ACTE III, SCENE VII. 3oi
Je pourrois fréquenter des hommes corrompus !
LA COMTESSE
Eh! qui parle de vous? Ma thèse est générale.
SANSPAIR.
Ah ! je ne sens que trop où tend votre morale.
LA COMTESSE
Comment! vous êtes donc un homme singulier?
SANSPAIR.
Oui. Je respire l'air en mon particulier.
En tous lieux la raison est ma seule compagne.
Quand le beau monde accourt , je fuis à la campagne.
Le plaisir d'être seul m'y fait braver le nord ;
Et j'accours à Paris quand le beau monde en sort.
LA COMTESSE
Moi , je veux qu'à son siècle un sage s'accommode. Une sagesse outrée est toujours incommode, Dégoûte , irrite, offense, au lieu de corriger. De sa mauvaise humeur on cherche à se venger; Pour la rendre odieuse il n'est rien qu'on ne fasse: Je pourrois le prouver par un beau trait d'Horace; Mais il me siéroit mal de citer les auteurs. Rien n'est plus innocent ni plus pur que vos mœurs. Je vous mets au-dessus de la plupart des hommes; Mais vivons, croyez-moi, pour le siècle où nous sommes: Tachons de nous sauver de la corruption , Sans donner toutefois dans l'affectation. Imiter dans ce temps la candeur du vieux âge, Ses modes, ses façons, c'est être outiément s;»ge. Pour moi qui hais le monde, et qui ne le fuis pas, Je me borne à des vœux, et je me dis tout bas :
3o2 L'HOMME SINGULIER.
« Puissent la foi, l'honneur, et la pudeur antique,
* Reprendre sur les cœurs un pouvoir despotique !
« Après tant de rebuts qui t'ont fait soupirer,
« Vertu trop négligée, ose te remontrer. >»
Ces souhaits que je forme et répète sans cesse,
Avec humanité font parler la sagesse;
Ils peuvent à la fin pénétrer jusqu'aux cieux,
Et faire plus d'effet que des cris odieux.
SANSPAIR.
Plus vous parlez, madame, et plus je vous admire; Mais vous ne m'étonnez que pour me contredire. C'est un crime à vos yeux d'oser se distinguer; Pour leur paroître sage il faut extravaguer.
LA COMTESSE
Distinguons, s'il vous plaît ; car je hais l'équivoque.
Un sage suit la mode, et tout bas il s'en moque.
Il déteste l'erreur, le vice, les abus,
Mais sans rompre en visière aux hommes corrompus.
Ce qu'on admire à tort lui paroît pitoyable;
Mais son goût ne doit pas le rendre insociable.
SANSPAIR.
Je ne m'attendois pas à ces doctes leçons. Ainsi donc vous blâmez mon habit, mes façons?
LA COMTESSE
Oh! très absolument. J'ose même vous dire Que, si sur votre cœur j'avois le moindre empire. Car pour guider l'esprit il faut gagner le cœur, Je voudrois que d'abord vous me fissiez l'honneur De nie sacrifier vos façons singulières,