non , je ne comprends pas qu'un frère et qu'une sœur
Puissent à cet excès différer par l'humeur;
Et l'on peut fort bien dire, en cette conjoncture ,
Que la variété fait briller la nature.
JULIE
Mon frère me croit folle; et moi , de mon côté, Je regarde en pitié sa singularité.
LISETTE
La moitié des humains rit aux dépens de l'autre. Monsieur a sa manie, et vous avez la vôtre; Mais la sienne, du moins, a de si beaux motifs, Que, malgré qu'on en ait, ils sont persuasifs. Le ridicule suit ses façons singulières;